CHAPITRE IX
DEBRIBRS TEMPS DE HABG AURÈLB.
Hélas I l'empire devenait ce que devenait Marc Âurèle.
Marc Âurèle s'affaiblissait. De tout temps, par un contraste rare dans le cœur de l'homme, rare surtout dans le paganisme, Marc Âurèle avait eu de la force contre luimême, de la faiblesse vis-à-vis d'autrui. Le prince qui, à quarante ans, après une existence toute pacifique et toute studieuse, embrassa par devoir la vie militaire, et malgré les prières de ses amis et les réclamations du peuple, la continua jusqu'à sa vieillesse et jusqu'à sa mort ; ce même prince faiblissait devant ses conseillers, devant ses proconsuls, devant ses philosophes, devant sa femme, devant son fils, devant son peuple et même devant ses dieus. Il y avait chez lui un mélange de modestie et d'amour-propre, de défiance de lui-même et de besoin de l'approbation d'autrui, désirable peut-être au sein d'une société moins corrompue, fâcheux chez un empereur qui était après tout le plus honnête païen de son empire. 11 consultait beaucoup, demandait beaucoup ce qu'on pensait de lui, tenait beaucoup à se corriger et à se justifier. Le très-succinct abréviateur de son histoire nous cite trois ou quatre
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exemples de œs apologies devant le peuple. Il abaissait sa pensée devant celle d'autrui : Mieux vaut, disait-il, que je suive l'avis de tels amis et de tant d'amis, que si je les forçais à suivre le mien I
Malheureusement il se trompait. Beaucoup de ses amis n'étaient pas dignes de sa confiance. C'étaient souvent de ces affranchis du palais que les précédents empereurs, Ântonin surtout, avaient sagement tenus abaissés et qui se relevaient sous Marc Âurèis : un Géminas, un Ânaclytus, affranchis l'un de Marc Aurèie, l'autre de Verus, étaient des gens dont on recherchait le crédit ; f&cheux symptôme! C'étaient encore des proconsuls qui se déguisaient en hommes vertueux pour cacher leur dépravation, et qni, même démasqués, à force de supplications et de larmes, obtenaient un demi-pardon. Marc Aurèie n'aimait pas à punir ; quand il condamnait, il ne prononçait jamais qu'une peine inférieure à celle que décrétait la loi. Il confondait trop avec la générosité qui remet les injures personnelles la faiblesse qui tolère les foutes contre le bien public. J'ai dit son indulgence envers Hérode Atticns. ~ Un homme, à qui l'on reprochait d'avoir fait le métier de gladiateur, brigue la préture ; Marc Aurèie l'engage à s'expliquer sur les torts dont le public l'accuse : « Je vois, « répondit-il, au rang des préteurs, bien des gens qui « ont combattu sur l'arène avec moi. • Et Marc Aurèie ne s'en fftche pas. — Un autre, admis à la préture, en remplit indignement les fonctions : Marc Aurèie ne loi Ote point sa charge et se contente de remettre les fonctions judiciaires à son collègue *.
Mais une des grandes faiblesses de Marc Aurèie fut sa
i. Gapilolin 11.
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ftûblesse ravers les philosophes. Marc Âurèle avait rêvé» et surtout sod siècle avait rêvé sous lui la réalisation de l'idéal de royauté qu'avaient conçu les philosophes grecs, assez royalistes pour la plupart. Trajan n'avait été qu'un soldat, Hadrien un artiste aui fantaisies souvent dépravées, Antonin un bon fermier toscan ; Marc Aurèle était le disciple de tous les sages, le chef-d'œuvre de Téduca* lion philosophique. Marc Aurèle, qui, dit son historien, philosopha toute sa vie, semblait fait pour accomplir cette parole de Platon, tant de fois citée à son spjet par les anciens et par les modernes : « Les peuples seront heureux quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes. »
Et Marc Aurèle n'était pas philosophe pour lui seul. 11 sentait qu'une grande éducation morale était nécessaire à son empire. Or, les éléments de cet éducation, sa religion ne les lui fournissait pas. Les religions de l'antiquité n'avaient rien de commun avec l'éducation des peuples; elles s'imposaient comme loi ; elles se faisaient aimer comme habitude; elles dominaient les &mes comme sujet d'épouvante ; mais il n*y avait en elles ni une doctrine qui captivât les intelligences ni un sentiment qui entraln&t les cœurs. Marc Aurèle, quoiqu'il leur fût plus dévot que d'autres, n'attendait d'elles pas plus qu'un autre le salut et la vie de son empire.
Ce qu'il ne pouvait attendre de la religion, Marc Aurèle l'attendit de la philosophie. Dévot païen par faiblesse, philosophe par raison, il eût voulu que le genre humain se formât à celte grande école des philosophes qui n'avait eu d'action jusque-là que dans un cercle restreint, aristocratique de condition et d'intelligence. Il sentait cependant et il avouait l'impossibilité de faire une nation
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de philosophes ; mais il etkt voulu que, dans la mesure du possible, le monde puisât à cette source de vie morale que Socrate, Platon, Zenon, avaient ouverte pour un petit nombre de disciples, presque d'initiés. 11 se fût fait volontiers le précepteur de son empire ; vieux et empereur, il professait et il écoutait ; il allait encore sur les bancs de l'école et au besoin il montait en chaire. Ses prédécesseurs n'avaient guère salarié jusque-là que des rhéteurs, il fut un des premiers à salarier des philosophes. Quant il vint à Athènes, il y établit des chaires de toutes les sciences, mais surtout de philosophie, avec un salaire de dix mille ou douze mille drachmes ; Athènes fut la capitale savante et philosophique de son empire. Les philosophes régnèrent dans Athènes, y exercèrent une espèce de censure, y établirent des lois somptuaires, voulurent en faire le modèle d'une cité philosophique. Et ce qui se passait à Atliènes, à un moindre degré se passait dans toutTempire : les philosophes, encouragés, payés, placés, prot(^gés par le prince, exercèrent une prépondérance de fait, fjarfois un peu dure. Certes, sous ce gouvernement d'un prince philosophe, avec un enseignement philosophique soutenu par lui et un modèle de cité philosophique ofllciellement constitué, la philosophie avait beau jeu pour régénérer le monde.
