‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 24 sur 156 · MABC AURÈLE ET VERDS · texte numérisé non relu

MABC AURÈLE ET VERDS

guerres puniques. La guerre d'Orient avait été au premier moment plus urgente ; la guerre de Germanie était autrement voisine de Rome et devait être de bien plus longue durée.

Mais avec tout cela le plus grand péril pour l'empire et pour Marc Aurèle était son triste collègue. Verus, quoique dominé par l'ascendant de son frère, se révélait chaque jour davantage. Il avait savouré à Daphné toute la liberté de la débauche ; il n*était plus homme à s'en passer. 11 était venu d*Orientavec un cortège d'histrions, de bouffons, de mimes, de joueurs de flûte, ramassés dans la Syrie et dans 1 Egypte qui fournissaient en abondance cette denrée. Ântioche à ses autres passions avait ajouté celle des dés qui remplissait pour lui des nuits entières. Quand on voyait Verus courir les tavernes, la nuit, la tète encapuchonnée, mêlé aux tapageurs vulgaires, parfois se faire battre et revenir la face meurtrie ; il n'y avait pas à en douter, cette Jeunesse-là était la jeunesse de Néron. Quand on le voyait s'éprendre de Volucris, le cheval du cirque, se faire amener au palais Volucris chargé de couvertures de pourpre, garnir de raisins secs et d'amandes le râtelier de Volucris, porter sur lui une statuette en or de Volucris, faire à Volucris un tombeau ; on reconnaissait bien là Caligula. Et quand Verus, après un feslin qui coûtait six millions de sesterces, (1,500,000 francs), distribuait à ses invités les couronnes qu'ils avaient portées, faites de fleurs hors saison enlacées de rubans d'or, les coupes où ils avaient bu, faites d'or ou de cristal, les vases d'or d'où on leur avait versé des parfums, les esclaves qui les avaient servis, les maîtres d'hôtel qui avaient dressé le repas, les mules harnachées d'argent qui étaient venues chercher les convives, les muletiers

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mêmes avec les mules ; quand, à la Qn du repas, Verus, après s'ôtre fait servir des gladiateurs au dessert, enivré etrassasié, s'endormait sur un ta^pis en les regardant; quand des esclaves soulevaient ce tapis et rapportaient l'Auguste dans son lit: à ces débauches d'intempf^rance et de largesse, qui n'eût deviné en lui à la fois un Caligula, un Domitien et un Vitellius ? Rome se connaissait en tyrans. Sous le visage rose et blond de Ver us, malgré sa mine ouverte et ses manières franches en apparence elle signalait un futur monstre. Pour faire d'un empereur romain un homme exécrable, une nature méchante n*c'tait pas nécessaire ; une nature molle suffisait.

Marc Aurèle cependant souffrait, gémissait, patientait, dissimulait. 11 redoublait d'égards pour Verus et cachait tant qu'il pouvait un contraste trop évident. Il allait au cirque avec Verus ; mais, tandis que Marc Aurèle, sur les bancs mêmes du cirque, s'occupait à la dérobée des affaires publiques, Venus, applaudissant et criant avec fureur se faisait insulter par la faction contraire, dans ce spectacle qui était un combat. Marc Aurèle invitait Verus à sa table; mais Verus, bientôt échappé au festin impérial, gagnait sa taverne domestique où les êtres les plus infâmes étaient prêts à le servir. Marc Aurèle poussait la bonté jusqu'à aller passer cinq jours dans une villa que Verus s'était fait bâtir sur la voie Clodia pour s'y ébattre tout à sou aise ; mais, pour l'un, ces cinq jours se passaient à s'occuper des ailaires de l'Etat, pour l'autre, avec ses amis et ses affranchis, à combiner et à savourer d'interminables festins. Il courait même des rumeurs sinistres. Un parent de Marc Aurèle, envoyé par lui en Syrie auprès) de Verus, y était mort subitement, et on accusait

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Verus de l'avoir fait empoisonner. On l'accusait môme d'avoir voulu empoisonner Marc Âurèle.

Quoi que pût faire celui-ci, entre un disciple 'd'Antonin et un imitateur de Néron, entre le nouveau type impérial inauguré par Nerva et le vieux type inauguré par Tibère, entre son bon et son mauvais génie, Rome ne pouvait croire à rien de cordial ni a rien de sûr.

