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travail ne Ty faisait pas renoncer ; seul il maintenait un peu de courage dans cet empire que ses gouvernants décourageaient à qui mieux mieux. Le christianisme évidemment était un ennemi et un révolté.
La persécution eut donc lieu et elle acheva de flétrir les derniers jours de Dioctétien. Vieilli, affaibli de corps et de cœur, il se la laissa imposer (303) par son gendre Galère, qui, un peu plus tard, allait lui imposer l'abdication.
Cette persécution-là devait être décisive, chacun le sentait. L'empire y mit toute sa puissance et TÉglise tout son héroïsme. Nulle persécution ne fut plus calculée, plus habilement progressive dans l'emploi de ses ressources, plus atroce quand l'atrocité demeura sa seule ressource. Il y avait là, pour une administration nouvelle^ puissante, nombreuse, régulière, centralisée, une occasion de se distinguer ; elle flt bien voir que les proconsuls de Trajan ou de Marc Aurèle, isolés ou à demi indépendants, n'y entendaient rien ; elle flt un chef-d'œuvre administratif : et cependant elle fut vaincue, et après avoir épuisé tous les moyens de séduction et tous les moyens d'extermination les uns après les autres, après des journées de supplices pendant lesquelles il fallait s'arrêter pour aiguiser les épées émoussées à force de décapiter et pour donner du repos aux bourreaux, quoiqu'ils se relayassent, on fut réduit à céder, et, las de combattre, à laisser la paix à ces ennemis qui ne combattaient point. Tout ce que ce Dioctétien avait fait, c'avait été seulement de rendre impossible cette alliance entre l'Église et l'empire romain qui était le rêve des saints et des patriotes. 11 avait tué celui-ci, et il avait brisé avec celle-là.
Aussi lorsqu'un peu plus tard, sous Constantin, eut lieu
390 LIVRE Vil. — CONCLUSIOR.
le triomphe, devenu inévitable, de TÉglise, quelle triste ruine était celle de la monarchie romaine, amenée si tard à se retremper dans la vie chrétienne? — Qu'était-ce que son gouvernement 7 Plus rien de la simplicité, de la sagesse, de la clémence, de la modération d'Auguste, de Trajan ou de Marc Aurèle -, leurs traditions effacées par la fatale acceptation de Tomnipotence asiatique et par l'apothéose du prince vivant ; l'administration augustale, qui avait été sobre, simple, peu bruyante, remplacée par une hiérarchie compliquée, arrogante, ruineuse ; la vie municipale qui antérieurement était déjà si effacée, écrasée aujourd'hui par cette hiérarchie ; et, périssant avec la vie municipale, tout ce qu'il pouvait y avoir, hors de l'Église chrétienne, de spontanéité, de liberté, d'action, de vie.^ Qu'était-ce que la nation ou les nations de Tempire? Dans la race qui se prétendait romaine, plus rien de romain, ni institutions, ni habitudes, ni costume, ni courage, ni vertus ; dans les races provinciales, plus rien de national. Des barbares partout, dans la milice, à la charrue, au palais. — Où en étaient la culture, Tindustrie, la richesse publique? Tout cela marchait par contrainte ; la richesse était devenue un esclavage et le pire des esclavages ; le travail faisait défaut partout, faute de courage ou faute de bras, parce que la tyrannie fiscale brisait les courages comme elle énervait les bras ; les terres étaient incultes ou cultivées par des colons demi-esclaves, qu'exploitait un maître à son tour exploité par le fisc ; la bagaudie, le brigandage ou, pour mieux dire, le désespoir devenait un parti politique et guerrier contre lequel les armées échouaient. — Où en était la religion ? On la voyait plus grossière que jamais ; les dieux de l'Egypte et de la Perse détrdnant Jupiter et Diane, comme les races orientales
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détrônaient les races grecques et romaines ; les mystères persiques de Mithra répandus jusque dans la Gaule ; la magie, l'astrologie, toutes les formes de la théurgie plus en honneur que jamais ; et, sous le voile des mystères et sous l'entratnement de la magie, les sacriQces humains, que Rome se faisait gloire d'avoir expulsés des cultes nationaux, reparaissant et obtenaient de nombreuses victimes ^ — Où en étaient l'intelligence, les lettres, les arts, la civilisation ? Ici la décadence était complète et avouée ; pas un seul écrivain latin du moindre renom, h peine quelques grecs. Pas de monuments des arts ; la décadence que Ton a depuis appelée byzantine se fait sentir bien avant les temps de Byzance. Les Césars des premiers siècles, ces abominables tyrans, avaient été des lettrés et des artistes du meilleur goût ; mais le goth Maximin, le forgeron Marins, le breton Bonose, le pÂtre Dala, arrivés à la pourpre gr&ce à la puissance de leurs poignets ou à leur talent de bien boire, pouvaient être débauchés et sanguinaires sans qu'on eût le droit de les accuser de débauche lettrée ni de cruauré élégante. Sous ces règnes, Tesprit humain s'était affaissé de bien des degrés et le gouvernement d'un Dioclétien n'avait pas été propre à le relever.
