Lampridius, in Commodo
de BruUius Praesens, grand personnage d'alors, sur lequel on sait peu de chose aujourd'hui. Afin de mieux accoutumer Home à avoir Commode pour empereur, chacun de ses pas avait été marqué par une largesse envers le peuple ' ; celle qui consacra son accession à Tempire fut de huit pièces d*or (deux cents francs) par tête , et en outre, par une libéralité encore plus magnifique, remise fut faite de ce qui était dû au trésor depuis quarante-six ans : cinquante-huit ans auparavant une pareille largesse avait coûté deux cent vingt-cinq millions à Hadrien.
Ces honneurs accordés à un enfant assuraient, disait-on, l'avenir de l'empire ; le sénat, dans cette espèce d'acclamation rhythmée qu'il avait fait entendre après la mort de Cassius, le sénat les avait demandés. Néanmoins tout cela n'inspirait ni joie ni espérance. Le palais était triste. Après la mort de Faustine, Marc Aurèle avait contracté un de ces mariages de la main gauche (pour parler le langage moderne) que la loi permettait, que l'opinion tenait en défaveur ; « pour ne pas donner une belle-mère à ses nombreux enfants », il s'était uni à la fille d'un de ses intendants. Les vieux amis du prince, les guides de de sa jeunesse, les conseillers de son Age mûr étaient morts ; sa santé s'afiaiblissait ; il devenait vieux pendant que Commode grandissait : double malheur 1
Des calamités publiques vinrent marquer la fin de ce règne comme elles en avaient marqué le début. Pendant ces dernières années (les dates ne sont pas certaines), TAsie Mineure fut éprouvée par des tremblements de terre
1. DiBtribulioDs au peuple pour sa toge virile (7 juiUet 170), pour son triomphe (t76), pour son association à l'empire (177). V. les médailles Sur la remise des dtUes, Kusèbe, in Chr on, ;0 rose, VII, 15; Dion, l.XXl, 2
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eflfroyables. Éphèse et Smyrae furent renversées en même temps, et les habiiants de chacune de ces deux villes se réfugiant vers l'autre, se rencontrèrent en chemin et n'eurent qu'à pleurer ensemble leur dénûment. A Rhodes la ratastrophe nous est dépeinte avec des traits singuliers On remarqua d'abord comme un profond silence de toute la nature ; la mer était immobile, les oiseaux muets pas un souffle de vent. Tout à coup la terre et la mer s'ébranlèrent à la fois ; les eaux se retirèrent et laissèrent le port à sec. Les édifices croulèrent, les tombeaux s'ouvrirent et rejetèrent leurs morts ; des centaines d'hommes périrent ' Ce sol jonché de ruines ne fut pendant quelque temps hal bité que par un seul homme qui s'était fait le cicérone de ces décombres et avait eu peine à y trouver une place pour
Sa C2L021D6 '•
Du moins ces malheurs flrent-ils éclater cet esprit secourable qui. sous l'influence chrétienne, gagnait toujours du terrain Non-seulement, à Téloquenle mais peu néces<»aire demande d'Arisiide, MarcAurèlese montra compatissant pour la ville de Smyrne, lui envoya de l'argcnl lui facilita un emprunt ; mais encore les villes voisines, qu'elle avait secourues dans de pareils malheurs, lui vinrent en aide, offrirent ou promirent de l'argent aux Smyrnioles ruinés, leur envoyèrent des vivres, leur prêtèrent des chars, leur ouvrirent leurs maisons, . les traitant, dit Aristide, comme s'ils eussent <^lé leurs pères ei leurs fils et croyant en celle occasion ne pas recevoir, mais don ner. » Le rhéteur païen ne savait probablement pas en
1. Eusèbe place le Ircmbiement de terrp Hp Qr««-«« Dion en .76. Voy. Eusèh.. ia C.'.ron ai^?;^. Siln lVv?'
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écrivant ceci qu'il répétait une parole de Notre-Seigneur *, de même que les païens en agissant ainsi ne savaient pas qu'ils suivaient les exemples et qu'ils obéissaient aux maximes des chréliens. Il y avait en Asie tant de fidèles et des Églises si ferventes qu'un peu de christianisme devait arriver même aux païens.
Hais malheureusement, par une anomalie dont il ne faut pas trop 3*étonner, on ne savait pas remonter des conséquences au principe, de ces vertus dont on ressentait la contagion à la doctrine qui en était ia source. On imitait les chrétiens et on allait faire la guerre aux chrétiens. On se laissait aigrir par les malheurs publics, et cette aigreur allait retomber sur ceux qui en étaient les vrais consolateurs. Comme au début du règne de Marc Aurèle, les calamités amenèrent une recrudescence de superstition et la superstition une recrudescence de haine. Le moment approchait où de nouveau Marc Aurèle ferait ou laisserait persécuter. Son association avec Commode devait être tachée de sang comme l'avait été son association avec Verus.
