‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 22 sur 156 · MARC AURÈLB ET VERUS · texte numérisé non relu

MARC AURÈLB ET VERUS

quitta guère Rome et visita peu ses armées, les habitudes de mollesse, si envahissanies à cette époque, avaient fait d'étranges progrès. En Orient surtout, sous un climat énervant et sur une terre alors opulente, les troupes qui devaient garder la ligne de TEuphrate étaient tombées dans un complet oubli de la discipline. Antioche, cette ville de corruption et de richesse, Daphné qui était le boudoir d'Antioche, étaient pleines de soldats romains qui, sans armes, ivres, couronnés de fleurs, couraient les théâtres, les bosquets et les lieux de débauche, soignant leur vêtement, épilant leur peau, négligeant d'autant plus leurs chevaux et leurs armes. Quand un de ces soldats lançait le javelot, il semblait que ce javelot fût de la laine; quand il devait sauter sur son cheval, il se bissait avec peine sur un coussin rembourré de plumes '. II fallait à Rome la guerre afin qu^elle retrouvât une armée, et il lui fallait son armée pour qu'elle eût un peuple.

Du reste, Torage grondait déjà dans les derniers temps d*Antonin. Il avait troublé la paix de son agonie, et au délire de ses derniers instants étaient échappées des paroles de colère contre les rois hostiles à l'empire romain. En Bretagne, plusieurs peuples encore insoumis se remuaient ; et les légions mômes qui devaient les combattre, gagnées par l'esprit de révolte, avaient voulu imposer à leur général, Statius Priscus, le dangereux fardeau de la pourpre '. Sur le Rhin, les Cattes envahissaient la Ger-

1. Fronto ad Verwn, II, 4 (éd. Mai, p. 115) ; Principia hUtoriSf fragm.. II. p. 310.

2. r^apilolin, 8 ; Porphyrogëoète, apud Mal, p. 224. Les inscriptions complètent le nom de M. Statius Priscas Licinius Italicus, qui reparaîtra dans d'autres guerres. Y. Gruter, 4931. Henzen 5431.

manie romaine et poussaient leurs incursions jusqu'eo Rbélie (pays des Grisons), au cœur des Alpes. Dans l'Orient surtout, la lutte recommençait entre Rome et Ctésiphon, toujours à cause de TÂrmënie et dun roi, Sohème, intronisé par les Romains, chassé par les Parthes (162}. Elle était déjà même signalée par des échecs. -Un gouverneur de Cappadoce avait été vaincu et réduit à se tuer * ; un gouverneur de Syrie venait d'être défait, et sa province songeait à se révolter. Rome sentait l'Orient prêt à lui échapper.

Aussi Marc Âurèle dul-il tout d'abord pourvoir aux périls de l'Orient. Il y envoya Verus. H comptait sur la guerre, meilleure école que celle des philosophes, pour faire de son frère un empereur. Malheureusement, il y a des natures que ne relèvent ni de tels honneurs ni de telles épreuves. La guerre, pour Verus c'était le départ, la liberté, la cessation d'une incommode tutelle ; rien de plus. Après que Marc Aurèle l'eut reconduit affectueusement jusqu'à Capoue, ce ne furent plus sur sa route que voluptés, chasses, étapes de villa en villa ; à Canusium à dix journées de Rome, il lui fallut s'arrêter, malade par suite d'intempérance. Lorsque ensuite les soins de Marc Aurèle, revenu tout exprès de Rome, lui eurent rendu la santé, un navire voguant au son de la musique emporta lentement et magniflquement vers Corinthe, vers Athènes, et surtout vers les voluptueuses cités de TAsie Hellénique, le général qu'attendait l'Orient envahi. En Syrie, son quartier général fut, quatre ans durant, Laodicée pour r hiver, Daphné pour Tété, Antioche pour le prin-

1. C'était un eonsalaire appelé SeverianuB. On disputait sur la nature de son suicide. Fronton Princip, histori» ; Lucien, Quom, hisl^ tcrib. n7, p. 357, 359.

