Ou au lit; xftraxffAivov, cubanlem
ville le jour du grand sabbat. » Les magislrals étaient, comme toujours, embarrassés de leur rôle. « L'irénarque (magistrat supérieur des villes d'Asie) Hérode le rencontra et le fit monter dans sa voiture. Là, Hérode et son fils Nicétas cherchèrent à persuader le saint vieillard : t Quel « mal y a-t-il, disaient ces païens, à dire: Seigneur César t (xû/)ce. Kaîda/»), à faire un sacrifice et ce qui s'ensuit, et à « sauver ainsi sa vie ? * Polycarpe garda d'abord le silence, puis finit par leur dire : « Je ne ferai pas ce que vous me t conseillez.» Désappointés, ils l'injurièrent et le jetèrent à bas de la voiture, si rudement que sa jambe en fut déchirée. Sans être ému, et comme s'il n'eût éprouvé aucun mal, il marcha gaiement et rapidement vers le stade. »
Ce stade, où devait s*accomplir son triomphe, est encore visible aux portes de Smyrne, du côté de l'orient. C'est un vaste amphithéâtre, dont les degrés ont été enlevés par les Turcs pour en orner leurs maisons. A droite et à gauche sont deux cavernes où Ton enfermait les lions, et la chapelle de Saint*Polycarpe marque, près de là, le lieu de sa sépulture *.
« Ce jour-là, le stade était rempli de spectateurs. On apprit que Polycarpe arrivait, et une clameur tumultueuse signala son approche. Comme il entrait, une voix qui semblait venir du ciel fut entendue de plusieurs chrétiens : • Prends courage et sois homme, Polycarpe ! » Le proconsul Statius Quadratus lui parla avec cette cajolerie embarrassée qu'Hérode avait déjà employée : « Épargne ta c vieillesse... Jure par la fortune de César... repens-toi...;
I. Thomas Sroiib. Notitis septem Atis eccles,, p. 114, ed Oxon,, l672;Ti8cheDdorf, Heise in den Orient, 1S46, t. il, p. 248. cités par Hefeie, 0pp. Palrum apast.
i04 UYRB YI. — MARC AURÈLB.
« crie : A bas les athées ! » et leurs exhortations habituelles. Polycarpe, d'un visage grave et sévère, désignant du geste et du regard ces misérables païens qui l'entouraient, gémit, regarda le ciel, et dit : « A bas les athées I » Le proconsul reprit : « Jure, maudis le Christ, « et je te laisse libre. * — Hais le martyr : c II y a « quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m'a fait c aucun mal. Puis-je maudire mon roi qui m*a sauvé ? »
Le proconsul cependant, comme Pilate, eût aimé à satisfaire le peuple sans verser trop de sang. Il fait donc de nouvelles instances. L'évêque répondit : « Je te le dis bien haut, je suis chrétien. Si tu veux maintenant savoir ce qu'est la doctrine chrétienne, donne-moi un jour pour t*en instruire. — Non, parle plutôt à ce peuple et persuade-le. — Je ne me refuse pas à te répondre : car nous sommes instruits à rendre aux princes et aux puissances ordonnées de Dieu tous les honneurs qui ne doivent pas nuire à notre &me. Mais ce peuple ne mérite pas que je me justifie devant lui. »
Le proconsul s'irrite : « J'ai ici des bêtes féroces, et si tu ne changes pas, je te livre à elles. — Fais-les venir. Je ne changerai pas pour passer du bien au mal ; mais je serais heureux de changer pour passer du mal au bien. — Si tu méprises les l)êtes, j'ai des bûchers. — Le feu brûle un instant et puis s'éteint ; mais il y a un feu éternel que tu ignores et qui est réservé aux impies. Que tardes-tu ? Fais amener ce que tu voudras. » Et en parlant ainsi, Polycarpe était plein de confiance et de Joie ; la grâce éclatait sur son visage. Loin qu*il fût troublé par les menaces du proconsul, c'était le proconsul qui était confondu par sas réponses.
Le peuple, lui n'entendait pas ce dialogue et ne se sou-
PERSÉCUTION. i05
ciait que d'eu apprendre la CQoclusioii. Sur Tordre du proconsul, le héraut cria par trois fois au milieu du stade : « Polycarpe s'est confessé chrétien. » Ce fut alors de la part des juifs et des gentils un effroyable hurlement : « Voilà donc ce précepteur d'impiété I ce père des chrétiens I ce profanateur de nos dieux ! Des lions ! » ajoutait ce peuple. Mais il n'y avait pas de lions disponibles. « Un bûcher ! » Le bûcher ne pouvait être prêt assez vite. Tout le peuple, les juifs sorte L.t, courent dans les bains ei les boutiques voisines, apportent ce qu'ils peuvent trouver de bois et de serments. Le peuple de Smyrne comme le peuple de Jérusalem ne connaissait, lui, ni les remords ni les atermoiements de Piiate.
