VII
CARACTÂRE ET PHILOSOPHIE. 19
en elle même ; — et enfin un esprit universel, un verbe (Uyoç) qui est à la fois celui des hommes et celui des dieux, dont chaque intelligence, divine ou humaine, n'est qu'une émanation partielle et momentanée : — de sorte qu'à la fin des temps, après avoir produit et absorbé sans cesse ces manifestations éphémères qu'on appelle des êtres, la matière universelle, T&me universelle, l'esprit universel, demeureront seuls, concentrés chacun dans son infinie et étemelle unité ? Ces deux hypothèses, Tune athée, l'autre panthéiste, Tune qui nie jusqu'à l'Être infini, l'autre qui absorbe en TÊtre infini l'être fini, Marc Aurèle les pose sans cesse Tune en face de Tau ire *. Évidemment son penchant est pour la dernière ; mais sa grande préoccupation est de concilier sa morale avec toutes deux. S'il avait un auditeur, on concevrait que, sous forme de concession hypothétique, il admit la doctrine favorite de son interlocuteur. Mais ici Marc Aurèle est seul, il cause avec luimême, il interroge les profondeurs de sa pensée. Qu'a-t-il besoin de telles concessions et de telles hypothèses ? S'il était décidé pour une doctrine, il b&tirait hardiment sa morale sur le fondement de cette doctrine.
One telle lacune est la ruine de sa morale. La vertu a besoin de la vérité. Que signifie cette morale boiteuse, juchée sur deux hypolhèses contradictoires et vicieuses toutes deux, sur Tatomisme et le panthéisme, comme sur deux échasses inégales et toutes deux prêtes à se rompre ? Épictète, lui du moins, dont l'esprit n'a pas été faussé par les enseignements de Técole, abandonne plus aisément son système et se livre aux inspirations d'une &me à laquelle
1. • Bappelle-toi, te dit-il, ces alternatives de raisonnement : ou c'est la Providence, ou ce sont les atomes. » IV, 3. Voy aussi IV, 21 ; VI, !0, 24, 44; VII, 31, 32 ; IX, 28; X, 67 ; XI, 18 ; XII, 14, 24.
rélan religieux ne manque pas. Marc Aurèle, esprit plus érudit, en revient; toujours à sa philosophie de l'àme universelle sans oublier sa philosophie des atomes ; et il ne s'aperçoit pas qu'il eHace ce qu*il vient d'écrire. « Il faut obéir à Dieu. Pourquoi ? Parce qu'il nous aime, parce que nous devons l'aimer, que notre gloire et notre bonheur sont de chanter ses louanges par nos paroles et par nos actions. » Voilà ce que dit Épictète. — <c II faut obéir aux dieux, dit Marc Àurèle (car, à la différence d'Épictète, Marc Àurèle dit presque toujours les dieux) parce que les dieux et nous, nous formons un grand tout, et que ne pas suivre l'impulsion commune, c'est troubler l'harmonie de ce tout. » — « Il faut supporter l'adversité ; pourquoi ? Parce que Jupiter nous l'envoie et nous la croit utile, dit Épictète ; — parce que le bien universel le veut, dit Marc Aurèle, et que c'est, non pas en nous-mêmes dont l'être n'est qu'une chimère, mais dans l'être total dont nous faisons partie, sans en avoir conscience, que nous devons vouloir être heureux *. — Il faut aimer tous les hommes, parce qu'ils sont nos frères, dit Épictète, et fils de Jupiter comme nous. — Non, dit Marc Aurèle ; ce n'est pas qu'il y ait entre les hommes un lien de parenté dans le sens littéral ; en d'autres termes, ce n'est pas qu'il y ait communauté d'origine * ; mais c'est que tous, nous participons à cette raison universelle et divine, qui est en chacun de nous, qui est nous, en laquelle nous vivons tous ensemble et tous en un, sans nous en douter. » — Il faut supporter les méchants ; est-ce seulement pour les raisons à la fois humbles et belles que Marc Aurèle indi*