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temps et rautomne. A grand'peine put-on obtenir qu*il all&t deux fois jusqu'aux bords de TEupbrate, se montrer aux légions qui combattaient. Ce prince, si ami du boudoir et si ennemi de la tente, qui abandonnait pour plaire à une courtisane la barbe du philosophe et du soldat, était raillé partout et entre autres sur les théâtres d'Antioche. Cela n'empêchait pas, il est vrai, Verus d'écrire douloureusement à Fronton ses fatigues, ses nuits d'inquiétude et de labeur ; cela ne l'empêchait pas de demander des éloges à Fronton, ni Fronton de les lui accorder, comparant la valeur de Verus à celle des plus grands guerriers, comme il compare son éloquence à celle des plus grands orateurs. Cela n'empêcha pas non plus Verus d être, à la fln de la guerre, surnommé Arméniaque, Parthique, Hédique, complimenté par le sénat, honoré du triomphe: même sous le vérissime Marc Aurèle, il y avait dans le gouvernement romain bien des mensonges.

Hais Rome, heureusement pour elle, avait en Syrie d'autres généraux que Verus ^ Des armées du Nord, moins amollies que celles de l'Orient, lui vinrent des chefs vigoureux, Statius Priscus, Avidius Cassius, Furius Saturninus, Pontius Laelianus *, Martius Verus \ pour conduire

1 Que le mérite de celte guerre revienne à Marc Aurèle et à Cassius plutôt qu'à Verus, ce n'est guère douteux, même d'après Fronton, panégyriste de Verus. V. ses fragments de BeUo Partkieo; ejnst. Marci ad Front., Y, 1. Fronton, ad Amiens, 7 (éd. Mat, p. 142). Principia historié. Voy. de plus, Dion, Gapitolin, Rufus Festus, Vulcatius Gallicunus in Avidio Cassio.

Cette guerre avait eu de nombreux historiens dont Lucien fait la critique {Quomodo sit scrib. histor.)

2. Vir gravis, veteris di^ciplins, dit Fronto ad Verum, (Mal, p 183), et deux inscriptions citées par M. Rénier. Hevtte archéol. 1864, t. II, p. 394.

3. Martius Verus, consul en 162 et 179. —Y. la môme Revue, 1865, t. il. p. 416.

celle guerre que Marc Aurèle à Rome avail préparée, mais à laquelle Verus ne devail guère assister que de loin. Avidius Cassius surloul réforma l'armée. C*élail ud homme ambitieux eldur ; on Tavait vu autrefois faire mettre en croix un o£Dcier coupable d'avoir vaincu sans ordre, et, comme l'armée se révoltait, offrir sa poitrine et dire : « Tuez-moi, si vous voulez, et violez une fois de plus la discipline. » Avec Taide de la croix, de la noyade, des mains coupées, du bûcher, le soldat sous Cassius redevint soldat. Les cimiers élégants furent enlevés ; les selles se dégarnirent de leurs édredons ; un ordre du jour annonça que quiconque irait avec son baudrier à Daphné en reviendrait sans baudrier, c'est-à-dire dégradé. Le soldat n'emporta en marche que du lard, du biscuit (buccellatum) et du vinaigre. Alors les armées romaines régénérées purent rentrer en Arménie. Statius Priscus prit Arlaxala, capitale de ce pays, et rétablit Sohème sur le trône (163). Avidius Cassius marcha conlre le roi des Parthes, Vologèse, le battit et le mit en fuite, lui prit Ctésiphon, sa capitale, et détruisit son palais, lui enleva également sa grande cité grecque de Séleucie, peuplée de* quatre cent mille habitants ' (164-165). Les aigles atteignirent Édesse» Babylone, la Médie. On crut un instant à Rome que Cassius, à l'exemple d'Alexandre, avait passé l'Indus. La suprématie romaine se releva dans le cœur de l'Asie \ la Mésopotamie fut province de l'empire *, comme elle l'avait

1. Ou défendue par quatre cent mille homines. Orose, VIT, 15. D'après Eutrope, écrivain du 4« siècle, Séleucie aurait été prise par Verus avec 500,000 hommes. Est ce 500.000 habitants, ou 500,000 soldats assiégeants» ou 500,000 soldats assiégés {Hist,, VIII)? Le premier me paraît de beaucoup le plus probable.