Cependant le monde ne se régénérait pas. — On peut le comprendre. Donner au monde de la philosophie, c'est fort bien ; mais encore faudrait-il savoir quelle philosophie. Quelle était la philosophie personnelle du prince ? Lui-même ne le savait pas ; quelle pouvait donc être la philosophie officielle de Tempire? La Grèce philosophait depuis mille ans sans avoir pu se décider : était-il possible de décider le monde en vingt-quatre heures? Il est
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vrai, la philosophie cynique étaii populaire; elle avait aue certaine austérité, elle buvait de l'eau, elle couchait sur la dure, elle s'étrillait le corps avec hue étrille en fer; elle se faisait lier, battre, enchaîner; elle élevait les jeunes gens par la mortification, si bien que plusieurs moururent à la peine : c'était bien ; mais la philosophie cynique était un métier de mendiant; et ces sages demi-nus tendaient impudemment la main. Le péripatéiisme était plus digne, plus grave, plus réservé, plus scientifique, mais bien peu concluant en fait de morale. Le stoïcisme avait eu une grandeur morale incontestable, mais dans sa doctrine une faiblesse radicale et de singulières contradictions. L'épicuréisme était plus répandu, mais bien immoral et bien irréligieux. Le platonisme était religieux ; mais sa religion tombait dans la superstition, la ihéurgie, la magie, les rêveries des sciences occultes. Marc Aurèle ne put faire autre chose que de reproduire dans renseignement ofiiciel la contradiction qui existait dans la pensée des docteurs et jusque dans sa propre pensée. Il fonda, non-seulement des chaires de philosophie, mais des chaires de toute philosophie. Il nomma et paya des professeurs stoïciens, platoniciens, épicuriens, péripatéticiens, se combattant, se disputant, se démentant, se déchirant, se discréditant les uns les autres, au nom du prince et aux frais de l'État : quel pouvait être le fruit d'uu pareil enseignement î
Cet enseignement payé avait un autre danger; c'était une prime à l'intrigue pour peu qu'elle prît le manteau du philosophe. Si Marc Aurèle avait voulu multiplier les philosophes, il pouvait se délecter de son succès ; les philosophes pullulaient sous ses pas. Comme le stoïcisme semblait plus en faveur, on se faisait surtout stoïcien ; il
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ne s'agissait que d'avoir un manteau à la grecque, une longue barbe, une longue chevelure, un air composé et une démarche grave. Mais comme l'opinion aussi bien que le prince avait ses préférences et ses caprices, on ne laissait pas que de se faire épicurien, platonicien, etc. On allait cherchant fortune, qui dans une école avec des princes, qui dans le palais et à la table d'un grand personnage, qui dans la rue et en quêtant l'obole du peuple. Le monde avait bonne volont<^ de s'instruire, mais il avait de tristes professeurs. Marc Aurèle, avec cette crédulité bénigne qui, en politique, caractérisait M. de la Fayette, Marc Aurèle accueillait tous ces grande hommes *. 11 faut les voir peints par Lucien. Le satirique, sans nul doute, exagère ; mais, sous l'effet de la double indulgence de Marc Aurèle et du public, il est impossible que toute vérite ait manqué à sa peinture. Lucien nous représente le cynique, soi-disant pauvre, austère, et dont la besace ne doit contenir que des écrits philosophiques et quelques légumes ; mais en cherchant bien, on trouve au fond du sac des osselets, un miroir, des parfums, un couteau à sacrifler, ce qui prouve que le philosophe est en secret joueur, petit maître, superstitieux *. Lucien nous peint surtout
1 « Beaucoup de gens se faisaient philosophes parce que Marc AurMe les enrichissait. »> Xiphilin, LXXI, 35. Beaucoup de philosophes recevaient de l'empereur 600 atarêi (15,000 fr.) par an.. Tatian., ad OrMcos 15 - D'autres disent 10.000 drachmes (Lucian., Eunu^h., D M7 'b) — Grand nombre des stoïciens surtout. Lucian., Vitarum audiito D IW Ailleurs le satirique Lucien fait promettre deux mines et un gâteau de sésame à quiconque aura une longue barbe et sera philosophe ; aussitôt philosophes d'accourir avec barbe, besac^ flatteries et syllogismes. Pwcûior., p. 216. -Les sectes salariées officiellement étaient les stoïciens, épicuriens, platoniciens et péripatéticicns. Id., Eunuch , p. 535. -Quand Apollonius arriva au palais avec une suite de disciples : « Voilà, dit Démonax. les Argonautes, lit viennent chercher la toison d'or. » Id., in Demonaete.