Lucien, de Somnio, p
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s'appauvrir sous Marc Aurèle. Les monuments sont plus rares ; on ne nomme plus de grands artistes ; le style dégénère *, la colonne élevée par Commode en l'honneur de Marc Aurèle est une copie, mais une copie affaiblie de la colonne de Trajan *. Une certaine bienséance publique maintenait cependant encore, avec la dignité du pouvoir, la dignité de l'art. L'une et l'autre ne devaient tomber que sous les tyrans. L'art, renouvelé par Trajan, entra en décadence sous Commode, de même que l'art, glorieui sous Auguste, avait commencé à déchoir sous Tibère.
Mais au moins la philosophie, si honorée, si protégée, si puissante, devait-elle être en progrès? Non, et nulle décadence n'a, plus que celle de la philosophie, sa date certaine sous Marc-Aurèle. Après lui, toutes les grandes écoles finissent. Après lui, il n'y a plus d'épicuriens ; le flot montant de la superstition polythéiste les a emportés. Il n'y a plus de péripatôliciens ; de celle école disputeuse, il ne reste qu'un instrument de dispute, la dialeclique. Il n'y a plus de cyniques, transformés sans doute en mendiants purs et simples. Et surtout, il n'y a plus de stoïciens : cette grande école qui s'était renouveU'ie sous
1 • En faisant mention des ouvrages d'art exécutés sous Marc Aurèle, je me rappelle toujours .«es propres écrits. La morale en est saine, mais la pensée et la diction en sont triviales et peu dignes d'un prince qui se mêle d'écrire, » dit Winckelinann qui me parait ju;Ter bien sévèrement le style de Marc Aurèle. Histoire de Idrl VI, 7, 2 47. U fixe sous (Commode, immédiatement après M. Aurèle ia pleine décadence de l'art, g 48.
2. Daii» les ruines où MM. Perrot cl Guillaume croient reconnaître le temple d'Uadrien à Cyzique (lequel lut achevé sous Marc Aurèle), • il n y a plus de trace de sentimi:nl j^rec et de cette tiness«î d'exi^cution qui dii^tin^^ue encore toute la décoration de rAiiî?iisiéum d'Ancyre. La décadence se fait partout sentir à la lourdeur des lormcs. Le temple do Cyzi(|ue devait plutôt sa réputation à sa grandeur qu'à sa beauté ! • Revue archéolog.» 1804, t. I, p. 360.
l'inspiration romaine, qui avait eu, à défaut d'un dogme précis, une dignité et une puissance morale incontestables, cette école qui fut, si quelqu'une le fut, Técole de Harc- Aurèle, eut en lui son dernier disciple. La prépondérance personnelle excessive qu'il lui donna, et Tabus qu'elle en fit, furent peut-être la cause de sa chute ; le stoïcisme ne fut plus qu'une école d'intrigants.
Je me trompe cependant : une grande école resta debout, le platonisme subsista ; seule entre les sectes philosophiques, celle-là garda de la vie. Elle attirait les&mes par un double attrait, par leurs nobles instincts d'un côté, par leurs faiblesses de l'autre. Au temps dont nous parions, Apulée malgré ses rêveries théurgiques, Aristide malgré la banalité de son éloquence, ces deux païens qui semblent si complètement païens, rendent témoignage aux grandes vérités qui malgré tout se faisaient jour de plus en plus, qui avaient percé le nuage chez Sénèque, chez Apollonius de Tyane, chez Dion Chrysostome, chez Maxime de Tyr. Apulée nous parle de « ce Roi suprême, cause, raison, principe de toute la nature, souverain générateur de rftme, ouvrier permanent du monde qu'il a fait...., ce Roi dont le nom ne peut être prononcé par personne. » Le rhéteur Aristide va plus loin encore et, le premier, si je ne me trompe, touchant à l'erreur fondamentale du paganisme, il n'est pas loin de professer le dogme chrétien de la création : « Zeus (Jupiter), dit-il, n'est pas fils de Saturne ; il n'a pas été élevé dans la Crète ; il n'a pas couru les dangers que l'on raconte et il n'en aura jamais à courir. Zeus a tout fait, les dieux et les hommes. Il est né de lui-même -, il s'est fait lui-même avant toute chose.... Comment? il n'est pas possible de le dire. Ce qui est certain, c'est qu'il était dès le commence-
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ment et qu'il sera toujours le maître suprême, plus grand, plus ancien que tout le reste, et qu'il n'a été fait par personne... De même qu*Âthénè (Minerve) est sortie de son cerveau sans que nulle union corporelle ait concouru & sa naissance, ainsi Zeus s'est fait lui-même et de lui-même et, pour être, n'a eu besoin de personne. Au contraire, c'est de lui que tout a commencé d*être. En quel temps? Il n'est pas possible de le dire, car alors le temps n'était pas. Zeus a d'abord fait la terre.., puis les animaux..., puis les dieux qui descendent de lui comme une chaîne d'or dont les premiers anneaux sont Eros (l'amour) et Anankê (la nécessité] ; puis, enfin, ne dédaignant pas d'être le père des hommes, Zeus, avec la matière inférieure 'qui lui restait, a fait l'homme, race imparfaite, intermédiaire entre les animaux et les dieux, sujette aux soufirances comme ceux-là, douée de raison comme ceuxci. Son nom est Zeus, parce qu'il a donné à tous l'être et la vie {Çwi). On l'appelle encore (à l'accusatif) « Dia (^ca,» à cause de) parce que c'est le mot qui dans notre langue désigne la cause (T(i>Tiîç àktaç Mutxrt), » Étymologie contestable, mais curieuse t C'est grâce à cette étincelle de vérité que le platonisme gardait encore de la vie.
