‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 27 sur 156 · Bat. XII, in prine · texte numérisé non relu

Bat. XII, in prine

48 UVBE VI. — MARC AURÉLE.

le grand cophte, Cagliostro ; les bacheliers es leltres de l'université impériale ou royale ont fait tourner des tables et se font spiriles. Mademoiselle Lenôrmant a fait fortune ; les somnambules ont eu la clef de bien des bourses. Hors des salons, c'est bien pis : nos paysans athées croient à la magie, aux bergers de la Brie, au Livre rouge; ils font des conjurations contre la grêle et ils montent la garde contre le choléra ; ils ont des paroles pour guérir les brûlures. Incrédules, gens si crédules 1 Esprits forts, faibles esprits! Que voulez- vous? On est athée; mais ou est homme. On sent, quoi qu'on fasse, qu*on a quelque chose au-dessus de soi, ce quelque chose, on ne le nomme pas» mais on le redoute. En ceci, le mot capital a été dit par ce grand observateur de la nature humaine qui jouait la comédie sous Elisabeth d'Angleterre : c< Il y a plus de choses au ciel et sur la terre que ne peut en rêver votre philosophie * . »

Somme toute, il faut à l'esprit humain une porte vers rinflni ; si vous lui fermez la bonne, il ouvrira la mauvaise. Si mal placée que soit la fenêtre et quelque faux jour qu'elle donne, il brisera les volets pour mettre la tête dehors et voir autre chose que ses ténèbres.

Ainsi donc, pas même de nos jours, et alorsencoreinoins que de nos jours, la philosophie n'a pu étouffer les besoins essentiels de l'humanité. Les choses surnaturelles sont la nourriture de notre âme, et la philosophie n*avait pas assez dépravé son malade, l'âme humaine, pour qu'il n'eût plus d'appétit pour cette nourriture. Tous donc^ lettrés et gens du vulgaire, philosophes et non phi-

i . There are more iliings in earth and lieaven, Horalio, Tban can be drcamed of by your pbilosophy.

Shakbspearb, Bamlel, act. I.

RECBUDBSCeNGE DU PAGAEilSME. 49

losopheSy allaient, sous un nom ou sous un autre, à la recherche du surnaturel. Ceux-ci y allaient peut-être avec plus d'entraînement, ceux-là avec une réserve plus bienséante : le peuple courait davantage aux dieux, aux temples, aux prêtres, aux superstitions traditionnelles, établies, publiques, religieuses ; les hommes du monde allaient plus aux df^mons, aux astrologues, aux sanctuaires cachés, aux superstitions nouvelles, clandestines, fatalistes, athées; ils se cachaient peut-être un peu plus, ils n'avaient pas lieu d'être plus fiers.

Et même, lorsque certains philosophes prétendaient fermer toutes les portes entre l'homme et la Divinité, d'autres philosophes savaient réclamer les droits de Tâme humaine attestés par ses besoins : « Cruelle sentence I s'écrie Apulée. Quoi donc I les hommes seraient séparés du contact des immortels, enfermés dans le Tartare de cette vie, privés de toute communication avec les dieux I Pas un être céleste veillant sur eux comme le pâtre sur ses brebis, l'écuyer sur ses coursiers, le bouvier sur son troupeau ! pas un être qui réprime leurs colères, soulage leurs soufirances, vienne en aide à leur pauvreté ! S'il en est ainsi, que pouvons-nous devenir ? Nul Dieu, dis-tu, n'intervient dans les affaires humaines. A qui donc adres* serai-je mes prières ? A qui offrirai-je mes vœux ? A qui immolerai-je des victimes? Qui invoquerai-je pendant tout le cours de ma vie, comme soutien des malheureux, protecteur des bons, adversaire des méchants? Qui prendrai-je (et c'est là un besoin de chaque jour) à témoin de mon serment' ? » Ce cri de la conscience humaine que nulle philosophie ne parviendra à étouffer, sortait alors, comme il sortira toujours, de toutes les poitrines.

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