Voilà donc quelle guerre Marc Âurèle avait à soutenir, quel collègue il avait à diriger. Aussi, en face des périls de la Germanie, soufTrait-il une cruelle inquiétude. Feraitil faire la guerre par ses lieutenants ? C'était une guerre trop importante, et le gr^néral qui aurait sauvé Rome d'un tel péril serait bien près de devenir empereur. Enverrait-il Verus? Il savait trop bien le triste rôle- que Verus avait joué en Syrie. Irail-il lui-même, laissant Verus à Rome ? Mais quel scandale et quel danger que Verus à Rome, seul, maître de tout, livré à ses afiranchis ? Marc Aurèle, homme d'études, n'était point soldat; depuis l'âge de dix-huit ans il n'avait pas quitté lepaciflque Antonin ; sa santé était Taible, il ne se soutenait que par une sobriété extrême et par l'usage d'une thériaque que lui avait composée £alien. 11 se flt pourtant soldat par devoir; à quarante ans, il embrassa la vie guerrière, sans enthousiasme et sans goût^ mais avec résolution et avec fermeté. Il déclara au sénat qu'il allait partir, mais qu'il partirait avec Verus. Ce n'était pas trop contre un tel péril de la présence de deux empereurs.

L'annonce de ce départ consterna Rome (167;. Elle voyait Marc Aurèle succombant bientôt aux fatigues de la vie militaire ; Verus, au contraire, plus jeune et qui savait l'art d'éviter ces fatigues, lui survivant et donnant à l'empire un autre Néron. Et cependant Marc Aurèle n'avait pas

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eu tort. La seule nouvelle de ces apprêts et de cette marche de deux empereurs fit impression sur les barbares. Plusieurs d'entre ces peuples, prompts au découragement comme à l'entreprise, massacrèrent les chefs qui avaient conseillé la guerre, et demandèrent la paix, sauf à la rompre plus tard. Les deux princes n'avaient pas passé Aqnilée que des députations leur arrivaient : un nouveau roi des Quades voulait recevoir la couronne de leur main, Verus était d'avis de s'en tenir là et de retourner aux délices de Rome. Marc Aurèle, qui jugeait bien les barbares, força son collègue à venir plus loin, à passer les Alpes avec lui, à combattre les barbares, à rendre à Tempire et à la paix les territoires que les barbares avaient occupés, à fortifier rillyrio et l'Italie, à prendre des précautions contre une guerre qui infailliblement devait renaître (167- 168) *.

Cette paix n'était en effet que momentanée, et un bonheur plus sûr pour l'empire fut la mort de Verus. Celui-ci, libre de la guerre (169) avait hâte de regagner Rome, où l'attendaient les compliments du sénat et surtout les festins de sa villa Clodia. Us citaient en route, lui et son frère, dans la même voiture, lorsqu'une attaque d'apoplexie vint le surprendre. Il fut saigné, porté à Altinum, et, au bout de trois jours il mourut sans avoir prononcé une parole. Cette mort, si explicable chez un débauché, dimna lieu cependani à d'étranges commentaires. On voulut que Verus eût été empoisonné. On accusa jusqu'à Marc Aurèle, qui,

1 V , gur cette guerre. Capitolin ; les monnaies qui indiquent, l'une le consulat de Verus en janvier 167, l'autre le retour des princes dans la môme année : l'indication d'un discours de Marc Aurèle au camp prétorien en janvier 168 (Ulpien, de ExcuuU. tulor. fragm, apud Maï, Digesl, ant^-Jiutinian. Il y eut donc en 168 un nouveau départ, au retour duquel Verus mourut.

MARC AURÈLE ET YERUS. Ai

se sachant menacé par son frère, laurait prévenu, et, en lui servant la moitié d'un certain mets, l'aurait coupé avec un couteau empoisonné d'un seul côté. Avec un peu moins d'absurdité, on accusa Lucille, femme de Verus et fille de Marc Aurèle, jalouse, disail-on, de l'empire qu'exerçait sur Verus Pabia sa sœur. On accusa Fausline, coupable, di- . sait-on, d'inceste avec son gendre, et qui voulait dissimuler son crime ou se venger d'une indiscrétion. Les imaginations étaient toujours monstrueuses, et, depuis qu'elles ne voyaient plus de crimes sous la pourpre, elles en rêvaient.

Ce qui est certain, c'est que Rome ne pleura pas. On perla solennellement Turne de Verus dans le sépulcre d'Hadrien. On le fit dieu; Marc Aurèle lui assigna des prëtras et des flamines, comme à tous les empereurs défunts * ; il donna à ses sœurs et à ses tantes des honneurs et des pensions. Mais lui-même, qui avait si pieusement dissimulé les vices du caractère de Verus, ne put s'empêcher de laisser entrevoir, en parlant de lui au sénat, un cerlaiD sentiment de délivrance. Il laissa comprendre que, plus libre de son action, il espérait donner à la politique de l'empire une plus ferme allure. Le sénat l'entendit, et, tout en honorant officiellement la mémoire de Verus, il semblait rendre grâce aux dieux de sa mort a. Le bon génie de l'empire était maintenant seul sur le trône.

1. Monnaie : DI VVS VERVS AVG , avec les attributs ordinaires de Tapothéose.

1. Gapttolin. Il y eut des >odales Veriani mais qui bientôt se confondent avec d'autres sodaU'S. (Borgbesi, Opéra epigr,^ t. I, p. 392 et s.). 11 y eo a trace dès 169 (Orelii, 2761.)

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