« Quand le bûcher fut prêt, Polycarpe ôta son vêtement, dénoua sa ceinture, essaya même de se déchausser. On voulut l'attacher avec des clous : « Laissez-moi, dit-il ; i celui qui me donne la force d'affronter le feu me donnera « aussi la force de rester immobile sur le bûcher. » Ses mains cependant furent liées derrière son dos ; et alors, comme un bélier choisi pour le sacriflcf*, victime agréable à Dieu, debout et regardant le ciel, il prononça cette prière : « Seigneur, Dieu tout-puissant, vous dont le Fils « béni et bien-aimé, Jésus-Christ, nous a appris à vous cou- « naître, Dieu des anges et des Puissances, Dieu de toute « la création et de toute la race desjustes qui vivent devant « vous, je vous béuis parce que vous m'avez jugé digne,
• à ce jour et à cette heure, de participer avec vos martyrs « au calice de votre Christ, à l'éternelle résurrection de
• Tâme et du corps dansja vie incorruptible de l'Esprit
• saint. Puissé-je, comme eux, être admis aujourd'hui « devant vous, pour être un sacrifice, préparé, annoncé, tt accompli par vous, Dieu véridique et incapable de men-
« songe I C'est pourquoi en toutes choses je vous loue, « je vous bénis, je vous glorifie, avec voire éternel, céleste « et bien-aimé Fils Jésus-Christ, niaintenant et dans les « siècles futurs I Amen 1 >
La fureur du peuple, rembarras et la stupéfaction du pouvoir, le calme et la foi confiante de la victime, c'est la scène que reproduisent tous les martyres depuis les assises de Piiate.
Polycarpe cependant ne périt point par le feu. Les flammes, comme les lions le firent quelquefois, refusèrent de toucher à ses membres vénérés, et s'élevèrent au-dessus de lui» formant une voûte d'où s'exhalait un parfum délicieux. Il fallut que le confecteur^ celui qui achevait sur l'arène les moribonds, hommes ou bêles, fût appelé et lui donnât une mort plus digne, la mort par le fer. Sur le conseil des juifs, on brûla son corps. On craignait (telle était pour lui la vénération des chrétiens 1} qu'ils ne recueillissent ses reliques et n'abandonnassent^ disait-on, le Crucifié pour adorer Polycarpe : « ignorant, dit le témoin de ce martyre, que jamais nous n'abandonnerons le Christ, et n'adorerons personne à la place de Celui qui a souffert pour le salut de tous ! »
Cette mort si glorieuse inspira du respect même aux païens. Le nom de Polycarpe resta dans leurs mémoires et sur leurs bouches. 11 arriva même, ce qui était arrivé soixante ans auparavant après la mort de saint Ignace, que son sang éteignit la persécution. Le paganisme fut honteux de sa victoire el les Églises d'Asie eurent quelques jours de repos * .
1, Eusèbe, IV, 15. Let Actes de sainl Polycarpe sont, comme on le sait, la lettre même de l'Église de Smyrne adressée aux autres Églises pour les instruire de son martyre. Sauf un ou deux passages
Mais celte trAve ne pouvait être que locale et momentauée. Quoique Marc Âurèle, dans tout ceci, eût laissé faire plus qu'il n'agissait, la persécution avait é:é trop générale, trop éclatante, trop voisine de la personne du prince, pour que la responsabilité n*en retombât pas sur lui.
(16 el 22) dont le texte a pu être altéré, nulle critique n'a été élevée contre i'auilienticité de celte letlre.
Antres martyrs vers le temps'de Marc Aurèle et de Verus :
8S. Daniel, diacre à Padoue, le 3 janvier 160 ou 166 ;
Potitus, enfant, en Sardaigue, 13 janvier 160 ou 166 ;
Tbraséas, évèque d'Euménie, martyr à Smyrne, 5 octobre. (Eusèbe, Hisl. eccl., IV. 14. 24.)
Sagaris, évèque de Laodicée en }*brygie, disciple de saint Paule, 6 octobre. (Ëusèbe, IV, 26, V. 24, d'après Méliton, et d'après la lettre de Polycrate d'Éphèse au pape Victor), sous le proconsul d-*Asie Servilins Paulus (ou plutôt Servilius Pudens, qui fut consul en 166?)
Anicet, pape, 17 avril 168. Nous n*avons aucun détail sur son martyre. Sur sa vie, Ëusèbe, Hist. ecel., IV, 19; Hieron., de Seript. ecel . 17 ; 1 renée, ad Victor em, et les L^bri pontificales, Anastase, etc.
