‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 37 sur 156 · Roii e et la Judée, ch. xix. xx · texte numérisé non relu

Roii e et la Judée, ch. xix. xx

2. Atbènag., Leqai,, 26. Hérode Atticus avait déifié sa femme Régille après sa morl. La veuve dont parle Apulée adorait sous les traits de Bacchus son mari mort, ei lui offrait des sacrifices Metam, Je ne parle pas des déifications antérieures aux temps de l'Empire romain ; ce serait sans fin. Sur l'alblète Euthyme, déifié pour avoir vaincu à la lutte le génie d*Ulysse morl quelques siècles avant lui, voyez Pausanias, VI 6 Pline, Hi$l fiai., VII, 47.

Certains hommes se firent dieu eux-mêmes. Ainsi un Ptolémée se fit appeler Bacchus; Alexarque grammairien, Soleil; Nicugoras Mercure. Clément Alex., Cohorlafio ad yenif^s, 4 (p. 150 éd. Migne).

Puusanias ose blâmer les apothéoses dictées par la flatterie (VIII 2). Cela s'étend-il à celles des empereurs?

iiofiDy quand on n'osait pis déifier, on héro/isaïl. Ou consacrait le tombeau bous le nom d'/i^oon. Les inscriptions parlent de person-

le dieu Pérégria que cette ville s'est fait. Pérégrio avait été un Grec débauché et perverti, surnommé Protée, à cause de ses métamorphoses fréquentes. Dn instant même il avait été chrétien, évêque, s'il faut en croire Lucien, et confesseur de la foi. Puis, excommunié par l'Église, il avait pris la besace et le bâton, donné à sa ville les débris de son patrimoine et embrassé la profitable pauvreté du cynique. Puis, tourmenté de ce besoin de renommée à tout prix qui était naturel aux tôtes grecques, il avait presque joué le réle de révolutionnaire, avait médit et du proconsul et de l'empereur et de tout le monde, aurait soulevé la Grèce contre Rome si la pauvre Grèce eût pu être soulevée. Quand tout lui manqua pour se faire un nom, il s'imagina de mourir et de mourir en grande pompe. Aux jeux olympiques, en présence de toute la Grèce \ il fit dresser un bûcher et annonça qu'il s'y jetterait. Il harangua, et plus d'un jour, autour de ce funèbre appareil, faisant à Tavance son oraison funèbre et exaltant sa glorieuse fin. Selon Lucien, il eût aimé qu'on la lui épargnât et qu'on le fit dieu sans bûcher. Ses amis lui criaient en pleurant : « Garde ta vie pour le bien de la Grèce. » Hais la majorité, inflexible, criait au contraire: « Achève ce que tu as commencé. » Il acheva donc et gagna ainsi sa gloire posthume *. On ne manqua pas de voir

nages hérnîsés par leurs concitoyens (ô $^^c a^ij/xoitc). Un homme esi appelé nouveau héros 'les mystères vioç tiXitwv ipfaç, — Inscriptions de Théra, où cette expression est fréquente. Hevue archéofogique, 1871.

1 . La clironique d'Eusèbe donne cette date ; on y a opposé un passage de Lucien, qui ferait de Pérégrin un contemporain de Musoniua et de Dion Ghrysostome ; mais ce passage, mal traduit dans la version d'Opsopœus. n'a pas le sens qu'on lui donne (Ëd. Bourdelol, p. 999 A.)

2. Lucien Adv. indoetum, p. 869. Âtbénagore, loc, cit, Voy en

soD âme s'envoler du bûcher sous la forme d'un oiseau ; il apparut peu de jours après, vêtu d'une robe blanche, couronné d'olivier, avec les splendeurs de l'apothéose. On se disputa ses derniers écrits, on expédia son image par toute la Grèce. On amateur paya son bâton un talent (six mille francs). Ses statues rendirent des oracles et opérèrent des prodiges.

