‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 35 sur 156 · Sur le temple d'Épidaure, Pausan., II, 16, 29 ; X · texte numérisé non relu

Sur le temple d'Épidaure, Pausan., II, 16, 29 ; X

62 UVM VI. -^ MABC AURJXE.

association, tout autre voyage n'edt pu le frire. 11 est assez clair qu'une médecine humaine, plus ou moins habile, était pratiquée là sous le couvert du dieu. Le malade passait la nuit dans le temple ; il y rêvait, il y voyait parfois le dieu en personne, qui entendait sa consultation et lui donnait son ordonnance. Cela touche de bien près au magnétisme moderne. Le magnétisme esculapien avait, lui aussi, ses désagréments : on ne se gênait pas toujours pour insulter le dieu : c Tu me traites comme si j'étais bœuf », disait un rhéteur gourmet à Esculape qui lui conseillait l'eau claire pour se gu^r de la goutte ^ Esculape devait bien être Le dieu d'un malade, réel ou imaginaire, aussi distingué qu'Aristide. Aristide est voué à Esculape comme, dans Molière, Argan Test à son médecin. Esculape le gouverne, au moyen de rêves fort obscurs, k travers lesquels il lui faut démêler, tant bien que mal, dans les inspirations du dieu, Tordonnance du médecin. Esculape le met à la diète, le prive de bains, lui ordonne des remèdes et des remèdes de tout genre ( Mem-, non cependant intervient une fois pour lui ordonner un de ces remèdes que Molière seul osait nommer.) Esculape Inj ordonne surtout des bains froids, peu de vêtements, de longues nuits passées au temple. Esculape le fait partir, s'arrêier, séjourner, étudier, déclamer, versifier. Le pauvre malade, pour obéir à son dieu, passe sa vie en de

1. Aristide (de Coneordia apud Asianos) a été guéri Tingt fois par Esculape. Le rhéleur Antiochus Ta étéaust»! (Pbilostr., Sophist., II 4, I 1). Celse parie beaucoup de guérisons (apud. Orig,, III, 3) -> Quatre guérisons sous l'empereur Antonin (lequel?), d'après une inscription (Gruter, 71). Voy. Élien, dei Animaux, XI, 34, 35; sur Pellène, Pausan., VII, cap. ult.

Bien d'autres dieux encore se mêlaient de guérir. Bérapis (Slraboo XVII), Ampbiaraûs (Paus., I, 34), Apollon, (idem, IV, S4> les nymphéa de Samicon (t^^m, V, 6).

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conlinaeld voyages, fort inquiet du froid, de la pluie, des mouches, des villages sans auberge, des iiôteliers qui n'ouvrent pas leur porte, de son esclave qu'il perd en route. Il raconte comment il digère mal, comment il a des catarrhes, comment il ne dort chaque nuit que juste le temps de rôver pour communiquer avec son dieu, comment son dieu le soulage un peu, comment il retombe ensuite ; et cela pendant dix années au moins. Cette guérison ne fut pas fodle, et il faut qu'EscuIape ait tenu beaucoup à conserver à la Grèce la belle voix et l'utile éloquence d'Aristide. Les Parques, à ce qu'il paraît, voulaient absolument quelque victime : Esculape leur donna, à la place d'Aristide, un &ls et une fille de sa nourrice ; et c*est au prix de ce double trépas que le dieu acheta le pouvoir de guérir son malade. Aristide donc, guéri ou croyant Pëtre (car il parlera encore de bien des maux et de bien des guérisons), demeure plus zélé que jamais pour 9on dieu : il lui fait b&tir des temples, il en devient le prêtre ; il ne l'appelle pas autrement que son dieu sauveur; il le consulte sur toute chose, toujours par des rêves ; sa vie, dormant ou éveillé, est un rôve permanent. On certain Épagathus, son père nourricier, qui a, lui aussi, de lumineux entretiens avec les dieux, apprend dans ses rêves de longs oracles en vers qu'il récite le lendemain et qui ne manquent jamais de se vérifier. Au bout de quelque temps, Aristide arrive au plus haut degré du mysticisme. Son dieu lui apparaît, toujours en rêve, sous une forme lumineuse, lui ordonne de <c s'élever au-dessus des habitudes humaines et de vivre d'une vie toute divine ^ » : tout cela à cette seul fin de devenir rhé-

