CHAPITRE Vil
MARC AURÈLE £T COMMODB (176). — LE MONTANISMB.
Nous arrivons maintenant à la troisième époque du règne de Marc Âurèle, celle de son associalion, nominale du moins, avec Commode.
Le prince vieillissail et devait penser à s'assurer un successeur. Dans Tempire romain, c'était toujours là une question. La bonne fortune de Rome avait voulu que niNerva, ni Trajan, ni Hadrien, ni Ântonin ne laissassent de fils après eux, et que par conséquent ils se choisissent, ou, pour mieux dire, ils désignassent à Téleclion du sénat, sinon le plus digne successeur, du moins un successeur éprouvé et méritant. La mauvaise fortune de Rome voulut que Marc Aurèle eût un fils.
Il avait sans doute fait ce qu'il avait pu pour rendre ce fils digne de l'empire. 11 l'avait entouré des plus illustres philosophes, des rhéteurs les plus diserts. Mais il était dit que, même sous le prince le plus honnête, une éducation impériale ne pouvait se faire au mont Palatin. Cette atmosphère était trop viciée et ce terroir trop malsain pour porter de bons fruits. A Rome, à peu près sans exception, jamais bon prince ne fut élevé que dans une maison privée.
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Lucius Aurelius Commodus Verus' ne démentit pas celte règle. On remarquait qu'il était né le môme jour de l'année que Caligula. On racontait que, pendant sa grossesse, Paustine, qui portait deux jumeaux, avait rêvé qu'elle mettait au monde deux serpents, dont Tun surtout était très-féroce ; celui-ci fut Commode, Tautre fut un pauvre enfant qui mourut à quatre ans. On disait encore (je ne sais s'il faut le croire) qu'à douze ans, mécontent d'un bain qu'on lui avait préparé, Commode avait ordonné de jeter dans le four l'esclave coupable, et que, pour ne pas résister en face à cet abominable écolier, on y avait jeté une peau de mouton dont l'odeur, quand elle brûla, lai fit croire qu'il était obéi : j'ai peine à penser que, sous Marc Aurèle, on ait eu besoin d'employer une pareille ruse. En tout cas, ou grâce à sa propre nature ou gr&ce à cette seconde éducation plus puissante que la première et que les valets de cour donnent aux princes, le fils de Marc Aurèle ne ressembla nullement à son père. Danseur, joueur, comédien, bouBbn, gladiateur, cocher du cirque, tout excepté philosophe, prince et soldat ; débauché et débauché monstrueux dès son enfance ; tenant taverne, maison de jeu et pire que cela dans le palais même de Marc Aurèle ; Commode eut tous les vices de Néron. Ce fut un de ces caractères tels que la Rome impériale les produisait si naturellement, à la fois inintelligent et dépravé, monstrueux d'orgueil, pauvre de cervelle et surtout pauvre de courage. Caligula, Néron, Othon, Domilien, le premier Verus sous Hadrien, le second Verus à côté de
1. Né à LanuTium le 31 août 161. — Le 12 octobre 166 appelé César. - Auguste en 177,— Consul en 179, 181, 183, 186, 190, 192. — impêralor sept fois, 176, 178, 179, 182 183, 184.— Gommence k régner en mars 180. — Tué le 31 décembre 192.
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Marc Aurèle, Commode après eux ; c'était toujours le même homme que Rome reconnaissait au premier coup d'oeil. Seulement les deux Verus, n*étaat pas maîtres absolus, avaient été forcés de se contraindre ; ç'avaient été des Nérons contenus : chez le fils de Marc Âurèle, la nature néronienne devait éclater en toute liberté.
A la rigueur, Marc Aurèle eût pu lui épargner la pourpre. Dans les monarchies modernes, une telle exclusion serait impossible ; l'hérédité est une loi de la monarchie et une garantie de la paix publique ; ce n'est pas seulement le cœur du père, c'est la conscienee de l'homme d'État qui se refuserait à la violer. A Rome, l'hérédité du pouvoir n'était ni une loi, ni une nécessité, ni une sauvegarde ; on avait appris à la craindre bien plus qu'à compter sur elle. Marc Aurèle n'avait-il pas un jour héroïquement déclaré qu'il était prêt à sacrifier au bonheur du peuple romain la vie même de ses enfants ? Claude ne lui avait-il pas donné l'exemple, dans un but tout différent, mais peu importe, de préférer un fils adoptif à son propre fils T Marc Aurèle ne pouvait-il pas, en adoptant son gendre Pompéianus ou tout autre, ou seulemenrt en l'associant à l'empire avec Commode comme lui-même avait été associé avec Verus, épargner à Rome la domination d'un enfant et d'un enfant dépravé, assurer la paix de l'empire, la sécurité de Commode lui-même pour qui l'empire devait être forcément mortel, la vie de ses autres enfants que Commode ne devait point respecter ? La décision manqua cette fois encore à Marc Aurèle. Il n'avait pourtant plus auprès de lui les obsessions maternelles de Faustine; mais il céda à cette faiblesse habituelle envers les siens, dont l'historien nous donne ailleurs la mesure : il nous montre Commode ne pouvant supporter les compagnons
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bonnètes que son père avait mis auprès de lui, les écartaot et prenant tout ce qu'il peut trouver de pire; Marc Aurële intervienl d'abord et éloigne ce fâcheux entourage ; mais Commode pleure, Commode fait le malade, et ses tristes compagnons lui sont rendus ^.
Au moins l'empereur pouvait-il ajourner sa résolution et laisser mûrir son fils. Mais au contraire, comme un homme qui sait qu'il marche dans une mauvaise voie et ne veut cependant pas revenir en arrière, il semble qu'il ait eu hâte de s'engager. A l'âge de cinq ans (166), Commode avait eu le titre de César; à onze ans (172), le surnom bien gratuit de Germamcu^ ; à treize ans (175), il était devenu membre de tous les collèges sacerdotaux. Quelques mois plus tard, en prenant la toge virile (1«» juillet), il avait eu le titre de prince de la jeunesse, et de plus, pour avoir passé quelques jours dans le camp paternel, le surnom de Sarmaticits ; à quatorze ans (176), le titre d'/mpera^or en mémoire de ses exploits militaires et du triomphe qu il avait partagé avec son père. Enfin la mesure fut comblée. A quinze ans (23 décembre 176), Commode, désigné consul pour Tannée suivante moyennant une dispense d'âge que le sénat ne refusait jamais aux empereurs. Commode fut de plus proclamé Auguste, et revêtu de la puissance tribunitienne ; c'était l'associer à Tempire et surtout lui en promettre la survivance. Nul encore n'avait été admis si jeune à cet honneur. Pour qu'il n'y eût aucune différence officielle entre son père et lui, cet enfant fut même appelé par le sénat Père de la patrie. On allait le marier, également avant l'âge, à la pauvre Crispina, fille