Il 7 eut encore un autre dieu, le Paphiagonien Alexandre. S'il faut en croire Lucien, son ennemi, il est vrai, mais son ennemi pour l'avoir démasqué, jamais si grossière imposture ne trompa la crédulité humaine. Un petit serpent caché dans un œuf et trouvé comme par hasard dans les fossés d'Abonolique ; ce serpent grandissant en peu de jours, s'enlaçant au cou du prophète Alexandre et descendant de là jusqu'à terre ; ce serpent pourvu d'une tète humainr et prononçant des oracles, le dieu interrogé par des lettres cachetées, et rendant la réponse au bas même de la letre sans que le sceau eût été rompu ; voilà ce qui fut accepté, d'abord chez les grossiers Paphlagoniens, race superstitieuse et stupide, chez qui le moindre joueur de flûte passait pour un prophète ; puis dans toute TAsie Mineure, puis dans la Thrace, puis dans l'Italie, puis à Rome, au palais, chez les proconsuls, chez les empereurs. Alexandre, il est vrai, était habile, éloquent, jeune, d'un beau visage ; il connaissait merveilleusement les faiblesses de son temps. H savait son siècle un siècle de malades ; aussi son dieu fut-il toujours Ësculape, mais un Escuiape nouveau et rajeuni. Il savait aussi que, dans l'empire romain, où l'orientalisme gagnait de plus en plus, le culte des animaux vivants et des serpents surgénéral Lucien, in Peregrino Aulu-Gelle (XIII, il) parle de Pérégrio avec honneur.

tout devenaità la mode'; déjà, plusieurssiècles auparavant Esculape était venu à Rome sous la forme d'un serpent ; dans Tenceinte de ses divers temples, on nourrissait et on honorait des serpents jaunes qui lui étaient dédiés; Hadrien avait mis dans le temple de Jupiter Olympien à Athènes un prétendu dragon venu de l'Inde ; les ophites, secte soL disant chrétienne, tiraient leur nom des serpents qu'ils vénéraient dans leurs assemblées ; voilà pourquoi le dieu d'Alexandre fut un serpent. Alexandre savait encore qu*& son siècle et au monde romain il fallait des mystères, des cérémonies nocturnes, de la fantasmagorie, toujours de nouveaux mystères et une fantasmagorie nouvelle : il eut de nouvelles représentations nocturnes, comme celles d'Eleusis, des secrets, des paroles mystérieuses, des voiles, des flambeaux ; on représenta les amours d'Alexandre, nouvel Endymion, et de la Lune, éprise de sa beauté. H savait enfin les hommes de son temps plus occupés de leur santé que de leur àme : aussi, au lieu de préceptes moraux, avait-il des prescriptions soi-disant curatives, une certaine pommade de graisse d'ours contre les maladies, et, contre la peste, un vers alexandrin qu'il fallait écrire au-dessus de sa porte. Il promettait, en un mot, tout ce que demandait la dévotion d'alors : plaisir, santé, longue vie, héritages à faire, trésors à découvrir.

11 y eut, il est vrai, quelques incrédules, et Lucien eut rin?oIence de mordre la main que le prophète lui tendait à baiser. Mais, malgré ces « obscurs blasphémateurs, » le succès d'Alexandre fut, sous Antonin et à plus forte raison sous Marc Aurèle, bien plus grand que n'avait été celui d'Apollonius sous Doroitien. H eut de son vivant un tem-

1. Énormes serpents que l'on gardait apprivoisées à PeUa, et à qui les femmes Uonoaient leur lait, dit Lucien, in Pseudomanl.^ p. 476.

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pie, des ministres nombreux, quelques-uns payés par lui, d'autres, au contraire, qui lui payaient jusqu'à un talent (6,000 francs) ; ses oracles, à une drachme et une obole cbacun,lui rapportèrent jusqu'à 70,000 ou 80,000 drachmes par an. Ses émissaires parcoururent le monde. Son vers préservatif de la peste fut écrit sur toutes les portes, bien qu'il ne sauvât personne. Les généraux le consultèrent, bien que Severianus eût péri pour avoir suivi ses conseils. Marc Aurèle lui fut favorable, bien que ses oracles eussent valu aux Romains une défaite en Germanie. Le proconsul Rutilianus le protégea contre ses ennemis, se fit son disciple, son adorateur et, qui pis est, son gendre; car, à soixante ans, il épousa une fille d'Alexandre et de la Lune ; Rutilianus devait être son successeur un jour. Cet aveuglement d'adepte chez un grand personnage est-il si étrange? Cagliostro, Mesmer, Weisshaupt, Martinez, le père Enfantin, Auguste Comte ont eu leurs adeptes. Des médailles attestent la faveur des princes envers Alexandre; sa ville d'Abonotique fut, sur sa demande, appelée lonopolis ; d'autres villes lui décernèrent des fêtes et des statues, et son serpent Glycon figure dans les monnaies au revers des tètes d'Antonin et de Verus \

