‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 77 sur 156 · CHAPITRE VIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIÏ

Un second remède que Dieu employa pour sauver son Église de ces périls, ce fut peut-être la persécution ellemême.

Pour quelle cause, à quel moment, dans quelle province éclata celte nouvelle persécution? Nous ne le savons ; ce qui est certain, c'est que les dernières années de Marc Aurèle furent souillées comme l'avaient été les premières ; c'est que, dans son incroyable aveuglement et son incurable faiblesse, il oublia et la légion Fulminante^ et sa reconnaissance envers les prières des chrétiens, et son édit de tolérance, et les vrais périls de l'empire et les vraies inspirations de la raison. De nouveau, il fit ou plutôt il laissa persécuter (177).

Cetle fois, en effet, comme tant d'autres fois, le fanatisme du peuple donna le signal. Ce furent les émeutes populaires, dit Eusèbe, qui provoquèrent la persécution. Les proconsuls et l'empereur ne vinrent qu'à Ja suite du peuple, pusillanimes comme toujours, tardifs vengeurs de dieux auxquels ils ne croyaient guère, lâches bourreaux de victimes qu'ils savaient innocentes.

Cette fois aussi, les chrétiens espérèrent dans la puis-

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sance de la franchise. Ils s'adressèrent encore à ces vertueux empereurs, à la sagesse desquels eux seuls peut-être dans l'empire croyaient sincèrement. Claudius Apollinaris, évoque d'Hierapolis, écrivit une apologie; Miltiade en composa une autre ; tous deux célèbres dans l'Église parleurs écrits. Le philosophe athénien dont nous avons déjà parlé, Athénagore, adressa aussi aux empereurs sa pétition (xpi^êfia) pour les chrétiens. Celle-là nous reste et peut témoigner pour toutes les autres.

Elle est d'un Grec et d'un érudil, pleine de chaleur et de mouvement, en môme temps que de raison et de méthode. Comme œuvre littéraire, elle est supérieure à celles de saint Justin ; comme action, elle témoigne également de cette confiance candide que les chrétiens ne se lassaient point d'avoir dans la sagesse d'un prince philosophe: « Aux empereurs Marcus Aurelius Antoninus et Lucius AureliusCommodus, Arméniaques, Sarmatiques et, ce qui est plus, philosophes I — Le monde que vous gouvernez, ô vous les plus grands des rois, a des coutumes et des institutions diverses, et nul homme ne s'y voit, par l'exigence de la loi ou par la crainte des juges, contraint d'abandonner les coutumes de sa pairie, si absurdes qu'elles puissent être. Dans chaque pays et dans chaque cité, les hommes célèbrent le culte et les mystères qui leur plaisent ; les Égyptiens vont jusqu'à estimer dieux des chats, des crocodiles, des chiens, des serpents : tous sont protégés par vous et par les lois. De même que vous estimeriez impie et coupable celui qui ne reconnaîtrait aucun dieu, de même aussi vous jugez utile que chacun reconnaisse librement le dieu qui lui plaît, afin que, par crainte de ce dieu, il s'éloigne de l'iniquité... Le monde entier, plein d'admiration pour votre douceur, votre

NOUyELLB PERSÉCUTION. 197

esprit de paix, votre humanité, reçoit de vous une loi égale pour tous ; les villes conservent toutes également les honneurs qui leur appartiennent, et toute la terre, grâce à votre sagesse, jouit d'une paix profonde. Mais pour nous seuls qu'on appelle chrétiens, nous qui ne sommes coupables d'aucun crime, nous qui au contraire, ainsi que le prouvera la suite de ce discours, avons de Dieu et de votre puissance des idées plus justes et plus pieuses que nul autre, non-seulement votre protection ne veille pas sur nous, mais vous nous abandonnez à ceux qui noas poursuivent, nous emprisonnent, nous persécutent... Nous osons donc vous parler ici de ce qui nous touche... vous supplier de veiller aussi sur nous et de ne plus nous livrer à nos calomniateurs... afin qu'au milieu de ce monde où vos bienfaits atteignent toutes les villes et tous les citoyens, nous aussi, nous ayons des actions de grâces à vous rendre. »

Que demande, en effet, Alhénagore au nom des chrétiens? Ni suprématie, ni honneur, ni assistance quelconque. Mais seulement, tandis que Domitien et Néron leur disaient : « H ne vous est pas permis d'être ; » Athénagore demande qu'il leur soit permis d'être : « Les plus grands criminels, dit il, ne sont condamnés qu'à raison de leur crime ; nous, on nous condamne à raison de noire nom. Les plus grands criminels ne sont pas condamnés sans preuves ; nous, on nous déteste et on nous punit par cela seul que nohs nous appelons chrétiens. Nous ne demandons que la justice commune à tous^ Si nbussommes

I. Th 7roe< Sinonra^ lerov, 2. Remarquez la ressemblance de ces expressions avec \t9vn1c et Vîmyofua, (égalité de condition, égalité de droiu), qui était le rôve politique de Marc Aurèle. V. ci-dessus, p. 158.

athées, si nos festins sont abominables comme celui de Tbyesle et notre mariage souillé comme celui d'QEdipe, nous sommes dignes d'être exterminés tous jusqu'au dernier, hommes, femmes et enfants ; mais si nous n'avons d'autre lort que celui de nous appeler chrétiens, en quoi valons-nous moins que nos ennemis et pourquoi ne nous pas accorder la liberté dont ils jouissent î »

Athénagore examine celte triple accusation. Contre Taccusation d'athéisme, il en appelle à tant de philosophes qui ont proclama l'unité divine et à la conscience humaine qui la révèle ; il demande si c'est être athée que de reconnaître ce que reconnati la raison des sages et môme le bon sens du vulgraire* : « Si tant de philosophes ont pu écrire et dire impunément ce quils pensaient de la Divinité, y a-t-il contre nous une loi qui nous défende de dire du Dieu un ce que nous croyons et ce que nous savons? Ces philosophes parlent d'après eux, et nous, nous parlons d'après Dieu même. » Athénagore en appelle aux divergences du paganisme,, et, par une réplique ingénieuse et inattendue: « Vous nous reprochez, dit-il, de ne pas adorer les dieux qu'adore la cité, mais les cités ellesmêmes sont aussi coupables que nous. Les Athéniens adorent Celée et M( tan ire que les Lacédémoniens méconnaissent ; les Égyptiens vénèrent des animaux que la Grèce méprise. Si nous sommes impies parce que nous n'avons pas le mOme culte que les uns ou les autres d'entre eux, toutes les villes aussi et toutes les nations sont impies ; si une. dissidence est crime, le monde tout entier est criminel *. »

1. « Qu'il n'y ait qu'un Dieu, la plupart l'aTOuent, même sans le vouloir, dès qu'ils en viennent à examiner le principe des choses. • 7.

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