‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 4 sur 156 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

le palais, et que nul ne doit lire, si ce n'est celui qui les écrit. Ce sont des traces laissées par une &me qui s'est examinée, consultée, interrogée, qui a mesuré son progrès dans le bien, qui a gémi sur ses faiblesses, qui s'est ellemême réprimandée, châtiée, mortifiée par le jeûne, puis encouragée, rectifiée, relevée '. La sincérité de cette interrogation solitaire en fait un des plus précieux monuments de l'antiquité.

Celte âme qui se juge ainsi a le mérite de ne pas se faire honneur à elle-même des biens qu'elle trouve en elle. C'est de toutes les vertus païennes celle qui sent le moins l'orgueil. Marc Aurèle a le don de reconnaître en toute chose le mérite d'autrui plutôt que le sien. Ce n'est pas lui ; ce sont ses maîtres, ce sont ses parents, c'est son frère ou plutôt son ami, Sévérus; ce sont enfin les dieux, qui ont mis dans son âme le peu de bien qui s'y rencontre, et qui lui ont <^vité les occasions où il eût failli ^ 11 est modeste parce qu'il est sincère et il est reconnaissant parce qu'il est modeste. 11 leur rend grâces à tous. Il remercie les dieux, qui « lui ont donné un bon père, une bonne mère, une bonne sœur, de bons précepteurs, de bons amis; » il leur rend grâces « de n'avoir manqué à aucun de ceux qui Tentouraient, bien que son caractère le portât à le faire. » Il sait gré au prochain (cette expression chrétienne n'est pas ici déplacée) des moindres choses que le prochain a faites pour lui; â son père par la nature, qu'il a â peine connu, d'un souvenir vertueux qui lui en est

1. Itaque pœnas do. irascor, trislis 8am, (ivXotvttû, cibo careo. Cffisar ad Fronton., 13.

2. « Il ne lient pas aux dieux, k leurs faveurs, à leur assistance, à leurs inspirations, que je ne vive conforroénieniliux lois de la nature. Si je diffère, la faute en est à moi, qui néglige les préceptes et les aTertissements assez clairs des dieux. • I,- 17.

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resté; à son père par adoption, des exemples de modération qu'il lui a donnés sous la pourpre; à sa mère, d'une salutaire leçon; à ses précepteurs, d'une sage maxime. Il aime à contempler les vertus d'autrui, l'activité de celuilà, la pudeur de celui-ci, la libéralité de cet autre. Ce spectacle est un plaisir pour son àme, comme il est une peine pour l'âme de l'envieux *. H n'est mal satisfait que de lui-môme. Il s'interpelle avec colère : « Tais-toi, vil esclave, tu n'as pas le droit de parler *. Mon âme, couvretoi de honte! Ta vie est presque passée, et tu n'a pas encore appris à bien vivre •. D'autres savent, et toi surtout tu sais assez combien \fa es encore éloignée des saintes maximes de la philosophie ^. » J'aime cette vertu contente d'autrui, mécontente d'elle-même; elle est rare dans tous les temps, elle est inouïe dans l'antiquité.

La gloire ne l'étourdit pas. Ce vain retentissement qui était le grand mobile de la vertu antique ne le séduit point : dc La plus grande gloire dure le temps de quelques générations ; et encore, notre nom dût il rester à jamais dans la mémoire des hommes, que nous en reviendrait-il ?... Insensés que nous sommes I nous n'attachons pas de prix aux éloges de nos contemporains que nous pouvons entendre ; nous en attachons aux louanges de la postérité que nous ne connaîtrons jamais. S'affliger de ne pas être loué par les siècles à venir, c'est comme s'affliger de n'avoir pas été loué par les siècles passés... Combien d'hommes vivent et vivront en dehors de ton pouvoir ! Combien ignorent ton nom et l'ignoreront toujours I

1. YI, 48. (Sur ce qui précède, voy. le livre I, et Burtouile chap*

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