L'Église avait cependant assez d'autres douleurs. La guerre que la persécution lui avait faite et allait lui faire de nouveau n'était pas de toutes la plus cruelle. L'hérésie venait d*acquérir de nouvelles forces pour la déchirer.
Nous avons déjà indiqué ces deux courants d*hérésie, qui, remontant, l'un vers le judaïsme et les pratiques désormais inutiles de l'ancienne loi, l'autre vers le paganisme et des traditions philosophiques ou mythologiques à peine déguisées, prétendaient faire dévier la foi chré-
t. c II faut... se rappeler ia parole du Seigneur Jésus qui a dit: Il est plus heureux de donner que de recevoir. i» Act XX^ 3.
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tienne. A celte époque, la source des hérésies judaïques étail épuisée; il n'en naissait plus de nouvelles et les anciennes s'éteignaient dans l'ombre. Les hérésies païennes ou gnosliques, au contraire, étaient debout et vivaces ; elles devaient se prolonger jusque dans le moyen âge par les manichéens et les albigeois. On voyait, au temps dont nous parlons, un chrétien illustre, un homme qui avait eu le don de la science et le courage du martyre, le syrien fiardesane succomber à cette séduction et ajouter une nouvelle secte aux sectes que l'hérésie de Valentin avait enfantées (173)*. Une chute plus célèbre et plus déplorable encore fut celle de Tatien, le disciple et le successeur de saint Justin. La persécution l'avait chassé de Rome et l'avait rejeté dans TOrient. Là, lui aussi, se heurta à la Gnose et tomba dans ce misérable piège. Tatien fut le puritain du gnosticisme. II adopta les éons de Valentin ou d'autres ^0715 analogues ou superposés (qu'importe T) à ceux de Valentin ; il adopta de lui la négation de la nature corporelle du Christ, allant jusqu'à effacer des Évangiles les passages qui déposent trop évidemment de l'humanité du Sauveur. Mais il poussa plus loin que Valentin, que Marcion, que personne, la haine de la nature corporelle ; la haine du mariage, qu'il appelait « une peste et une prostitution ; » la haine de toute chair, puisqu'il défendait de se nourrir de celle des animaux ; la haine des fruits de la terre, puisqu'il voulait que, même dans le saint
1. Sur IJardesane et 8on livre de Faio^ dédié à Marc Aurèle, trèsadmiré des Pères, V. Eusèbe, JHst.^ IV. 28, 30, ei Prxp, evangel,, YI, 8, 10, où il cite un morceau de ce livre; Épipban , 56 ; Hieronym., de Vir, iUusi., 33 ; Ep. 83 ad Magnum. Th»^odoret, I, 22. Porphyre, de Abslinenl, On a retrouvé l'original syriaque des fragments de Rardesane cités par Eusèbe (Gureton, SpicVegium syriacum. Londres; 1855).
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sacrifice, oa n'employât que de Teau et non du vin ; la haine, on peut le dire, du genre humain qu'il condamnait aux peines éternelles dans la personne de son premier père ; la haine en un mot de la création et par suite de l'Ancien Testament dont^ pareil à tous les gnostiqaes, il n'admettait pas que Dieu fût Fauteur. Ses sectateurs immédiats s'appelèrent Continents (Encratites)^ nom orgueilleux qui en général n'appartient guère à ceux qui le prennent; ses successeurs plus éloignés s'appelèrent Sévériens ^ Cathares (purs), Saccophores (porteurs de sacs), Apotactes (ennemis de la règle), selon que la vanité de leurs chefs les poussa vers une folie ou vers une autre. L'hérésie de Tatien, comme tant d'autres, fut féconde ; mais sa postérité se perd bien vite dans le torrent des aberrations humaines ^
Telle était donc toujours la puissance vivace du gnosticisme. Et cependant le gnosticisme lui-même n'était pas à cette époque le plus grand danger des âmes chrétiennes. Entre les hérésies empreinies du judaïsme et celles qui venaient de la i^onrce païenne, il en devait naître d autres, sorties, pour ainsi dire, du fonds chrétien, et qui ne
1. Voy. sur Tatien. ci-dcs.siis, tome II, p. 471. saint Ëpiphnn., 47; Irénôe. l 28.31. III, 23; Clêm. AUîx , PaJ^/m/07., 11, 2, 3; Sirom., I, 15, llï, 12, 13: VU, 17; les Hnlo'^oph t mènes, VIII, 16, 20 ; Euseb., llist , IV, 27; Tert., de Prascri/)., bi ; Origen., Ue Orat,^
Tatien. le premier, nia le salut d'Adam. Irénêe, III, 23. — On appelait encore ses seciiieurs oquari»^ h\fdropara\lXy ti cause de l'abslcnlion de vin dans le saint sacrilico. - Tatien avait éi:ni, outre son Oùcuurs aux Gnci que nous avons et *(ui dite du temps de son orthodoxie, son Dialessaioft^ eonctirdance (mutilée) des quatre évangiles (les exemplaires en étaient irés-répandu», même chez les catholiques, dit Thé«»durot) ; ei un livre De la Perf.clion selon ie San » veuf (contre le mariait*), (llém. Alex., Slroui,, lll, 12. — Sa secte écrivit des actes apocryphes de saint André, saint Thomas, sainl Jean. Id. Slro'U.j lU, 12, 13.