Politiquement donc, socialement, moralement, intellectuellement parlant, avec un mandarinat qui dominait tout et énervait tout, avec une superstition multiple et puérile, avec une science de plus en plus vaine et pédante, la dé-
1. Immolations d'hommes dans les cérémonies magiques, par Commode, Didiu8julianus,Elagabale,Valérien(Lamprid., Dionys. Âlexan drin. apiid Euseb., H, eecl, YIII, 10); par un tribun sous Temperenr Yalens, au troisième siècle (Ammien Marc., XXIX. 2); par Maxence (Ensèbe VIII, 14) ; par Julien (Tbéodoret, BûL eecL. III, 20,21).
392 LIVRE VII. — CORCLUSION.
cadence romaine ressemblait à la décadence chinoise d'aujourd'hui, avec cette différence qup ni le travail naanuel, ni Taclivité commerciale, ni la culture, ni la population ne font défaut à la Chine et qu'elles faisaient défaul à l'empire romain. Rome et son maître s*étaient perdas, ^ Tune comme Tautre, en abdiquant dans leur extrême vieillesse les velléités de tolérance qui avaient traversé leur kge mûr. Dans cette guerre insensée contre TÉglise, Dioclétien et Tempire païen avaient été comme un moribond à qui on présente une potion qui pourrait le sauver si, par un dernier effort de ses mains expirantes, il n'éloignait la coupe et ne cherchait à la briser.
Quand Constantin parut, il était donc trop tard, non pour rÉglise ni pour le monde, mais pour l'empire. Les barbares étaient aux portes, sur TEuphrate, sur le Danube, sur le Rhin, sur les côtes de Bretagne, sur la mer Noire ; les pirates francs avaient déjà une fois occupé l'Espagne et pénétré jusqu'en Afrique. Les Goths avaient pillé la Grèce. Les barbares étaient partout, et l'empire n'avait à leur opposer que des barbares. Que pouvait le christianisme contre cette stérilité invétérée du sol, des corps, des âmes ? Comment sauver une société dans laquelle défaillait non-seulement le courage, mais même la population ; à qui manquait non-seulement le génie, mais le travail^ môme le plus vulgaire, non-seulement l'or, mais le blé; où tout était épuisé, même la terre ? On vit après la mort de Théodose, malgré la noble résistance de quelques Césars, ce que c'est qu'une société qui a été soumise un siècle durant à cette énervante machine pneumatique d'un mandarinat fiscal sous un empereur déifié. L'empire romain était un vieillard qu'on avait saigné à blanc ; nul médecin ne pouvait le guérir ; un miracle
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seul le pouvait^ et Dieu qui fait des milliers de miracles pour sauver les âmes, en fait peu pour sauver les empires.
J'achève ici ces longues études sur l'empire romain, compagnes de ma vie, compagnes bénies» s'il platt à Dieu d'en faire sortir quelque bien. J'ai montré les trois périodes de cet empire, et les trois périodes correspondantes de ce que j'appellerai l'empire chrétien, de la Rome baptisée qui se substitue peu à peu à la Rome idolâtre.
La première période que j'ai traitée sous le nom des Césars est, à vrai dire, la plus abominable de toutes, sinon celle de la tyrannie la plus atroce, celle du moins à^ la servitude la plus immorale et la plus dégradée. Mais alors, comme pour opposer la pureté, la mansuétude et la noblesse de l'âme la plus parfaite, à la corruption, à rinhumanité, â la dégradation la plus complète qu'ait vue le sol européen, le germe du christianisme est donné au monde, et saint Pierre, le fondateur de l'empire chrétien de Rome, se rencontre avec Néron.