Félicité et ses fils Januarius, Félix, Philippe, Silvanus, Alexandre, Vital, Martial (10 juillet et 23 novembre). Le nom de l'empereur présent à Rome. Anionin, le nom du préfet de Rome Publius (Silvius JulJanus; et la mention des Augusies, fixent ia date de ce martyre en 162 sous le double règne de Marc Aurèle et de Verus (161-169), au temps de la guerre des Parihes (162-166), et sous la préfecture de Julianus, qui finit cette même année. Voy. Ruinart, Acla sineera.
— Grégoire le Grand. Homil. 3 Super evangelia. IV, Dialog , 26, 54,
— Jlom. katend Bucherii, ad VI Id. juil.
La circonstance identique d*une veuve martyrisée avec sept fils et Tanalogie de signification entre le nom de Symphorose en grec et celui de Félicité en latin, porteraient peut-être à identifier ce récit avec celui du martyre de sainte Symphorose (voy. plus haut, t. II, p. 103 et s.) Mais il faut remarquer que les faits se passent les uns à Rome et les autres k Tivoli, et que dans les deux villes la tradition, appuyée sur des monuments, s'est conservée tout à fait distincte. lie calendrier romain de Boucher, fort ancien, confirnoe l'exactitude des actes de sainte Félicité, en montrant ensemble ensevelis ceux de ses fils qui, d'après les actes ont soufi'crt le martyre ensemble. Ainsi, dans le cimetière de Prétextât, Januarius; dans celui de Priscille, Félix et Philippe : dans celui de Maxime, Silvanus; les trois autres dans celui des Jordani. Ces diverses sépultures avaient été reconnues par le pape sa^nt Oamase au ly* siècle, k l'exception de celle deSil-
i08 LIVRE VI. — MARC ÂURÈLK.
Marc Âurèle était arrivé au pouvoir à un moment où il y aurait eu un grand parti à prendre, où il eût fiaiilu que le christianisme, proscrit d'abord, puis toléré, fût accepté ou rejeté. Marc Aurèle le rejeta, surtout parce qu'il ne sut pas faire l'effort de l'accepter. Les grands partis n'allaient pas à sa volonté hésitante, à sa politique consultante, à sa philosophie indécise. Pour cet esprit flottant, le christianisme était quelque chose 'de trop décidé; à ce cœur superstitieux, la seule neutralité dans la cause de ses dieux faisait peur ; pour cette volonté trop flexible, la lutte contre les passions persécutrices était trop rude. II ne sut se mettre ni au-dessus de la multitude, ni au-dessus de ses courtisans, ni au-dessus de ses dieux. Loin de devancer Constantin, il ne continua même pas Ântonin.
C'est ainsi que les velléités de tolérance qu'avaient pu avoir quelques empereurs furent abandonnées. Trajan avait été un soldat, Hadrien un artiste, Ântonin un fermier ; Marc Aurèle seul était un philosophe de profession.
vanus ou plutôt Silanus), dont les reliques avnient été volées par les Novatiens iKal. Buçher, ibid ) ; et les manuscrits du pioyen fige nous ont conservé les épîtaphes métriques que Damase leur consacra. Enfin, en 1852, on a dëcouvert la grande crypte de Prétextai, crypte non pas creusée dans le tuf, mais, contre l'usage, maçonnée en brique avec une élégance architecturale qui rappelle tout à fait Tépoque de Marc Aurèle. Des fresques chrétiennes apparaissent sur toutes les parois des voûtes, et leurs inscriptions (du iv« au vo siècle) rappellent les noms des martyrs Janvarivs Agatopvs (Agapitus) et Fblicissi - Mvs ; enfin des fragments d'une inscription en lettres damasienncs, étant réunis, donnent, à n'en pas douter, le texte suivant :
BbàTISSIMO MARTYR!
Janvario
Ol.lfA3VS EP18C0P.
FSCXT,
8ur cette belle et intéressante découverte voyez les explications de M. de Rossi. liulUtin U'archéologie éhréUennt, Janvier, mars avril et juin 1863.
Plus pur que les deux premiers, aussi honnête homme que le troisième, l'esprit droit et la volonté ferme lui manquèrent. Philosophe, il plia devant les folies du paganisme; pur dans sa vie, il garda pour des cultes impurs une craintive vénération ; Romain par son origine. Grec par son éducation, il livra et lui-môme et Tempire à toutes les mauvaises tendances de l'Orient; ennemi de Teffusion du sang, parfois jusqu'à la faiblesse, il fît ou il laissa proscrire les plus hommes de bien de son empire; adversaire obligé et officiel de Néron et de Domitien, il rentra vis-àvis de l'Église dans les voies de Domitien et de Néron.
Faiblesse décisive qui ouvrait la porte à toutes les décadences ! Avec toute sa sagesse, toute sa philosophie, toute sa vertu, Marc Aurèle perdit Tempire romain.