‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 78 sur 156 · Cb · texte numérisé non relu

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Quant aux accusations contre les mœurs des chrétiens, leur doctrine suffit pour les démenlir. Quoi donc I ils sacrifieraient rhonnèteté la plus vulgaire, eux qui croient, Qon-seulenaent aux peines et à la justice de celle vie, mais aux peines et aux récompenses de la vie Tulure I Ils abdiqueraient toule notion de pudeur, eux auxquels leur loi interdit même un regard, et dont la rigidité en arrive parfois à traiter les secondes noces d'adultère ? « N'est-ce pas là le cas d'appliquer le proverbe : « La courtisane acff cusera la femme de bien? » Ceux qui établissent des marchés d'impudicilé accusent d'impurelé des hommes qui vivent dans la continence ou dans le mariage unique! Ceux qui vivent comme les poissons vivent, le plus fort dévorant le plus faible ; ceux dont les violences sont si nombreuses que vos magistrats dans les provinces ne suffisent pas à les juger ; ceux-là accusent de meurtre des hommes dont le principe est de se livrer à qui les frappe et de bénir qui les persécute I... Si nous mangeons la chair humaine, nous commençons donc par tuer... ; or qui nous a vus tuer? Nous avons des esclaves, les uns peu, les autres beaucoup ; rien de ce qui se fait dans nos maisons ne peut leur échapper: quel est celui d'entre nos esclaves qui a dénoncé de pareilles choses ? Nous ne voulons pas même être témoins d'un homicide commandé par les lois ; nous n'assistons pas à vos chasses ni à vos combats de Tamphithéàtre ; nous tenons qu'être témoin d'un meurtre, c'est la même chose que le commettre : comment irionsnous meurtrir la chair humaine pour la dévorer, nous qui croyons qu'elle ressuscitera glorieuse au jour dii jugement ?» Et il termine : « Vous, princes, que la nature et l'éducation ont faits en toutes choses sages, modérés, humains, dignes de la royauté ; maintenant que j'ai

réfuté ces accusatioDS, que je vous ai montré ce qu^est notre piété, notre douceur, notre empire sur nos àm^, faites un signe de votre royale tète. Ils sont dignes d'ob* tenir ce qu'ils demandent, ceux qui prient pour votre empire, afin que le fils, ainsi qu'il est juste, succède à la royauté du père, et que votre puissance s'accroisse de nouvelles forces et de nouveaux sujets. La conservation de votre pouvoir nous importe à nous qui ne voulons que mener une vie paisible, obéissant avec joie à tous les ordres que vous nous donnerez. »

Malheureusement, et ces éloges, et cette confiance, et la raison éloquente qui distingue Athéoagore, s'adressaient à un enfant dépravé et à un philosophe déjà vieux, dont l'intelligence ne s'éclairait pas et dont le caractère ne se fortifiait pas avec Tâge. 11 est probable que Marc Aurèle, occupé à disserter sur Tàme universelle avec ses sophistes, ou à donner des places aux protégés de sa concubina, ne se dérangea pas pour écouter Athénagore, ni pour avoir pitié des martyrs.

Il y eut même (le progrès de la science historique nous oblige de le dire aujourd'hui), il y eut des martyrs, jusque dans Rome, sinon sous les yeux du prince, du moins à deux pas de son palais ^

1. Je n*hésite pas à placer le martyre de sainte Cécile et de saint Urbain au temps de Marc Aurèle au lieu du temps d* Alexandre Sévère. Le seul motif qui faisait accepter cette dernière date contraire aux indications des anciens matyrologes, était l'identité qu'on croyait devoir établir entre revenue Urbanus dont il est ici question et le pape saint Urbain mort en 230. Mais M. de Rossi (Aoma totte^ ranea, t. II. p. 147-171. Bulletin d'archéologie chrétienne, 187?, n* ?), conformément à Topinion du P. Sollier, du P. Lesley et d'Alexandre Mazocchi, n'hésite pas à distinguer deux saints Urbain, dont le premier auraii été évêque suburbicaire d'un pagut situé sur la voie Appia, où la famille de sainte Cécile avait un domaine, où sainte Cécile a été