' La seconde période que nous venons de traiter au long, depuis Vespasien jusqu'à Marc Aurèle, est pour l'empire romain une période singulièrement heureuse, si l'on pense aux conditions originaires de cet empire et à la corruption foncière de cette société. C'est la période, je ne sais si je puis dire des grands princes et des bons princes, mais certainement des meilleurs princes de Tempire romain, placés à la suite les uns des autres par une visible disposition de la Providence. C'est aussi la période où le christianisme, en se développant, passe de la situation d'une religion plus ou ipoins ignorée à celle d'uqe.
religion connue de tous. Il se rapproche rlu pouvoir et cherche à se faire entendre de lui ; il agit déjà fortenieot sur le pouvoir et sur la société. Il comprend que Dieu a envoyé au monde romain ce miracle d'un gouvernement plus éclairé, plus honnête et plus stable que ne le comportait la vie païenne, pour que Talliance fût possible entre l'Église et le pouvoir, pour que l'empire, en tolérant la vérité, se préparât à l'accepter, et, en Tacceptant, se sauvât.
Mais, malheureusement pour l'empire, la main offerte par les apologistes est rejetée. Marc Âurèle, plus formellement qu'aucun des Césars de cette période, rompt avec l'Église. Aussi, immédiatement après lui, la monarchie romaine est-elle rendue à ses conditions naturelles; la décadence, interrompue pendant près d'un siècle, reprend son cours; et la troisième période de l'empire que, dans ces dernières pages, j'ai esquissée rapidement, nous est apparue, sinon aussi dégradée que la première, du moins plus épuisée de forces et plus irrévocablement vouée à la mort. Si elle est moins dégradée, c'est parce que le christianisme y tient plus de place. Le christianisme s'accrott, en effet, tantôt gr&ce à la persécution que ses progrès ont provoquée et qui h&le ses progrès, tantôt grâce à la liberté qu'après une persécution inutile, on lui laisse ou par lassitude ou par prudence. Le christianisme grandit ; mais l'empire, et comme institution, et comme société, et comme race, ne cesse pas de décroître jusqu'au jour où Dioclélien, par sa politique autocratique, fiscale et antichrétienne, lui donne le coup de grâce. Le christianisme alors re«te pour ainsi dire seul au monde, ayant tout â refaire, la société, le peuple, le soi.
Je m'arrête là, et, après avoir complété par cette esquisse
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sommaire l'histoire de l'empire romain païen, je suis d'autant moins tenté d'aller plus loin que l'histoire de Tempire romain devenu chrétien a été traitée (tout le monde le sait), de telle manière qu'il n'est nécessaire pour personne d'y revenir. Je voudrais seulement, au bout de ces longues études, laisser dans le cœur de ceux qui auront eu la patience de me suivre jusqu'à la fin l'amour de deux choses : Tune qui appartient à une sphère moins élevée, plus terrestre, l'autre qui appartenait à la sphère la plus haute et la plus absolue : dans la vie des nations, la liberté ; dans la vie de l'âme, la vérité.
Quand je parle de la liberté, ai-je besoin de dire qu'il ne s'agit pas pour moi d'une forme de gouvernement, d'une institution ou d'une constitution plus que d'une autre ? Des formes de gouvernement, il n'en est pas une à laquelle je donne mon amour ni ma foi, je réserve ces mots sacrés pour des choses plus hautes ; il n'en est pas une non plus que je n'accepte. Hais, quel que soit le régime qui gouverne les sociétés humaines, ce qu'il leur faut, c'est, sous un nom ou sous un autre, sous une forme ou sous une autre, à un titre ou à un autre titre, une certaine dose de liberté ; il leur en faut comme à nos membres il faut l'espace, comme à nos poitrines il faut l'air. Ce n'est peut-être pas telle ou telle liberté qu'elles demandent, mais c'est la liberté. Ce n'est pas telle ou telle contrainte qu'elles repoussent, mais ce qu'elles repoussent ou plutôt ce qui les tue, c'est l'état de contrainte universelle et absolue d'un peuple devenu automate entre les mains d'un pouvoir délQé. Les nations peuvent vivre sous un Marc Aurèle ou sous un Auguste, parce que Marc Aurèle et Auguste sont des hommes ; elles ne peuvent pas vivre sous un Dioctétien, non que Dioclé-
396 LIVRK vu. ^- CONCLUSION
tien soit à proprement parler un tyran, mais parce qva Dioclétien s'est fait dieu et que la divinité chez le prince nie radicalement toute liberté chez le sujet. La liberté c'est l'air ; si par un côté ou un autre on ne la respire, oo étouffe. Quoi qu'on fasse, c'est toujours par une liberté quelconque que les sociétés, les peuples, les hommes on: vécu.
