COUP DÛRIL SUR LES TEMPS POSTÉRIEURS
quante ou soixante ans et lui paraissaient bien suffisaoles. Ainsi donc, sans rien de plus compliqué ni de plus intelligent que cela, on commença à dévorer brutalement et promptement le capital, au lieu de vivre du revenu. Quand un colon eut de la peine à payer sa taxe, on vendit le bœuf, la charrue, les enfants du colon, le colon luimême, et la terre resta en friche. Lorsque, dans un village, les rentrées furent difiSciles, on s'adressa à un pro*priétaire aisé que Ton rendit responsable du tout et que l'on ruina, sauf à ruiner son voisin Tannée suivante. Quand un village eut été ainsi dévasté tout entier, on ajouta sa contribution à celle du village voisin que de cette façon on ne devait pas tarder à ruiner. On administrait la fortune publique comme un prodigue administre sa fortune privée ; mais combien il y a eu dans Thistoire de pareils prodigues * I
Il y eut alors dans l'empire deux nations : — une nation de fonctionnaires, comtes, palatins, agents du fisc, espions, agentes inrebus^ curiosi (les dénominations sont aussi variées que celles des almanachs modernes) ; nation libre, souveraine, exempte de toutes charges ; nation de conquérants et de maîtres qui avaient le droit de vivre aux dépens des serfs et des vaincus ; — puis une nation inférieure, composée de propriétaires, de cultivateurs, de commerçants, d'ouvriers, de sénateurs même et de magistrats municipaux, taillables et corvéables à merci bien plus qu'au moyen âge, laquelle devait faire vivre ses maîtres aux dépens de sa propre vie. Quand on porte la bienheureuse bandelette (m/u/a], signe du courtisan et
1. Tout cela est irès-bien compriB et expliqué par Lactance, de Marlibus perseeut., 7.
de l'agent impérial, oo est tout; quand on ne l'a pas, on n'est rien ^
Seulement la nation serve commença bientôt à se décourager et son découragement à embarrasser la nation souveraine. L'ouvrier, dégoûté de ne travailler que pour le fisc, cessa de travailler, et les denrées furent d'un prix excessif. On fit alors une loi de maximum ', digne de la Convention, comme celle de la Convention est digne de Dioclétien ; on la sanctionna avec du sang versé, comme la Convention ; et, comme sous la Convention, le prix des denrées haussa un peu plus. On en vint alors à attacher de force Touvrier à son travail et à lui défendre, sous peine des galères, de quitter son rné* tier. — Révolution pareille dans la culture : le paysan, réduit à ne labourer que pour le fisc, laisse vendre sa terre par le fisc et reste sur la terre d'autrui, simple colon ', demi-esclave, dans une situation analogue à celle du serf en Russie. Mais, comme, même dans cette situation, le fisc ou le propriétaire responsable envers le fisc poursuit encore le laboureur, il déserte ; il s'enfuit chez
1. Une de nos constitutions révolutionnaires dit de mémo : ■ Tous les citoyens sont égaux... Il n'y a d'autre supériorité que celle des fonctionnaires publics ! »
2. Sur celte loi de maxioiuin, voy. Lactance, loc, cii.,et les inscriptions trouvées en divers lieux, au moyen desquelles le cardinal Mal en a reconstitué le texte. CoUectio Valicanaf in -4", t. V; Scriplorum veterum nova eoUeclxo, p. 296 et s. — V. encore Idace, Foiii consulares, ad ann, 302.
3. Il y a déjà des traces du colonat à l'époque antérieure : Trebell. Pollio, in Claudio, 9 : peut-être même sous Alexandre Sévère (qu'est-ce que les rustiei dont parle Lampride ?(cb. 40). — Sur la situation des colons, voy. les deux codes Tbéodosien et Justinien. aux titres de Inquilinis, de Agricolis {Ood. Inst,, XI, 47). etc. — Sur l'origine du colonat parles implantations barbares et par la misère des paysans propriétaires, V. Eumène, Paneg, Consl., 8, 9 ; Cod. Theod., Z, de Bonis milil. (V, 4} ; Salvien de Gubemai. Dei. V, 7, 8.