Voilà donc, homme par homme, comment se résume le progrès de ce siècle eu égard aux siècles précédents : — au lieu du voyageur sceptique Strabon, le voyageur crédule ou s'eflbrçant de croire, c'est-à-dire Pausanias ; — au lieu du rhéteur libéral et intelligent, Dion Chrysostome, le rhéteur bana. et le dévot maladif, Aristide ; — au lieu du platonicien savant, Plularque. et du platonicien demi-poète, Maxime de Tyr, le platonicien crédule,

I. Lucien, f^gettdomantûi; Aihénagore, de Leg<U , 26; monnaies d' Abonoliqae, Goliz.

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conteur, illuminé, Apulée ; — au lieu du stoïcien croyant et presque religieux, Épictète, le stoïcien indécis et en même temps superstitieux, Marc Aurèle; — au lieu du prophète plus ou moins digne, plus ou moins moral, Apollonius, le prophète escroc Alexandre. Toutes les écoles, toutes les professions, toutes les tendances ont marché dans le sens, non de la philosophie, non de la religion, mais du paganisme.

Si tel était le paganisme lettré, qu'était le paganisme populaire ? En général on nous en parle peu ; mais Lucien nous donne un beau catalogue de recettes merveilleuses que le populaire admettait et que tous les lettrés ne rejetaient pas. C'est une peau de biche vierge sur laquelle on dort et qui guérit de la goutte. Ce sont des magiciens qui font descendre la lune du ciel et accourir auprès d'un amant la beauté qui lui résistait. C'est un Babylonien qui convoque tous les serpents du pays ; les plus jeunes sont chargés de stimuler la paresse des plus vieux. Ce sont des statues qui marchent, des morts qui revivent, des fantômes sortis de leur tombe et venant se plaindre qu'en brûlant avec eux leur garde-robe sur leur bûcher, on a oublié une sandale d'or qui leur manque beaucoup ; c'est Hécate qui apparaît haute d'un demi-stade (près de 100 mètres), menant avec elle des chiens grands comme des éléphants; ce sont des pierres et des statues sonores (Hemnon a prononcé jusqu'à sept vers) ; ce sont des démons partout et partout aussi des exorcistes qui les poursuivent. C'est, en un mot, un cauchemar permanent. La pensée religieuse dans ce qu'elle pouvait avoir de pur, d'élevé, de libre, de consolant, -de fortifiant, de lumineux, dans ses idées d'immortalité future qui n'étaient guère alors qu'une théorie de philosophe, dans son action morale qui se

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réduisait aux discussions de l'école, était, ou peu s'en faut, perdue pour le peuple. Un mysticisme lourd, terrestre, ténébreux, bien différent du mysticisme céleste, spirituel, lumineux des chrétiens, l'écrasait ^

Il y avait cependant des gens qui se révoltaient. J'ai parlé de cette révolte dans les temps passés. Lucien nous la représente pour le temps présent, et, en face d'une superstition poussée plus loin que jamais, il pousse la révolte plus loin que jamais. Lucien est un Grec d'Asie, un de ces rhéteurs dont l'éloquence ambulante va de ville en ville donner des ravissements d'admiration aux oreilles délicates de la race grecque. Lucien n'est pas un philosophe, n'est pas un cynique, n'est pas un épicurien n*est pas un athée, n'est pas même systématiquement ni philosophiquement sceptique : Lucien n'est autre chose qu'un esprit froissé. L'arrogance des philosophes, le pédantisme des stoïciens, le mysticisme des platoniciens, la brutalité des cyniques, la fourberie des devins, l'absurde superstition de la foule, l'ont révolté. Mais cette révolte contre les formes diverses du mensonge ne l'a mal heu-

1. Je me borne à quelques citations que j'emprunte exclusivement, comme j'ai fait dans tout ce chapitre, aux écrivains du siècle dont je parle.

Divinations, enchantements, présages (Pausan,, II, 34, III, 24,

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