Et maintenant, pour lésâmes, la vérité. — J'aurais trop à dire si je voulais témoigner ici combien est profond er radical le besoin de la vérité dans nos âmes et combien est anormal, antihumain, homicide, le travail que l'on fait sur soi-même ou sur autrui pour anéantir le désir de la vérité. Cette vérité, toujours vivante en Dieu, toujours, quoique en une mesure plus ou moins restreinte, présente au milieu des hommes, a eu par la révélation de l'Eden, par celle du Sinaï, et surtout par celle du Calvaire, ses grandes et surnaturelles manifestations. Et, aujourd'hui que les religions placées en dehors du christianisme sont amenées ou peu s'en faut à l'aveu de leur infériorité, sinon de leur erreur ; que la philosophie, de son côté, après trois mille ans de labeur sans avoir pu constituer une doctrine, est amenée au tacite aveu de son impuissance : il est évident que si la vérité existe quelque part assez claire pour être perçue par l'homme et assez complète pour le satisfaire, ce ne peut être que dans le christianisme. Quand un homme dit sérieusement ce mot la vérité; quand il parle de la vérité, non comme d'une lumière supposée sans être vue, après laquelle son esprit court sans pouvoir l'atteindre, mais comme d'une lumière perçue, connue, goûiéo, possédée, et dans laquelle son âme se sent vivre; il est impossible que cet homme ne ^oit pas chrétien. Quand, au contraire, un homme est en
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dehors da christianisme, nous somnies fondés à affirmer que, dans Topinion de cet homme, la vérité ou n'existe pointy ou est éternellement cachée aux regards humains, ou se révèle tout au plus par de vagues lueurs que Tàme ne peut ni définir ni conserver. La satisfaction des besoins de. r&me, si elle est possible, est donc essentiellement liée au christianisme ; la vérité, si elle est au monde, est chrétienne.
Orcesdeux biens Ja liberté et la vérité, courent depuis la fin du dernier siècle de grands périls et les mômes périls.
La négation antichrétienne, sans doute, est de tous les siècles. Mais depuis soixante-dix années environ elle a pris une forme particulière. Le parti de la négation s'est attaqué à la puissance publique ; il a fait d'elle sa victime ou son instrument. Tour à tour, il s'est fait révolutionnaire pour gagner le pouvoir, et despotique en exerçant le pouvoir. Tour à tour, il a exalté chez les peuples jusqu'à l'excès la passion de la liberté, afin de se rendre maître ; et, devenu mattre, il a éteint le goût et anéanti le fait de la liberté. Tour à tour, il a avili le pouvoir pour le mettre à sa portée et s'en saisir, et, l'ayant une fois saisi, il s'est attaché, je ne dirai pas à le relever (il ne le pouvait plus)^ mais à l'agrandir. Jusqu'à un certain point, c'est là, il est vrai, l'histoire commune de tous les agitateurs devenus des tyrans. Mais ici il y avait un autre but que la satisfaction d'une ambition politique et personnelle. La force que l'on acquérait en gagnant le pouvoir, et la force que Ton ajoutait à celle du pouvoir, étaient destinées à combattre un seul ennemi, la vérité ; c'était contre elle qu'on était révolutionnaire et que l'on était despote ; c'était elle que l'on voulait briser ou par la main du peuple ou par celle du prince.
Cette lentative a-t-elle réussi? Non, sans doute ; le parti aDtichrétiea n*a pas réussi encore à écraser la vérité ; mais il a réussi à diminuer la liberté. La pleine possession du pouvoir ne lui a été donnée qu'une fois ; mais, à bien des époques, il a pu exercer sur le pouvoir une plus ou moins grande influence. 11 Ta moralement diminué, et il l'a matériellement agrandi. Ce qu'il lui a été de respect, de dignité, d'autorité, de prestige, de stabilité, il n'a pu le lui rendre et il ne le lui a pas rendu ; mais, comme pour compenser cette perte, il a prétendu lui donner et, en effet, il lui a donné, en force matérielle, en puissance active, en influence réelle sur les détails de la vie, ce qui jamais ne lui avait appartenu.