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les barbares, il se fait esclave; il se fait aventurier, révolté, bagaude comme oq dit dans les Gaules. Et il faudra maintenant, non-seirlemeot des lois pour river le colon à sa terre et à sa charrue, mais des soldats et des légions pour combattre les colons révoltés. — Â son tour enfln,
le décurion, le sénateur, le magistrat municipal, instrument responsable de toutes ces exactions, dégoûté et ruiné, veut s'enfuir, quitter sa ville, prendre un métier, prendre même le métier décrié de soldat. On ne le lui permet pas, et, de toutes les servitudes imposées à l'homme en ce siècle de contrainte, la plus rude est celle qui lie le curial à la curie, c'est-à-dire le conseiller municipal i sa municipalité *. — Ce monde va ainsi comme une grande chiourme ou comme un grand atelier phalanstérien ; tout se faisant par contrainte ; le fils rivé à la charge de son père ; l'acquéreur d'un champ héritant des obligations sociales de son vendeur ; une multitude de castes enchaînées chacune à sa corvée au profit de la grande caste ou plutôt du grand état-major qui les gouverne et les exploite*
Ce qu'un tel état de choses, au bout de bien peu d'années, pouvait produire, quant à la population, i la richesse, à la vie matérielle et à la vie morale d'un pays, chacun le sent. Tous les monumenls législatifs, si nombreux au siècle suivant, attestent la désastreuse situation que Dioclétien légua à ses successeurs. La révolution fi-
1. Diocl. et Max., 2^ Cod. /., Qui militare possunl, (XII, 34). Voy., en générai, Godefroy, ParaUUa in Cod. Theodos., XII, I, p. 355 ; Cod. Theod., 5, de Episcop., et les lois de Maximien et de Dioclétien au Uod. Justin.» de Deeurion.(Xy Z\),de Infamib. {X, 57), de Jncolis {X, 39). Quo quisque ordine (XI, 35), de Bis qui ex of/Uio, de Jfuntfrilnu palrim. (X, 41). QuemcLdm. civilia munera. (X, 42), de His qui sponteiX, 43), etc.
nancière el agricole fut complète. La populalioa manqua aux armées et manqua partout ; el cependant, même à cette population défaillante, le pain finit par manquer ; la terre» qu'à l'époque antérieure on commençait déjà d'abandonner, fut bien plus abandonnée encore. Sur beaucoup de points elle vit naître peu à peu ces immenses forêts que les moines du moyen âge ont mis six siècles à défricher. Comment s'étonner qu'un tel empire n'ait pu ré* sisler aux barbares et qu'il ait eu, au lieu de soldats pour les repousser, des révoltés pour leur venir en aide et des esclaves désespérés pour les accueillir ?
Ainsi l'empire se mourait faute de liberté. Ces libertés de Tempire romain, liberté du municipe, liberté de l'homme, le pouvoir avait voulu les absorber et le pouvoir lui-même dépérissait. Ainsi, chez un homme dont le sang ne circule plus et s'accumule vers le cœur, les extrémités se glacent et le cœur étouffe. Le pouvoir à force d*élre étendu était devenu impossible. En réalisant cette utopie, chère à tant d'esprits, d'un despotisme complet, régulier, permanent, sans limite, Dioclétien achevait de tuer l'empire romain.
Et maintenant comment traitait-il l'Église ? Après avoir affaibli le malade, que faisait-il du remède?
Dioclétien par Jui-même n'inclinait pas vers la persécution : il était peu croyant à ses dieux, il avait du jugement, il n'élait pas très-sanguinaire. Mais la force des choses le poussait à persécuter. Quand un gouvernement a mis dans un pays la langueur et la mort, quiconque vit ou essaie de vivre est Tennerai né de ce gouvernement. Au milieu de l'atonie générale, le christianisme seul était vivant ; habitué au détachement et au labeur, la perte des biens de la terre ne le désespérait pas, l'inutilité du