Philostrate. VUa Sophistar
SES DEHNIERS TEMPS. 255
chose incroyable jusqu'à quel point ces yeux grecs étaient pourvus de larmes, et combien rimagination seule, Fart avec ses procédés calculés, provoquaient de sensibilité éphémère dans le cœur de ces hommes chez qui les affections sérieuses n'étaient pas plus tendres qu'il ne faut. Marc Âurèle lui-même, quand Aristide vint le haranguer an sujet du tremblement de terre de Smyrne, Marc Âurèle ne cessa de gémir ; mais quand Torateur en vint à cette phrase qui recèle sans doute un secret d'atticisme perdu pour nous : Les zéphyrs soufflent dans un désert (zc^u/Mi $*f/9VfAov xaTa7rva{»ou<7cv) l'euphonie du langage, la délicatesse de la pensée, la perfection de Tart le vainquit et il éclata en sanglots. Nous, gens du Nord qui avons le malheur d'avoir trop de bon sens, nous ne nous doutons pas de cette sensibilité artistique qui met le cœur dans les oreilles et fait pleurer pour une phrase bien euphonique ou pour une fioriture élégamment filée. Le philosophe stoïcien Marc Âurèle était ce jour-là comme le peuple de Naples ou de Palerme quand il détèle les chevaux d'une cantatrice et que les femmes se jettent en pleurant au cou de la Diva.
Telle était donc la grande gloire du génie grec; mais sous cette perfection de l'art (nous ne l'apprécions pas, mais nous devons la supposer), quel vide de la pensée t quel puéril génie I quelle gloire stérile! Tous les rhéteurs, d'ailleurs, n'occupaient pas la chaire d'Athènes ; il y en avait qui dégradaient étrangement leur art. Quelquesuns se louaient comme on louait des histrions ; ils étaient nourris, et payaient en éloquence. Des femmes qui se piquaient de bel-esprit aimaient à entendre déclamer,^ c'est-à-dire haranguer pendant leur toilette. Un certain rhéteur, pour deux cents drachmes, déclamait au repas,
réglait la durée de son discours sur la quantité de vin qu'il voyait boire et haranguait l'orgie pendant des heures, sans rien perdre de la pompe de son langage ni de la gravité de son attitude ; singulier besoin qu'avaient les oreilles de cet amusement semi-intellectuel dont elles se berçaient ! Et les maîtres les plus illustres eux-mêmes, que faisaient-ils, sinon parler pour parler? Allant de ville en ville ; faisant le panégyrique de la cité où il passe et de rhôte qui le reçoit i ; mettant au-dessus de tout le reste la ville, l'hôte, la fête, le dieu d'aujourd'hui ; mais quand il a épuisé tous les panégyriques, prenant pour sujet quelque chose de neuf comme les cheveux de Léda, les louanges de Castor et de Pollux, l'ambassade de Darius à Alexandre ; écolier jusqu'au dernier soupir, mais écolier arrogant et hargneux ; commençant par des exordes multipliés, sur lui-môme, sur son éloquence, sur sa gloire ; ne parlant que de son partage, ou quelquefois du parlage de ses rivaux ; déchirant ceux-ci, leur reprochant le vide et l'inutilité de leurs discours, leur extravagance, leur incorrection c faite pour ne plaire qu'à des femmes et aux pires d'entre les femmes ; » les appelant saltimbanques et danseurs de théâtre, comme si lui-même était autre chose : tel est le rhéteur Aristide. Nous avons vu sous Trajan, Dion Ohrysostome, littérairement mieux inspiré, politiquement plus sérieux: Dion Chrysostome est l'homme d État de la république tributaire de Pruse en Bithynie ; c'est toujours quelque chose. Mais sous Marc Aurèle, où les importances locales diminuent, le rhéteur n'est plus même le grand homme de sa banlieue; ce n'est autre chose qu'un grand artiste, faisant, comme
1. NoQS aTODS dans Lucien une harangue de ce genre, Herodoiu» vel Àëiio. Voy. auasi son iraité intitulé : UarmonUlês,
on le dirait de notre temps, de Tart pour l'art et de la parole pour la parole : pauvre métier, même quand on y gagne des couronnes ! Quand par hasard il se trouve traiter un sujet utile, il s'étonne et il en demande presque pardon : « Nous rhéteurs, dit-il, quand nous déclamons, ce n*est pas toujours à la condition de ne rien dire qui touche an bien public. » Et, après toute cette éloquence dont il est si fier, qu*il croit devoir à une mission des dieux, à des visions, des songes, il comprend avec tristesse qu'elle n'occupe encore qu'un rang inférieur dans l'admiration publique. C'est tout au plus le second des divertissements ; on préfère le théâtre ; le danseur et le pantomime passent avant le premier des Grecs. On va au bain et à la piscine, plutôt qu'à l'Athénée : t Insensés, dit-il comiquement, on vous lavera encore après votre mort ; mais après votre mort, vous n'entendrez plus de harangue. »
Tel était cet abaissement de la littérature, probablement inaperçu pour les contemporains, bien frappant pour nous. Dans les arts, le déclin était plus sensible. Marc Âurèle, dans sa parfaite éducation, avait appris quelque chose des arts, mais il ne les aimait pas. C'étaient des séductions contre lesquelles sa philosophie le tenait en garde. Son esprit était trop sobre et trop sage. Ni un goût personnel comme Hadrien, ni la passion de la gloire comme Trajan, ne le portaient de ce côté. Pour la philosophie, il avait de l'amour ; pour les lettres, il eut de la condescendance ; pour les arts, il eut tout au mieux de l'indifférence.
Or les arts en ce siècle avaient grand besoin d'être soutenus par le prince. Entre les sophistes qui amusaient Tintelligence,etles pantomimesou les bateleurs qui enivraient
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les sens, il y avait peu de place pour les artistes. Sophistes et bateleurs s'unissaient contre les arts : ceux-là criaient de toute la force de leurs poumons et avec tout l'orgueil de leur philosophie contre ces délectations de l'àme, vulgaires, antiphilosophiques, indignes d'un sage ; ceux-ci, habituant les yeux et les oreilles à la charge, à la contrefaçon, à la parodie, les dégoûtaient du beau et du vrai. Le pédantisme des uns, la sensualité des autres, écrasaient l'art.
Lucien nous montre ce discrédit. Neveu et petit-fils de sculpteurs, on lui conseille de suivre cet état. La statuaire lui apparaît en songe et cherche à l'entraîner vers elle. Mais elle bégaye avec peine une langue barbare, et la science (TraiSua), apparaissant à son tour, fait honte à Lucien de se vouer à un aussi vil métier. S'il choisit l'art, c il ne sera qu'un ouvrier travaillant de ses mains, vivant au milieu de la poussière, avec une sale tunique ; obscur, peu estiméy serait-il un Praxitèle ou un Phidias ; penché sur un ouvrage grossier, tremblant pour le gain de quelques écus, ne s'élevant à rien de haut, ne faisant rien qui soit digne d'un homme. » Si au contraire il choisit la science (ce qui veut dire la rhétorique) il sera <( puissant, aimé de ses amis, redouté de ses ennemis, comblé d'honneurs, siégeant avec les magistrats, écouté avec ravissement, montré du doigt quand il passera; il aura la félicité, la puissance, l'autorité, la gloire *. »
De telles opinions sur les artistes étaient un faible encouragement pour Tart.Les écoles artistiques, qui avaient eu une certaine dignité sérieuse sous Trajan, une abondance un peu fantastique sous Hadrien, commencent à