Ne le voyons-nous pas ? Une législation sortie des troubles politiques et à laquelle chaque revirement de la fortune révolutionnaire a apporté un nouveau contingent de lois prohibitives, est arrivée à enfermer dans un cercle d'interdictions possibles et d'autorisations exigées, tout le terrain de la vie humaine. Ni les choses les plus grandes comme la religion, ni les plus nécessaires comme la propriété, ni les plus naturelles comme la famille, ni les plus intérieures comme l'éducation, ni les plus journalières comme l'association, ni les plus vulgaires comme le trafic, rien n'y a échappé. La mise en tutelle de Thomme est à peu près complète. Et de plus, par une conquête dont le monde, il y a cent ans, n'avait pas la moindre idée, la presse, telle qu'elle est constituée en notre siècle, concentrant en quelques mains, au besoin en une seule main, le pouvoir de façonner l'opinion et de faire penser les hommes comme la police les fait agir, ajoutant la puissance intellectuelle à la puissance corporelle, devient un instrument de pouvoir dont hier encore on ne soupçon-
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nait pas l'existence, dont aujourd'hui môme on ne comprend pas loute la portée, mais qui épouvante en pensant i demain.
Qui pousse dans cette voie ? Je vois bien qui se laisse pousser ; je ne vois pas distinctement la main qui pousse. Les peuples, eux, se laissent mener dans cette voie avec une docilité étrange. Tout ce qui ne diminue pas évidemment et immédiatement leur bien-être matériel, ils l'acceptent, au moins de la part des gouvernements qui ne sont pas coupables de trop de christianisme ; ils l'acceptent, non-seulement avec résignation, mais avec une insouciance absolue, sinon avec joie. L'Angleterre, par la loi récente du divorce, a commencé dans son sein la démolition de cet esprit de famille qui faisait sa force et sa gloire; elle ne s'est seulement pas doutée de ce qu'elle faisait. L'Allemagne ou au moins plusieurs portions de l'Allemagne ont laissé en notre siècle une législation soi-disant économique et philosophique discréditer tellement le mariage, que le nombre des enfants naturels arrive en certaines villes à égaler celui des enfants légitimes ; l'Allemagne ne s'en émeut pas le moins du monde. Presque partout la propriété, soumise à mille entraves, sujette à mille causes d'éviction, confisquée partiellement à titre d'impôt, arrive, ce semble, à n'être bientôt plus qu'une possession restreinte et précaire ; ce sera le droit de posséder, ce ne sera bientôt plus le droit de garder. Les peuples y pensent-ils? non. — Et les gouvernements, à leur tour, se laissent mener dans cette voie plus encore qu'ils ne mènent. Dans le cours ordinaire des choses, entraînés contre leur véritable intérêt parla complaisante docilité des peuples, ils cèdent tout simplement au goût qu'on a toujours à s'agrandir ; mais, à leurs heures les
plus réfléchies et par les bouches les plus sages, ils arriveol à s'effrayer de leur propre agrandissemeDt et ils protestent contre leur propre puissance. Ils comprennent que tout envahir, c'est répondre de tout, que c'est prendre de toute chose la charge, l'embarras, le péril, et qu'un pouvoir est précaire d'autant plus qa'il est excessif.
i. « Nous appelons à notre aide Tesprît d'association et les forces individuelles... Notre société a contracté la déplorable habitude de se reposer sur le gouvernement des soins auxquels pourvoit, chez les autres nations, l'activité individuelle. De \ii celte recherche des places et des subventions qui avait corrompu, qui a fini par ruiner la monarchie. »
(M. Odilon- Rarrot, ministre de la justice en décembre 1848).
• L'esprit de nos codes, de tous nos règlements, s'est principalement proposé pour but de prévenir les abus, et, à force de poursuivre l'abus, il est arrivé à gêner l'usage. C'est là la réforme la plus importante à obtenir, il n'y a de vraie prospérité qu'avec une entière liberté civile ; et si le pays n'a jamais pu se servir avec modération de la liberté politique, c'est qu'il n'avait pas commencé par jouir des bienfaits de la première. »
(Comte de Morny au Corps législatif, 1 mai 1860).
• Ce que nous devons craindre, c'est l'absorption des forces individuelles par la puissance collective ; c'est la subsiiiution du gouvernement au citoyen pour tous les actes de la vie sociale ; c'est Taffaiblissement de toute initiative personnelle sous la tutelle d'une administration exagérée. »
(Le prince Napoléon à l'Exposition de Limoges).