f . Za^cffrora ofAtSlaw bntç Voy., sur tout ceci, les Sacri sermones

leur encore plus habile, et de traiter, au milieu des applaudissements du peuple, des sujets de harangue intéressants et nouveaux, comme la mort de Darius ou la victoire d'Alexandre. Car remarquez que cette piété hypocondriaque n'a rien à faire de ce qui est vertu et moralité. Les dieux récompensent Aristide de sa dévotion envers eux ; Aristide en es servant gagne la santé (si tant est qu'il soit guéri) et la gloire (la gloire au moins de la rhétorique). Mais de sa vertu comme titre à l'amitié des dieux, ou comme prix de son zèle pour leur service, pas un mot. Voilà le rhéteur d'alors, et la manière, je ne dirai pas dont il comprend les besoins de son siècle, mais dont il participe à ses pusillanimités et à ses faiblesses.

Maintenant, à la place de Plutarque sous Trajan, à la place de Maxime de Tyr que nous avons vu sous Antonin, supérieur à Plutarque, sinon par la science, du moins par Télévation des idées et du langage ; à leur place qui trouverons-nous sous Marc Aurèle ? Plutarque, on se le rappelle, et Maxime de Tyr étaient deux païens, cherchant à relever, à justiCer et à réformer le paganisme, acceptant les fables et les rites, mais les expliquant, les ramenant môme à l'unité divine, demandant à Platon et à Pytbagore une doctrine religieuse qui ne démentit pas la tradition et que la raison cependant ne désavouât pas.

Leur successeur, parmi les écrivains qui nous sont restés de la dernière moitié de ce siècle, c*est évidemment TAfricain Apulée ; c*est un écrivain curieux et qui n'est pas sans mérite *. Platonicien autant que personne, il repro-

d'Aristide, qui ne «ont que la Jongue histoire de ses maladies et de ses dévotions.

1. Le temps me manquerait pour analyser les idées philosophique» d'Apulée et des platoniciens de son époque. Je rappelle seulement

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duit la théorie des démoDS telle que nous l'ont donnée Plutarque et Maxime de Tyr. 11 est au moinsaussi explicite qu'eux sur l'unité divine, sur cette « Cause première, raison suprême, origine essentielle de toute chose, père souverain des intelligences, conservateur éternel des êtres, ouvrier assidu de ce monde quil a fait, mais ouvrier sans fatigue, conservateur sans inquiétude, père sans avoir engendré, indépendant des lieux, des temps, deç événements '. » Le platonisme agrandi de Plutarque 4 Apulée; le platonisme a rallié les imaginations ardentes, les esprits poétiques ; il est devenu presque une religion. Apulée, accusé devant le proconsul d'Afrique, parle de Platon comme d'un législateur presque divin et dontles moindres préceptes lui semblent une loi.

Mais le platonisme d'Apulée est une religion secrète. S*il est pour les initiés plein de lumière, de joie, de sérénité, il n*a pour les profanes que ténèbres, tristesses, larves, fantômes. S'il parle du Dieu un, il en parle en termes mystérieux : « Maxime (le proconsul, platonicien lui-même) n'ignore pas qui est celui que Platou, et non pas

plusieurs passages sur rimmortalité de TAme {^Metam., XI, in prine.) Ârisiide est dans les mêmes seotimeots {Oral. Il, in Eleort.), Pau< sapias est beaucoup moins croyant qu'eux (III, 35, IV, 32). Mais sur ce sujet, rien nVst plus remarquable que Fronton pleurant son petitfils. 11 y a là an cri de l'Ame qui se fait entendre malgré le vague désespérant des idées païennes. Les philosophes ont rarement un langage aussi vrai. Il n'y a rien de pareil dans Marc Âurèle. (Front., ad M. Anton,, de nepote amisso, 2.)

Sur l'unité de Dieu, J'ai cité Aristide, Oral., 1, in Jovem ; II, in Miner vam.

Comment la foi k l'ftme immortelle et le culte des morts s'unissaient au cuite des démons, Apulre, de Deo Socraiis; Max. Tyr., Dissert , XXVI.

1. Ailleurs, c'est Isis qui se proclame « la mère de la nature..., celle dont la Divinité unique est adorée par toutes les nations sous des noms et avec des rites différents... Les Éthiopiens et les Égyptiens seuls lui donnent le nom qui lui convient. • Mitari, XI.

moi, a appelé Basileus (roi).., concevable pour un petit nombre d'hommes, ineffable pour tous. Mais toi, Émilien, si tu me demandes quel est ce roi, je ne le dirai point. Si môme le proconsul veut me forcer à dire quel est le Dieu que j'adore, je garderai le silence. » 11 n'y avait donc là rien pour le peuple, rien pour le vulgaire. La vérité universelle et éternelle était emprisonnée dans le cercle d'un petit nombre d'initiés.

