Pensées. I
CARACTÈRE ET PDILOSOPHIE. 5
vait avoir de plus dur pour renfance, la mortification corporelle. Grâce à elle, et encore plus grâce à sa bonne nature, il s'est dépouillé de bonne heure de celte préoccupation de soi-même, inévitable dans les premières années de la vie. Encore enfant, il recommande aux intendants de ses domaines de ne pas abuser de ses droits contre le pauvre. A seize ans, il renonce, en faveur de sa sœur, â l'héritage paternel; et aux remontrances de sa mère il répond : « J'ai la fortune de mon aïeul, elle me suffit ; donne aussi ton bien à ma sœur, afin qu'elle ne soit pas au-dessous de son mari. > 11 s'opère en lui une bien autre merveille : ce jeune homme, ce César traverse la cour dissolue d'Hadrien et vingt ans de demi-royauté sous Antonin, sans y perdre ses mœurs ; après avoir touché à la coupe de la volupté, il en détourne ses lèvres avec dégoût : la corruption, qui alors atteignait l'enfance et souillait jusqu'au dernier terme de la vieillesse, n'a pesé tout au plus que sur quelques années, non de son adolescence, mais de sa jeunesse ; il se félicite d'en être guéri et on peut le croire : car, difierent en cela de toute l'antiquité, il ne se fait pas honneur à lui-même de sa guérison *.
Incontestablement, c'est une âme d'élite. Ce sens moral, ce goût des biens de l'âme, beaucoup plus instinctif qu'il n'est raisonné, et qui perce chez Sénèque, chezMusonius, chez Épictète, à travers leur philosophie et souvent malgré leur philosophie, n'est nulle part aussi puissant que chez Marc Aurèle. U y a chez lui une sincère volonté du bien. Les Pensées qu'il nous a laissées ne sont pas faites pour le public, pas même pour un ami ; ce sont des notes écrites â la hâte, sans ordre^ sous la lente plus souvent que dans