« Vous avez dû être frappés, en Angleterre de la liberté sans restriction laissée à la manifestation de toutes les opinions comme au développement de tous les intérêts
« .... La liberté anglaise ne détruit pas, elle améliore, elle porte à la main, non la torche qui incendie, mais le flambeau qui éclaire, et, dans les entreprises particulières, l'initiative individuelle s' exerçant avec une infatigable ardeur, dispense le gouvernement d'être le seul promoteur des forces vitales d'une nation ; aussi, au lieu de tout régler, laisse-t-il à chacun la responsabilité de ses actes. Voilà à quelle condition existe en Angleterre cette merveiUeuse activité, cette indépendance absolue. La France y parviendra aussi, le jour où
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11 y a donc une force latente qui pousse les peuples sans qu'ils le sachent bien, les gouvernements sans qu'ils le veuillent. La conspiration révolutionnaire et antichrétienne qui travaille l'Europe depuis près de cent vingt ans, opère instinctivement ces conquêtes sur la liberté humaine ; mais ces conquêtes seraient sans but, si elles n'atteignaient la liberté religieuse, et si la vérité révélée devait rester debout au milieu de ces ruines. C'est là le point qu'il faut atteindre : mais c'est aussi le point qui résiste. Tout le reste cède le plus souvent avec une facilité inouïe : la liberté politique, qui n'est guère pour les peuples qu'un caprice, est abandonnée par eux en certains moments avec aussi peu de regrets qu'en d'autres elle est ressaisie avec fureur ; la propriété se laisse vaincre ; la famille se laisse entamer. Mais quand on vient s'attaquer à la conscience religieuse, on éprouve, à la vue de sa résistance, quelque chose de cet étonnement qui faisait dire par Festus àsaint Paul: « Tu es insensé, Paul, trop de lecture te rend fou^ » Le coursier, qui se montrait si docile, regimbe et se cabre. Ce n*est pas qu'il n'y ait des millions de résignés, d'indifférents, de satisfaits : mais peu importe ; quandil s'agit de consciences, il n'y a pas de majorité ni de minorité ; les consciences ne se comptent
Doas aaroDS cooBoUdô les bases indispensables à l'établissement d'une entière liberté. »
(L*einpereur Napoléon III à la réanion des exposants, 25 janvier 1863).
• Nous nous proposions de solliciter de Votre Majesté la réforme de certains ezc^,s de réglementation qui paralysent trop souvent rinitiative individuelle, ou qui font obstacle à l'esprit d'association. Les admirables paroles que vous avez prononcées à ce sujet ne nous laissent plus rien à dire. •
(Adresse du Corps législatif, 14 février 1863. » 1. Actes, XXIV, 24.
pas, une seule en vaut mille. Qu'une seule conscience résiste, la vérité est sauvegardée. Comme jadis un seul confesseur de la foi couvrait des milliers de fidèles, un seul chrétien qui dit non préserve des milliers de chrétiens qui faibliraient. Or, depuis que TÉvangile a jeté dans le mobde ces trois terribles paroles qui révoltent si fort les gouvernants et qui au contraire devraient être si rassurantes pour eux : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. — // vaut mieux obéira Dieu qu'aux hommes — et enfin Nous ne pouvons pas {Non possumus), il se trouve toujours et dans toutes les crises quelque conscience où ces paroles retentissent et où elles persévèrent. Il y a toujours quelque conscience qui obéit à Dieu plutôt qu'aux hommes ; quelque conscience qui, après avoir cédé à César tout ce qui lui revient et même plus qu'il ne lui revient, fait cependant la part de Dieu ; quelque conscience qui bien souvent voudrait, mais qui ne peut pas : et cette généreuse et salutaire impuissance à céder sauve le monde.
Cette sensibilité, si je puis ainsi dire, de la conscience religieuse a été bien éprouvée depuis un siècle. Les pouvoirs les plus habitués à disposer de tout sans rencontrer un murmure, lorsqu'ils en sont venus à toucher à ce point-là, ont trouvé une épiderme qui frissonnait sous leur main et ont entendu un cri qui les a troublés. Partout et à tous les moments où, d'une manière plus ou moins grave, le pouvoir a porté la main sur la conscience religieuse, en 1791, en 1793, en 1809, en 1828, en 1844, en Allemagne, en France, en Espagne, en Italie, en Irlande, en Pologne ; le pouvoir a été ainsi averti, et, lorsque par malheur il a méconnu Tavertissement, Taveriissement n'a pas tardé à porter ses fruits. Qu'était devenue la mo-