2. (Kufus Festusj. La Mésopotamie, ou au moins, rOsrobène (Édesse) et l'Adiabène (Nisibe), qui faisaient partie de la Mésopotamie

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été uQ instant sous Trajan ; et, comme Trajan, Lucius Verus donna des rois aux peuples de TOrient '.

Cette guerre, qu'il n^avait point faite, inspira pourtant de l'ambition à Yerus. Il rêva cette séparation de TOrient et de rOccident, qui avait déjà été redoutée sous Titus, qui devait se faire un jour et qui devait être si funeste à l'empire. Tout l'Orient pour son domaine, Antiocbe pour sa demeure, point de tuteur sous titre de collègue ; tout cela souriait au frère adoptif de Marc Âurèle. Même pour venir triompher à Rome, on eut peine à le détacher de sa royauté orientale et des délices de Daphné. 11 revint néanmoins avec ces dehors de concorde fraternelle que Marc Aurèle trouvait généreux et que Verus trouvait prudent de garder. Verus voulut même partager les honneurs de la victoire avec le collègue qui, par sa sage administration, l'avait préparée. Il envoya au sénat un discours éloquent, dit Fronton, pour forcer Marc Aurèle à accepter avec lui les surnoms honorifiques qu*on lui conférait. 11 ne voulut pas triompher sans que Marc Aurèle et ses enfants montassent avec lui sur le char, et Rome célébra avec pompe ce triomphe des deux Augustes qui, ni l'un ni l'autre, n'avaient combattu (166).

Seulement l'armée victorieuse apportait à Rome la peste. Une maladie épidémique, originaire d'Ethiopie, était passée en Egypte, de là dans l'Asie occidentale ; Nisibe

et qa\, viagl ans plus tard, bous Commode, étaient encore proyioœs romaines.

t. A qaelle guerre faut-il rapporter le fait suivant : c L'empereur Antonîn (Marc Aurèle sans doute) grand homme dans la paix, mais qui fut loin d'être inerte et incapable pour la guerre, se préparant à combattre les Parlbes, ayant vu leur armure (catapfiraetas), éprouva une telle crainte qu'il envoya de lui-même au roi des propositions de paix, mais le roi les ayant repoussées avec arrogance, l'insolence de ce barbare Qnit par être punie • Nazarius, Panégyr. Constantin., 34.

T. lu, 9

34 UYRB YI. — MARC AURÈU.

en avait particulièrement souffert. La ville grecque de Séleucie, traîtreusement surprise par les Romains et dont les habitants avaient été massacrés par milliers avait, comme pour se venger, légué ce fléau à ses vainqueurs. Les imaginations populaires prétendirent même que, dans cette ville, au pillage du temple d'Apollon, un coffret d'or consacré au dieu avait été pris et forcé par un soldat, et qu'une vapeur pestilentielle en était sortie, qui avait infecté la ville et l'armée. Ce qui est certain, c'est qu'après cette campagne les troupes de Cassius étaient rentrées dans leurs quartiers d'hiver, décimées par la disette et la maladie ; qu'ensuite l'armée romaine, continuant son retour triomphal, avait semé la peste dans toutes les provinces où elle passait ; qu'enfin le fléau, semblable à cet esclave qui suivait les triomphateurs pour les avertir qu'ils étaient mortel;!:, avait marché derrière le char de Verus. d étape en étape, jusqu'à Rome. 11 sévit là, non pendant des mois, mais pendant des années. Il gagna la Gaule, le Rhin ; il semble avoir envahi tout l'empire, et peut-être y est-il resté à demeure. On parle de fermes, de champs, de villes même, restées sans laboureurs et sans habitants, et qui, à partir de cette époque, ne furent plus que des forêts semées de ruines. Mais rilalie souffrit plus encore que les provinces. Rome perdit plusieurs milliers d'hommes, un grand nombre de sénateurs^ Les porteurs ne suffisaient plus à Tenlèvement des corps ; il fallait les charger sur des charrettes (sarracis). Marc Aurèle régla la police des funérailles et fit faire celles des pauvres aux frais de l'État, largesse inconnue jusque-là et que les historiens citent comme une des plus grandes preuves de son humanité ^

1. Sur cette épidôinie, voy. Gapitolin in Vero, B, Orose, VII, 15, et

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