‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 53 sur 156 · Letlre de Cassius à son gendre dans Vulcatius GaUicanus · texte numérisé non relu

Letlre de Cassius à son gendre dans Vulcatius GaUicanus

122 LIYBB VI. — MARC AURÈLB.

puis longtemps Marc Aurèle avait été averti. Verus même autrefois, lorsqu'il était en Orient, lui avait écrit pour lui dénoncer Oassius^ La réponse de Marc Âurèle avait été, non sans une certaine nuance de fatalisme, belle et gêné reuse, presque à l'excès : « Ta lettre, avait-il écrit, est d'un homme craintif; elle n'est pas d'un empereur, elle n'est pas de notre temps. Si les dieux ont destiné l'empire à Cassius, Cassius nous échappera ; tu sais ce que disait ton bisaïeul (Trajan): « Nul n'a jamais tué son successeur, i Si les dieux ne lui ont pas destiné l'empire, il viendra de lui-même, et sans que nous ayons besoin de nous souiller d'une cruauté, se jeter dans le lacet fatal. Ajoute que nous ne pouvons mettre en accusation celui que personne n'accuse, et qui de plus, tu le dis toimême, est aimé du soldat... Laissons-lui donc son honneur, d'autant qu'il est habile général, sévère, courageux, nécessaire à la république. Quant à ce que tu me dis, que je dois par sa mort pourvoir à la sûreté de mes enfants : périssent mes enfants eux-mêmes, si Cassius mérite plus qu'eux d'être aimé, et si la vie de Cassius importe plus à la république que celle des enfants de Marc Aurèle 1 >

Une dizaine d'années s'était écoulée depuis cette lettre, et les prévisions de Verus, comme aussi celles de Marc Aurèle, allaient se réaliser. L'éloignement de l'empereur dans ces périlleuses guerres de Germanie tenta Cassius. Le temps n'était pas si loin encore où les eihpereurs s'étaient faits dans les camps. La popularité de caserne que possédait Cassius était justement celle qui manquait le plus à Marc Aurèle. Celui-ci ne savait ni séduire le soldat comme César, ni l'exalter comme Trajan. Marc Aurèle au camp, c'était un sage qui par devoir s'était fait guerrier, mais qui n'avait pu se faire soldat. 11 était juste, mais rien que

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juste ; quand, après une victoire, les légions réclamaient une libéralité extraordinaire : « Vous ne Taurez pas, disait le prince ; je ne pourrais vous la payer qu'avec le sang de vos pères et de vos frères. Je ne vous accepte pas pour mes juges. » Même quand il voulait leur parler d'une manière plus flatteuse, son langage était trop élevé; ses soldats ne l'entendaient point. Un jour qu'il avait harangué ainsi sans être compris, son préfet du prétoire Basséus, fort illettré, lui avait dit naïvement : « Les soldats ne te comprennent pas, ils ne savent pas le grec. »

Les troupes de Gassius n'eussent pourtant pas osé se révolter contre Marc Aurèle vivant. Cassius s'avisa de le faire mort, et, qui plus est, de le faire dieu, pour adoucir, disait-il, les regrets de l'armée. Il ajoutait que les légions de Pannonie, au milieu desquelles le prince avait expiré, l'avaient proclamé, lui Gassius, pour son successeur. Le mensonge réussissait, même en ce siècle où il n'avait encore ni journaux, ni fils électriques, ni agence télégraphique pour l'accréditer. Les légions de Syrie donnèrent la pourpre à Cassius (avril 175). Gassius avait même, a-t-on dit, un appui dans le palais et jusque dans la couche impériale : Paustine, qui voyait son mari s'affaiblir, son fils bien jeune encore, et qui ne voulait cependant pas cesser d'être Attgy^kt, aurait secrètement suscité cette révolte en promettant sa main au futur César.

Et surtout, Cassius avait pour lui les sympathies de l'Orient. L'Orient, que nous avons vu en révolte contre Rome par son esprit, allait se révolter par les armes. Cassius eût devancé Élagabale. La Syrie et surtout Antioche, celte capitale de l'Orient, cette perpétuelle opposante, déjà disgraciée par Hadrien, se hâta de reconnaître

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un César né de sa race. Un soi-disant prophète annonçait son triomphe \ Les Juifs, révoltés sousTrajan, révoltés sous Hadrien, révoltés sous le doux Antonin lui-même, furent ravis d'opposer un compétiteur à cette dynastie adoptive qui avait été leur constante ennemie. Plusieurs rois, vassaux ou alliés de Rome, marchèrent avec Cassius. Le préfet d'Egypte, Flavius Calvisius, lui livra sa province, le grenier de Rome. Une fois de plus, le lien fragile qui unissait entre elles les deux parties de TEmpire fut prêt à se rompre.

La nouvelle de cette révolte trouva Marc Aurèle en Pannonie. Il en fut troublé, et voulut la cacher aux soldats. Tous la surent bientôt. Il les harangua, ne reprochant i Cassius que son ingratitude, sans un mot plus amer. 11 eût voulu, disait-il, qu'il lui fût possible de rendre le sénat juge entre Cassius et lui, et que chacun pût plaider sa cause devant cette assemblée. Du reste^ ni le prince ni le rebelle ne s'adressèrent d'injures ; ils semblaient se respecter mutuellement.

Il fallait pourtant combatire. Marc Aurèle se hâta de conclure la paix avec quelques nations barbares contre lesquelles on luttait encore. On appela au camp le jeune Commode et on lui fit prendre la toge virile, à l'âge de quatorze ans. On marcha sur l'illyrie ; Rome était tremblante, et le sénat, qui, au premier moment, avait déclaré Cassius ennemi public, commençait à s'effrayer de sa propre audace.

Mais la Providence sauva à l'empire cette épreuve, à Marc Aurèle la douleur d'une guerre civile. Quelque grande que soit la puissance du mensonge, il a cependant

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