CHAPITRE III
, Nous avons fait voir comment, dès les premiers temps du nouveau règne, Rome avait commencé à payer, par des jours de tristesse et d'inquiétude, les années de calme et de prospérité qu'elle avait eues sous Antonin. Une inondation du Tibre, deux disettes, la peste qui semblait devenir endémique, quatre années de guerre en Orient, trois années de guerre sur le Danube et d'une guerre qui n'était point flnie; pendant les huit ans que régna Verus, la crainte de le voir survivre à Marc Aurèle et renouveler Néron : devons-nous nous étonner si ces alarmes succédant à une longue quiétude, si ces périls, depuis soixante ans presque oubliés, causèrent aux esprits un ébranlement pareil à celui qui s'était vu après la chute de Néron, et si le mal suprême de l'antiquité, la fièvre de la superstition et du paganisme redoubla?
Et, cependant, le monde était plein de lumières I La science antique était à son apogée! La philosophie était SUT le trône ! Marc Âurèle la faisait enseigner, pour ainsi dire, officiellement, dans tout son empire. Il entretenait à Athènes et ailleurs des professeurs de platonisme, de péripatéticisme, d'épicuréisme au prix de quinze mille francs par an. Il favorisait surtout le stoïcisme. Quiconque por-
tait le manteau, la barbe et les cheveux longs, le corps velu et le visage austère, pouvait compter sur la faveur de l'empereur, plus prodigue en ce genre et moins perspicace qa'Antonin. Une foule de gens étudiaient la sagesse et la vertu, régulièrement, méthodiquement, didactiquement, allant à Tt^cole avec un livre sous le bras et toutes sortes de poses méditatives, et cela à trente, quarante, soixante ans. De tels disciples et de tels maîtres ne devaient-ils pas se fortifier et fortifier le monde contre les atteintes de la superstition?
Mais, d'abord, cette instruction n'était que pour le petit nombre. J'ai dit ailleurs ^ quel abîme il y avait entre rhomme lettré et l'homme illetlré, entre les sages et le peuple. Les livres étaient rares ; les auditoires des philosophes étaient étroits. Les lettrés vivaient dans un salon, et ce salon de la littérature antique, dans lequel, nous autres, plus jeunes de dix-sept siècles, les livres nous introduisent aujourd'hui, était fermé à l'homme du peuple, esclave ou même libre, barbare ou même romain. Voyez le sans-gêne avec lequel Cicéron révèle dans ses écrits le secret de la comédie que l'oligarchie sacerdotale de son temps jouait devant le peuple; il se fût bien gardé de le faire s'il avait dû être lu par le peuple. Voyez comme Marc Aurèle, malgré la libéralité souvent très-sincère de son esprit, refuse au « bas peuple, » comme il l'appelle, « ces yeux différents de ceux du corps avec lesquels on voit ce qu'il faut pour bien vivre ^ »
Je l'ai dt'jà dit, la philosophie n'c^vangélisait pas les pauvres, et, quand le christianisme s'avisa de les évan-