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J'aime àcroireeneflet que Marc Aurèleétaii loin delà ville des CésarSy lorsque le préfel de Rome, Turcius Almachius ressuscita la persécution contre les chrétiens. Quels qu'eussent pu être les édils de tolérance, il y avait toujours moyen de les éluder. On accusait les chrétiens de magie, accusation d'autant plus croyable aux yeux du peuple que le peuple païen pratiquait, recherchait, redoutaitdavantage la magie. On les accusait de réunions illégales et nocturnes, en vertu de cet article 291 que l'on trouve au besoin dans tous les codes possibles pour l'appliquera tous les gens qu'on n*aime pas. On les accusait enfin de lèsemajesté, en d'autres termes, de crime politique. Ce moyen n'a été inventé ni parla reine Elisabeth d'Angleterre au sei-

ensevelie, dans \e. cimetière de Prétextât, où enfin l'on trouve le columbarium^ lieu de sépulture, des alTranchis de la maison Coocilia. Dès lors il n'y a plus de difficulté à suivre l'indication chronologique donnée et par le martyrologe d'Adun et par les actes mêmes de sainte Cécile qui parlent de deux empereurs régnants (Marc Aurèle et Commode). {Domini nostri invieiUtimi Imperalores... Vivifieandi et mortificandi potfsKu ab invictùsimit imperatoribut mihi data ett, dit le magistrat). M. de Rossi fixe donc la date du martyre de sainte Cécile au 16 septembre 177.

Cette opinion est confirmée par la comparaison de certains passages des Actes de sainte Cécile avec les Actes des martyrs de Lyon, qui indiqueraient le même temps et la même influence persécutrice. Ainsi^ le langage d'Almachius est conforme à celui de la lettre de Marc Au* rèle sur les martyrs de Lyon, réservant comme lui la punition à tous ceux qui auront avoué le christianisme, mettant en liberté tous ceux qui auront nié être chrétiens .. La sépulture est refusée à sainte Cécile comme aux martyrs lyonnais.

Voici donc Tordre dans lequel se placent les faits : Association de (Joromode à l'Eiupire, 27 novembre 176. — Apologie d'Athénagore en 176 ou 177. •» Martyre des chrétiens de Lyon, du mois 4.e mai au mois d'août 177. — Martyre à Rome, de saint Tiburce et de saint Valérien le 14 avril 177. — De sainte Cécile le Ifi septembre. Le 1'2 novembre, jour où l'on fête ordinairement sainte Cécile, est l'anniversaire de la translation de ses reliques dans la basilique Transtibérine, lieu de son habitation dans Rome,

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zième siècle, nipar lessoi-disanls libéraux du dix-huitième, ni par les mandarins en Cochinchine, ni par les Russes en Pologne, ni par le chancelier prussien du saint Empire Romain ressuscité aujourd'hui; il était déjà connu de Turcius Aimachius leur digne prédécesseur *.

Cependant le glaive ne frappa d'abord que des têtes d'esclaves, d'indigents, d'affranchis. Turcius Aimachius décimait ^ans peur de pareilles gens. Mais il éprouva un certain embarras, une cerlaine crainte lorsque deux jeunes gens de famille sénatoriale, deux frères, Valerianus et et Tiburtiua, riches, beaux, distingués, lui furent amenés comme coupables d'avoir enseveli des martyrs. Le préfet comprit que l'écho d'une sentence prononcée contre eux pouvaii aller plus loin qu'il n'eût voulu. Il les interrogea donc l'un après l'autre ; il eut voulu les séduire, les effrayer, ils résistèrent. Sans remords, mais non sans inquiétude, il lui fallut ordonner leur supplice. Mais ce n'était pas tout encore. Si ces jeunes gens, baptisés depuis quelques jours, étaient chrétiens, ils le devaient à un autre rejeton d'une grande famille, la jeune Cécilia. Fiancée à Valérien par la volonté de ses parents, mais auparavant fiancée par le choix de son propre cœur à l'Époux immortel des âmes, Cécilia n'avait pas moins accompli ce mariage humain, assurée qu'elle était par la voix du Dieu qui lui servait de guide, que ce mariage lui donnerait, non pas un époux, mais un frère dans la foi. Valérien, en effet; plus épris encore de son âme que de sa beauté, l'aima as';ez pour être son disciple plutôt que son mari. Amené à Dieu par Cécile, Valérien avait amené à Dieu Ti-

l. Voyez le savant Mémoire de M. Leblant [Acad. des fnsûriptions, sur les moyens légaux de poursuite imagiDès contre les chrétiens.