Et de plus le platonisme au temps d*Apulée se perd dans les rôves. La doctrine de Pythagore ou attribuée & Pythagore, déjà parente de celle de Platon et que ce siècle en rapprochait encore, y mêlait la chimérique philosophie des nombres, la dangereuse théologiedesdevins. J'ai montré comment Apollonius de Tyane l'avait poussée dans celte voie. De plus Talliance avec les cultes de l'Orient, si populaires depuis la chute de Néron, achevait encore d'entacher le platonisme. C'était de moins en moins une philosophie» de plus en plus une théurgie. Ce platonisme croyait aux songes, aux devins, à la magie, en un mot à l'action présente et manifestée des démons ennemis ou des démons propices ; il croyait à tout et, qui pis est, il pratiquait tout. Il lâchait ainsi la bride à toutes les passions superstitieuses de rhomme ; celte philosophie n'était qu'une porte ouverte pour rentrer dans le paganisme avec une foi entière ei le passe-port même de la raison.

Apulée sera donc le modèle du païen pieux de son temps. Comme tous ceux chez qui le sentiment dévot s'unissait à une certaine élévation d'intelligence et d'éducation, il demandera raliment de sa piété moins aux cultes publics qu'aux mystères. Le culte officiel qui avait la rue pour théâtre, la foule pour témoin, des dieux surannés pour objet, le bien de la patrie pour but suprême, disait

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si peu de chose à Tâme I Mais cette religion des IDyslèr^s, ce culte à part, cette dévotion retirée, ces réunions d'initiés, silencieuses et recueillies, se prêtaient bien davantage aux élans de Timagination et du cœur. L'un était la religion de la cité, l'autre était la religion de l'homme. La conquête romaine qui, partout et même à Rome, avait affaibli les idées de patrie, avait accru au contraire la vogue des dévotions personnelles et privées. Les empereurs briguaient l'initiation à Eleusis. Isis avait et avait partout des temples pour la foule, des sanctuaires pour les initiés. Mithra, Adonis^ la Bonne Déesse, les Gabires, avaient leurs mystères, répandus jusqu'aux extrémités de l'Occident. ' Il est curieux de voir l'emphatique douleur du Grec Aristide, lorsque le temple d'Eleusis, « ce commun sanctuaire du monde d est venu à brûler : « Jour funeste qui a éteint les torches sacrées 1 Malheureux jour qui a fait disparaître les lumineuses nuits de Tinitialionl Quel feu nous est apparu ! et à la place de quel feu I Quel nuage ténébreux, quelle nuit sans lune couvre maintenant la Grèce ! Gérés, là où jadis tu retrouvas ta flUe, tu cherches ton temple I sainte prophétie I ô divin catalogue des jours et des nuits consacrées, par quel triste jour vous avez finil vous, qui avez révélé les choses mystérieuses, vous, ennemis communs des dieux qui sont sur la terre et de ceux qui sont sous la terre I Grecs, véritables enfonts aujourd'hui comme autrefois, vous avez prévu un tel malheur» et vous avez négligé de le prévenir *. »

A plus forte raison, ApulOe, né sur une terre où tant de races et tant de rites se touchent, et où, par ce contact, la superstition s'échauffe ; Apulée, disciple du platonisme,

\.EUunnia, Oral.XiX.

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ressent vivement rattraclion des mystères. Sa soif d'initiation est insatiable. Dans un discours prononcé devant le peuple, il énumère avec orgueil les sanctuaires qui lui ont ouvert leurs portes ^ ; parmi les seuls dieux égyptiens, il a été initié à Isis, à Osiris, à Sérapis, à chaque fois sollicité par le dieu, averti par un songe, troublé par un inquiet désir. Dans son Apologie^ il se fait gloire de tous les talismans sacrés que les prêtres lui ont confiés, et qui, enveloppés de lin (une enveloppe de laine, comme substance animale, aurait passé pour impure), reposent dans un coin mystérieux de sa demeure. 11 s*en vante; mais il ne les nomme pas. Nul danger au monde ne lui fera révéler aur profanes ce qu'il doit taire. S'il y a ici un iniiié, qu'il fasse un signe, et Apulée s'expliquera en secret avec lui. Hais, pour lui du moins, sa grande divinité n'est pas Esculape, le dieu des corps. Sa divinité principale, parmi beaucoup d'autres, est celle que les Phrygiens appellent la Mère des dieux; les Athéniens, Aibèné Cécropis; les Cy-priotes, Aphrodite; les Cretois, Artemis Dictyne ; les Siciliens, Persephonë ; les prêtres d'Eleusis, Démêler ; que les Égyptiens, plus savants, appellent de son vrai nom, Isis la reine, et qu'ils honorent par les cérémonies qui leur sont propres. (Voyez comme les cultes polythéistes tendaient à se fondre, toujours au profit de. TOrient et de l'Egypte.) Cette Isis, c'est « la nature mère de toutes choses, mal-