LE MONTANISME. 181
devaient être qu'un christianisme mal compris, exclusif ou déraillant, trop au-dessus de l'homme ou trop à son niveau. Telles devaient être dans les temps postérieurs les hérésies de Sabellius, d'Arius, d'Eutychès; telle fut, au siècle dont nous parlons, l'hérésie de Mon tan.
Je ne sais du reste si le nom d'hérésie convient bien à cette secle; c'était une école d'inspirés plutôt que de docteurs. Dans les commencements du moins et dans la bouche de Montan, elle paraît n'avoir rien changé au dogme chrétien ; elle n y ajoutait que le rigorisme de sa morale et l'enthousiasme de ses prophètes. Cette effervescence de superstition païenne, qui, sous l'influence des calamités publiques, avait marqué le début du règne de Marc Aurcle, avait eu son conlre-coup parmi les chrétiens. Là aussi, la souffrance avait égaré quelques âmes, en même temps que la persécution les avait exaltées.
Alors parut Montan (171?). C'était un eunuque, né sur les confius de la Mysie et de la Phrygie, pays qui étaient, pour les païens, la patrie des sortilèges, des énergu mènes, de la Bonne Déesse. Au sortir du baptême, la fureur prophétique le saisit. 11 se fit appeler du nom de Faraclet. Selon quelques-uns, il se donnait pour le Paraclet promis par le Christ et distinct, selon lui, de l'Esprit Saint donné aux Apôtres. Selon d'autres, respectant encore l'intégrité du dogme chrétien, il n*y ajoutait que son orgueil de prophète. A l'éveil qu'il donna, prophètes et surtout prophétesses vinrent à lui de toutes parts. Un Alexandre qui se faisait passer pour martyr parce qu'il avait été condamné comme voleur de grands chemins, prophétisa avec Montan. Deux femmes riches et de haute naissance, Haximille et Priscille (peut-être plutôt Maxima et Prisca ; les deux premiers noms ne seraient que des diminutifs d*amitié)
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4^itlèrent leurs maris, vinrent à Montan, se firent avec lui les chefs de son Église. Priscille, qui avait vu le Christ lui apparaître sous une forme, féminine, fonda même une secte à part où la femme commandait à Thomme, recevait la prêtrise, recevait l'épiscopat. Cette prépondérance des femmes est du reste un symptôme des sectes extatiques à toutes les époques. Le culte de la Bonne Déesse et celui d'Adonis étaient célébrés spécialement par des femmes ; et, en tout, rien plus que le monlanisme ne rappelle les camisards du dix-septième siècle, les convulsionnaires du dix -huitième, les irvingiens de ces dernières années.
TertuUien nous donne une idée de ces scènes de délire. Montanisle lui-même, il appelle Tinspiration prophétique des montanistes du nom de démence {amentia ^}, ce qui prouve combien on était loin de l'inspiration digne, calme, lucide, telle que l'avaient connue les prophètes de l'Ancien Testament, telle que saint Paul l'atteste chez les premiers chrétiens. L'esprit prophétique n'obéissait plus au prophète. « Nous avons parmi nous, dit TertuUien, une sœur qui, toutes les semaines, au milieu des solennités du dimanche, souffre la visite de Tesprit {in spiritu patitur). Alors elle converse avec les anges, elle voit le Seigneur, elle prête l'oreille aux mystères, elle lit dans le secret des cœurs^ elle donne le remède de leurs maux à ceux qui le demandent. La lecture des saints livres, le chant des psaumes, les exhortations que Ton prononce, les prières qui sont demandées à l'assemblée des fidèles, tout cela donne lieu pour elle à de nouvelles visions. Un jour, nous avions parlé de l'àme pendant que cette sœur était ravie en esprit. La solennité terminée, et le peuple retiré, elle