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\6 LIVBE VI. — MARC.AURÈLK.
du bien qui perçait d(>jà à travers les impuretés de Senèque, qui reluisait chez Musonius, qui était si accentué chez Épiclète, est plus visible encore en Marc Aurèle. On voit que, dans le cours de ces cent et quelques années, la conscience du genre humain s'est éveillée. Le mérite de ces hommes, leur gloire est là tout entière : ils n*ont pas, à vrai dire, d'autre philosophie que ce sentiment de rhonnéte, développé et perfectionné. iMarc Aurèle le mène pour sa part jusqu'aux limites du christianisme ; si ce D'est pas tout à fait l'humilité, c'est lamodeslieet quelque chose même de plus que la modestie ; si ce n'est pas la charité, c'est la bienfaisance ; si ce n'est pas la miséricorde chrétienne, c'est la douceur ; si ce n'est pas l'amour du prochain, c'est au moins Tamour des hommes; si ce n'est pas la prière du chrétien, c'est la prière du philosophe ; si ce ne sont pas les vertus du christianisme, ce sont des vertus semi-chrétiennes ; l'âme s'est df'-pouillée du paganisme, quoique le vêtement du christianisme ne l'enveloppe pas encore.
Mais voici le côté par où la sagesse de Marc Aurèle est défaillante, et pèche comme ont pcché ses devanciers. Des instincts honnêtes, de nobles (''lans du cœur ne font pas à eux seuls une philosophie et ne suffisent pas pour régler la vie de l'homme. 11 faut un dogme à l'appui de cette morale, il faut une raison logique à celle vertu. C'est là ce qui manque et à Si nèque et à Épictète et à leur successeur couronné. Ils se rattachent à tous les systèmes philosophiques, aux plus absurdes, aux plus incohérents, aux plus stériles en const'quences honnêtes. Soit impuissance de leur entendement, soit respect superstitieux pour leurs maîtres, ils voudraient abriter leur morale sous ces doctrines du panthéisme et du fatalisme stoïcien
qui s'écroulent sur eUe et qui Técrasenl. Nous avons vu les contradictions de Sénèque '. Musoniusne semble pas avoir été plus philosophe. Nous avons montré comment Épictète en revenait à Tidéal du sage ûe Zenon *. Leur vertu n'est pas fondée sur la vérité ; Tintelligence ne vient pas chez eux au secours de la conscience.
Cette lacune est chez Marc Aurèie plus évidente encore. Il n'est pas même fidèle au dogme stoïcien. Ce jeune philosophe de douze ans, élevé dans le palais des maîtres du monde et au centre delà vie intellectuelle, comme il avait eu autour de lui des maîtres de toutes les sciences, avait eu des philosophes de toutes les (coles. Apollonius de Chalcis, le stoïcien, avait été son principal maître ; et, devenu empereur, il suivait encore ses leçons. Hais le platonicien ou plutôt Yhoméricien Maxime de Tyr, mais un autre platonicien, Calvisius Taurus, mais Sextus, petitfils de Plutarque, avaient aussi été ses maîtres. Écolier trop docile, ii les avait tous écoutés avec reconnaiî^sance et respect. Avec une volonté un peu faible et un esprit naiureliement flottant, le maître du monde s'était fait recoller de tout le monde. Il avait été trop bien élevé.
S*il eût professé comme ses maîtres, il eût peut-être voilé les hésitations de son esprit. Méditant seul avec luimême, il montre naïvement ses contradictions. Ses enseignements sont beaux ; mais leur base est un doute, une hypothèse. Il parle souvent des dieux ; mais y a-t-il des dieux ' ? peuvent-ils qnelque chose ? ne peuvent-ils rien * ? Y a-t-il une Providence bienfaisante et exorable ?