‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 26 sur 156 · V. ci-des8us, U 1. p · texte numérisé non relu

V. ci-des8us, U 1. p

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géliser, ce fut au grand scandale des philosophes, entre autres du docle Gelsus.

Qu'y avait-il donc pour le peuple? Dn enseignement sacerdotal, un catéchisme quelconque ? Non; on n'enseignait ni ne prêchait dans les religions païennes. L'enseignement des mystères? Les mystères eux-mêmes étaient pour un petit nombre. Il n*y avait donc que la seule tradition et la seule éducation du foyer domestique. Le peuple croyait (ou à peu près) ce que ses pères avaient cru ; et surtout (car tout ce qui est croyance était tenu pour secondaire) le peuple pratiquait ce que ses pères avaient pratiqué. Et, à cette tradition variable, arbitraire, sans autorité, sans dignité, sans consistance, se mêlaient, grâce aux rapprochements opérés par la conquête romaine, les éléments exotiques les plus hétérogènes ; elle s'altérait et se corrompait, sans pour cela s'affaiblir. Le peuple était païen au fond du cœur, par toute la puissance, soit de ses traditions nationales quand il en avait encore, soit de ses liens de famille quand ils subsistaient, en tout cas des besoins de son inné, des passions de son cœur, des habitudes de sa vie. Il allait aux premiers dieux qui se montraient à lui, d'autant qu'en dehors d'eux il ne connaissait pas autre chose, ni religion, ni raison, ni révélation» ni philosophie. L'incohérence, l'absurdité, la pu('Tilité, la turpitude même de ses rites ou de ses fables, loin de l'en détacher,, l'y rattachaient. Sans croire nettement à aucun dogme, il acceptait en masse toutes les fables; sans se tenir débiteur d'aucune vertu, il se croyait lié à tous les rites. Quant à ce que les philosophes en pouvaient dire, il ne l'approuvait ni ne le méprisait, il l'ignorait.

G est même à cette distance qui séparait les deux classes de la société que tenait la liberté du philosophe. Son irré-

recrudescence; du paganisme. 45

ligion passait impunie, parce qu'elle était inconnue. Vivant dans leur cénacle, les lettrés de l'empire s*accordaient une mutuelle tolérance. Les pythagoriciens pouvaient combattre et honnir les épicuriens; ils ne les dénonçaient pas aux fanatiques de la Diane d'Éphèse. Lucien lui-même, ennemi à la fois des dieux et des philosophes, Lucien était libre et fonctionnaire salarié sous le prince philosophe Marc Aurèle; il vivait libre dans la ville môme qui jadis avait condamné Socrate. Ç'avaient été, en effet, un peuple et une époque exceptionnels dans Tanliquité pour l'intelligence, pour la culture de Tesprit, pour l'initiation de tous aux choses de la science; c'avait été un peuple moins peuple que tout autre, que celui qui avait connu et condamné Socrate.

D'ailleurs les lettrés eux-mêmes (^taient-ils à l'abri de toute superstition, voire même de tout paganisme ? Sans doute, tous ou presque tous ne croyaient que médiocrement à la lettre des traditions mythologiques; tous ou presque tous, quand ils reconnaissaient une divinité autre que le Fatumj une divinité agissante et personnelle, la reconnaissaient une, et, tout en faisant aux dieux la place plus ou moins grande, laissaient à Dieu la place suprême; tous ou presque tous se concédaient mutuellement la liberté de ne prendre de ladôvotion populaire, tout en la ménageant, que ce qu*ils voulaient. Mais, cette part faite à la liberté de penser, restait, chez les lettrés comme dans le peuple, le besoin ineffaçable de l'âme humaine. N'en rougissons pas pour eux : ce besoin est une grandeur ; c'est le besoin que l'homme a de son Dieu. Seuls (sauf peut-être les lettre s chinois), les lettrés français du dernier siècle ont op^ré ce déplorable tour de force qui s'est appelé le rationalisme absolu. Les premiers, ils ont pré-

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tendu faire une société, je ne dirai pas qui ni&t Dieu, mais, ce qui est plus fort, l'oubliai; qui le rayât nonseulement de ses croyances, mais, ce qui est plus, de sa vie ; qui éliminât de la vie humaine, non-seulement la pensée divine, mais toute idée d*une puissance surhumaine, supérieure, surnaturelle, connue ou inconnue, d'une chose quelconque au-dessus de Thomme. Ce chefd'œuvre-là date de notre temps. La raison humaine, dans l'antiquité, n'avait point cette audace ; elle était timide bien plutôt que téméraire, humilité bien plutôt qu*orgueilleuse. Le rationalisme absolu est le privilège, privilège funeste, mais, en un certain sens honorable, des temps chrétiens. G'.est la raison humaine, émancipée par le christianisme, qui seule a pu tenter cette révolte; pour qu'elle se crût souveraine, il fallait qu'elle eût au moins cessé d'être esclave. C'est quand ses liens ont été rompus qu'elle a osé lever la main contre son libérateur.

La philosophie antique avait, il est vrai, ses épicuriens, ses sceptiques, ses athées, quoique en petit nombre, ses blasphémateurs et ses impies, quoique fort rares. Mais, même quand elle professait l'athéisme, il lui manquait le talent de s'affranchir de toute idée d'un être, d'une puissance, d'une force supérieure. L'athée lui-même croyait plus ou moins, mais certainement croyait à quelque chose de supérieur et de fatal placé au-dessus de lui, nature, destinée, force, élément, peu importe comment il le déflnissait ou s'il le définissait. Pour étreathée, il ne se tenait pas le moins du monde dispensé de craindre la magie, les songes, les astrologues. L épicurien César avait ses talismans. Tibère, athée, méprisait d'autant plus les dieux, dit Suétone, qu'il croyait plus à son astrolabe. Pline TAn*

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cien nie l'&me et insulte Dieu ; mais, sans croire le moins du monde déroger à sa dignité d'esprit fort, il a foi aux paroles magiques'pour guérir les plaies. Tacite nie la Providence ; mais il n'en cite pas moins des présages, des rêves, des prodiges, qu'il raconte le plus souvent sans la moindre hésitation. Pline le Jeune, dans sa correspondance intime et affectueuse, trahit à peine une ou deux fois l'ombre d'une pensée religieuse ; mais il raconte avec une ferme croyance une histoire de revenants, et il discute sérieusement sur les pronostics d tirer des songes (x«i yàp rSvaifi ht A^ç itnt). Juvéual sc moque, avec une hardiesse alors très-permise, des traditions mythologiques, du temps où Junon n'était qu'une petite Qlie et Jupiter un simple particulier habitant les cavernes du mont lda^ Hais, quand son ami est sauvi^ d'un naufrage, Ju vénal immole une biche à Junon et un jeune taureau à Jupiter, parce qu'il a besoin de rendre grâce à quelqu'un et qu'il ne sait pas une autre manière de s'y prendre *. Les épicuriens, ces incrédules, ne se faisaient pas faute de vénérer des idoles et de consulter des oracles.

Et, du reste, même de nos jours, le rationalisme est-il si complet qu'il veut bien le dire ? Même là où il règne, dans les académies et les salons, il est sujet à bien des inconséquences et souffre bien des exceptions. La Mettrie et d'Holbach avaient peur du nombre treize, et bien des soi-disant libres-penseurs de notre temps ont peur du vendredi. Tout le dix-huitième siècle a couru aux baquets de Mesmer; les disciples de ï Encyclopédie ont recherché

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