1. Celle mallitude d'initiations et de sacerdoces accumulés sur la même tête est établie par les inscriptions. Ainsi :

Ceionius Rufus - pontife de Vesia — augure de Diane — prêtre de Mithra — chef du taurobole. (Gruter, p. 28.)

Ulpius Ëgnntius Faventius -augure^ paier, hieroceryx, d. s. t. nu, architmcoius Dei Liberi — hiérophante d'Hécate, prêtre d'Isis. (Ibid.)

Fabia Aconia Fabiola — consacrée à Baccbus, (^érès et Gora (Pro* serpine) d'abord à Eleusis et ensuite à Lerne, — consacrée aux déesses d'Egine, — taurobolile d'Isis, — biéropbante d'Hécate (Van Dale de iaurobolio), p. 81.

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tresse de tous les éléments, fille première-née des siècles antiques, souTeraine des dieux, reine des mânes» la première das êtres célestes, type universel des d(^esses et des dieux, Isis qui gouverne à son gré les lumineuses sommités du ciel, les salutaires brises de TOcéan, le funèbre silence des enfers. » Ajoutons que ce culte n'est pas seulement un ensemble d'observances, une dévotion toute extérieure et toute machinale : la prière d'Apulée est fervente, pleine de larmes, pleine de reconnaissance, s'élevant jusqu'à une contemplation aimante et pieuse. La piété qu'Isis lui demande n'est même pas sans quelque vertu : la pureté de ses mœurs, Tinnocence de sa vie lui mériteront seules l'initiation aujourd hui, la paix et la sécurité pendant le reste de ses jours, le bonheur de l'Elysée après sa mort. Sa religion en effet ne borne pas ses espérances aux choses de ce monde : « lorsque, après avoir achevé sa terrestre carrière, il sera descendu aux enfers, Isis, qui pénètre de sa lumière les ténèbres de TAchéron, sera encore, dans cette sphère nouvelle, l'objet propice de ses adorations. » La religion de son Isis n'est pas le fatalisme; Isis n'est pas une déesse impuissante gouvernée par J'aveugle destin : * Éternelle protectrice du genre humain, mère affectueuse de ceux qui souffrent, elle leur tead, au milieu des orages de la vie, une main secourabie. Elle apaise les tempêtes de la Fortune; elle rompt les nœuds inextricables tressés par le destin. Les cieux l'adorent, les enfers la redoutent. Elle fait mouvoir le monde, elle allume le soleil, elle gouverne l'univers, elle tient le Tartare sous ses pieds. A sa volonté se meuvent les astres, les saisons se renouvellent, les éléments agissent, les dieux tressaillent de joie. »

C'est son initiation aux mystères de cette puissante

déesse qu*Apulée nous raconte. L'iniliation n'est pas une cérémonie vaine et passagère, un simple hommage rendu à un dieu qu'on oubliera le lendemain. L'initiation est quelque chose de sérieux, d'austère et de durable. D'abord elle coûte fort cher : Apulée ou Lucius ', réduit à la pauvreté, engage, pour payer les frais de sa première initiation, le peu de vêtements qu'il possède, et il lui faut un secours envoyé du dieu afin de pourvoir à la seconde. De plus, l'initiation est précédée de rigoureuses épreuves : dii jours au moins de retraite, de recueillement, de silence, d'abstention de toute nourriture animale, sont nécessaires pour rendre l'adorateur digne de la déesse. Enfin l'initiation engage tout l'avenir. Elle s'empare de l'homme et gouverne toute sa vie. Son être est changé ; il ne s'appartient plus, il appartient au dieu. 11 lui voue une chasteté plus ou moins sévère, mais devant laquelle la faiblesse d'Apulée a longtemps reculé. D'abord serviteur, plus tard prêtre du dieu, il habitera l'enceinte de son temple; il ne portera qu'un vêtement de lin ; il se rasera et, sans respect humain, se fera gloire de sa tête dégarnie. L'initiation est une sorte de conf^écration monastique ; les serviteurs du temple s'appellent des religieux {religiosi) ; c'est comme une mort volontaire que doit suivre une vie nouvelle ache.^ tée par nos prières et par nos larmes. Si nous sommes tels que les secrets de la religion puissent nous être confiés sans crainte, la déesse qui tient en ses mains la clef des enfers et celle de la vie, lorsqu'elle voit le jour prêt à s'éteindre pour nous, nous rappelle à la vie, nous fait re-