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burce, son frère ; et l'épouse vierge avait eu l'indicible joie d'envoyer aux pieds de Tévêque Urbain, les deux âmes qu'elle aimait le plus au monde. Valérien et Tiburce firappés du glaive, Cécile restait après eux> Cécile habitant la demeure et donnant aux pauvres la fortune de Valérien ; Cécile rendant aux restes de ces deux frères martyrs les honneurs qu'eux-mêmes avaient rendus à d'autres martyrs; Cécile bravant la colère des persécuteurs et toute prèle à aller rejoindre au ciel ceux qu'elle y avait envoyés. En face de cette noble victime, le juge hésitait. Il eût aimé ou la faire apostasier sans bruit ou la faire supplicier toujours sans bruit. Mais ces puérils calculs de la peur ne pouvaient réussir. Rome n'était ni distraite, ni indiflFérenle ; le christianisme y occupait une trop grande place, y avait exercé trop d'attraction, y tenait trop d'âmes en suspens. 11 nous est permis, en lisant les actes de sainte Cécile, d'envisager lu population romaine comme flottant entre l'habitude de l'idolâtrie et Tatlrait vers la vérité, penchant môme vers TÉglise, quand TÉglise persécutée se montrait à elle avec trop de grandeur, penchant encore vers l'Église, quand l'Église libre avait le loisir de se faire connaître. Lesennemisdu christianisme le savaient bien ; et c'est cette double crainte de l'Église persécutée et de l'Église libre, qui, alternant dans l'esprit des pouvoirs païens, produisait ces retours fréquents de proscription après la tolérance et de tolérance après la ()roscription. Cette double crainte se fait voir dans la conduite d'Almachius. 11 a d'abord vu l'Église grandissant dans la liberté ; mais il a fait cesser la liberté, et peu à peu a fait monter la persécution depuis les têies d'humbles esclaves jusqu'à celles des fils de sénateurs. Mais il ne tarde pas à s'apercevoir alors de cet attrait d'un autre genre que le sang des mar-

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tyrs doDoe à TÉglise. Cd de ses officiers, Maximus, charge de conduire Tiburce et Valérien au supplice s'est laissé gagner, rien qu'à entendre leur foi et à voir leur courage, et a obtenu Thonneur d'être victime au lieu d'être bourreau. Les soldats eux-mêmes ont subi cet entraînement et il a fallu les remplacer par d'autres. Les officiers que le préfet envoie à Cécile pour lui demander une apostasie à buis cloSy viennent à elle déjà tout séduits par la beauté de la foi et par la beauté du marlyre, et ils ne lui parlent qu'avec des larmes. Rome tout entière ne va-t-elle pas se faire chrétienne, puisque les fonctionixaires publics euxmêmes se font chrétiens? Aussi Almacbius veut-il plus que jamais rendre clandestin le supplice de Cécile. Elle ne sera pas menée sur la place publique ; pas une goutle de son sang ne coulera. Renfermée chez elle, dans les bains de la maison de Valérien, elle sera étouITée par la vapeur. Vain projet I Dieu veut que le sang de la martyre coule sur le sol de Rome pour le féconder. Par ua miracle de sa toute-puissance, Cécile vit et respire dans une atmosphère brûlante ; il faut lui accorder la mort par l'épée, etson sang versé restera un témoin de son martyre. Au moins, dU Almachius, coulera- t-il en secret, et c'est dans ce. même bain de Valérien que le licteur est envoyé pour la frapper. Nouvel échec ; le licteur la manque, troublé ou frappant à regret, il la blesse trois fois sans lui donner la mort, et Cécile survit assez de temps pour que Rome puisse recueillir ses dernières paroles, essuyer son sang, baiser ses vêlements et pour que son meurtrier soit puni par la publicité de celte agonie.

Ce n'est pas tout encore. Après Valérien et Cécile, comment ne pas proscrire celui qui avait été leur père et leur guide, révêque Urbanus ? Les âmes païennes d'ailleurs ne

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pouvaient comprendre que les trésors de Valérien, passés aux mains de Cécile, étaient de là passés aux mains des pauvres. Orbanus devait en être le détenteur et c'était chez lui que devait se trouver cette riche proie. II fut donc traqué de retraite en retraite, amené aux pieds du préfet avec deux de sesf prêtres, interrogé, torturé, supplicié avec eux ; et pas un grain d'or ne vint enrichir la caisse du préfet. Ces dernières cruautés ne devaient faire que donner à l'Église déjà si nombreuse de nouveaux fidèles gagnés par le courage des martyrs et ajouter de nouvelles et vénérables reliques au trésor déjà si riche des catacombes chrétiennes.

Disons en passant que ces reliques sacrées ont reçu dans les temps modernes un des témoignages les plus éclatants qui se puissent imaginer de la providence avec laquelle Dieu • garde les os des justes '. » Le corps de Cécile avait reposé longtemps au fond de ces cryptes qu'on appelait le cimetière de Prétextât, sur cette même voie Âppia où s'élève encore le fastueux sépulcre de sa parente, Cœcilia Métella, la femme du plus riche des Romains. Au IX« siècle, cette tombe inconnue et oubliée fut révélée par une vision divine, et, pour le préserver des incursions des sarrasins autour de Rome, le cercueil qu'elle contenait fut porté dans la basilique de Sainte-Cécile construite sur la maison des époux martyrs. Â la fin du XVI* siècle, ce cercueil fut ouvert, et Cécile fut trouvée entière, revêtue encore de ses vêtements de matrone, dans l'attitude où elle avait exhalé son dernier soupir, les linges imprégnés de son sang précieusement rassemblés à ses pieds. On a vu sans doute, grâce à certaines conditions

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