1. Dans son roman, Apulée parle toujours au nom de Lucius, son héros ; mais ici il se substitue tellement à ce personnage, qu'il oublie que Lucius est de Patras. et parle d'un homme de Madaure qui demandait l'initiation. Apulée était de Madaure.

Dattre, pour ainsi dire, par sa providence, et nous ouvre une carrière nouvelle. Aussi l'initiation s'accomplit-elle solennellement. Vêtu de douze robes sacerdotales qu'ornent d'étranges flgures de gryphes et de dragons indiens, la couronne de feuilles de palmier sur la tète, le flambeau dans la main, Tadepte est placé en face d'un rideau qui s'ouvre et lui montre Tidole. Mais ce n'est encore que la partie la moins intime du mystère. Ce qui se passe ensuite, le voyage qu'il fait aux confins de la mort, le seuil de Proserpine qu'il foule aux pieds, le soleil qui lui apparaît en pleine nuit, les dieux de Tenfer et ceux du ciel qu*il voit et qu'il adore face à face : toutes les merveilles de la vision mystérieuse doivent demeurer ensevelies dans le silence.

Hais ce mystère, cet illuminisme fantasmagorique, cette consécration solennelle, cette gravité, cette austérité, cette pureté même, que font-elles au bien de l'âme ? La divinité d'Apulée n*est pas une et souveraine; à côté d'Isis qu'il exalte si haut, se place Osiris, « dieu des dieux, plus exalté que les plus exaltés, dominateur sur les plus puissants. » Et, si Osiris est le Dieu intelligent et personnel, qu'est-ce donc qu'Isis, sinon la matière divinisée et faite l'égale de Dieu ? Lapenst'e de l'autre vie, indiquée en passant, ne tient qu'une faible place dans les préoccupations de l'initié qui attend son salut en ce monde et dont la vie nouvelle est une vie terrestre. La pensée du devoir et de la vertu, plus faiblement indiquée encore, a infiniment moins d'importance que la scrupuleuse observation des rites et l'extatique contemplation d'une idole ; cette chasteté qui effraye Apulée peut bien n'être qu'un simple jeûne, et en tous cas, si l'on songe aux impuretés dont il a souillé son roman, elle n'est point passée de sa vie dans

son imagîDalion. Enfin, le secret qu'il garde envers nous, d'autres ont eu Taudace et même le droit de s'en affranchir. Ije dernier mot de cette énigme, la clef de ces rites occultes, la nature de ces talismans si soigneusement enveloppés dans du lin et cachés dans des corbeilles nous est trahie par des hommes qui ont été païens, qui ont été initiés, mais qui ensuite, éclairés par une lumière plus vraie que celle des fantasmagories isiaques, ont renié le dieu et révélé son secret. Les mystères, en même temps qu'ils prenaient les cœurs par leurs côtés les plus élevés et attiraient à eux les âmes douées d'une religion tant soit peu intime et sincère, cachaient cependant sous leurs dernières enveloppes des symboles et des mythes tellement infâmes qu'ils n'eussent pas supporté le grand jour même du paganisme. On peut le demander aux Pères de l'Église, qui avaient à cet égard le droit et môme le devoir d'une franchise chez nous inutile et déplacée *. Enfin il y ai un dernier contraste, mais que nous avons d(^jà suffisamment développé ^ A ia tôte ou au moins comme type de la philosophie stoïque, nous avons rencontré, sous Trajan, Épictète. A la tête et de l'empire et de la philosophie et du stoïcisme, nous rencontrons aujourd'hui Marc Aurèle. Nous avons déjà comparé ces deux hommes et montré combien, au point de vue du sentiment et de la vérité religieuse, Marc Aurèle est inférieur â son devancier. Celui-ci, froid pour tout ce qui touche la dévotion païenne, a du moins un noble sentiment de l'unité et delà pat(irnilé divine, parfois un bel élan d'aduratiou et de reconnaisauce envers Dieu. Et au contraire,

1, V. supioui Glem. Aiex,^ Protrepl., 2; Théodorei, de Gracis a/fecl,

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