Mais en même temps, je l'ai assez dit, le platonisme ou le pythagoréisme qui se confondait avec lui, se pliait aux faiblesses de notre nature, et, jeté par Apollonius dans les voies de la théurgie, y marchait de plus en plus. Il pratiquait la magie, croyait aux devins, écoutait les oracles, prétendait opérer des prodiges ; il était en commerce avec les démons, bons ou mauvais. 11 tenait ainsi le siècle et par sa grandeur et par sa faiblesse. Il aidait aux nobles élans de la pensée ; il satisfaisait les penchants égarés du cœur. C'était la doctrine des âmes ardentes et des imagi-
262 LIVRE V[. — MAHC AUBÈLE.
nations vives, des esprits élevées et des cœurs inquiets, des poêles, dos rhôieurs; dos femmos. Mais en s'abandonnanl à ce platonisme Ihéurgique, le siècle s'enfonrait dans le plus dangereux des abîme-, la rorherche du surnaturel hors de Dion. 11 ^c livrait à tous les imposteurs on ce monde, à loulos les puissances mauvaises hors de ce monde: esclave dos uns, il ?e rapetissait, se dégradait, touïbail dans la puériii:ô et la sotlir^e ; esclave dos autres, il se poniai', se corronipait, K/mbait dans l'ignoranœ- volontaire et la haine de Dieu. Alarc Aurèlo lui-même, quoique supersiitieiix, avait compris ce danger, et il ne penche guère vers le platonisme.
Et en même lemps, par une trisle compensation, sous le règne philosophique et dévot de Marc Aurèle, lanliphilosophie et l'anlirellgion levaient la tête. Lucien raillait toutes les doctrines et toutes les croyances en face de la recrudescence provoquée par Marc-Aurèle, de toutes les croyances et de toutes les doctrines. Le pyrrhonien Sextus Empiricus leur imposait à toutes le doute érigé en système, soutenu par toutes les forces de la raison et devenu une philosophie à son tour. Ainsi se justifiait le scepticisme, pratique chez Lucien, théorique chez Sextus, même en un siècle qui consultait tous les philosophes et tous les devins, même sous un prince qui vénérait toutes les écoles et tous les autels. La résurrection officielle de la philosophie avait été la mort de la philosophie.
L'empire commençait donc à déchoir dès avant la mort de Marc Aurèle, lentement, insensiblement, mais réellement. Du reste, cette mort elle-même, qui devait bien autrement précipiter le destin de l'empire, n'était déjà plus éloignée.
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Aux calamités qui marquaient les dernières années du règne comme elles avaient marqué les premières, la guerre était venue se joindre. Ou plutôt, presque toujours présente sur une frontière ou sur une autre, d'une façon plus ou moins grave, la guerre avait été à peine interrompue. Quand la révolte de Cassius avait brusquement éloigné Marc Aurèle des bords du Danube, il y avait laissé la paix ; et Rome sur ses monnaies se promettait une paix éternelle; mais cette paix, il n'avait pas eu le temps de l'affermir. La guerre recommença, peu grave d'abord, et les lieutenants de Marc Aurèle purent lui faire gagner, lui et son flls, un nouveau titre ù'imperator qui ne coûta rien à ce? princes et qui coûta peu aux généraux (177). Bientôt cependant la guerre fut plus sérieuse. Marc Aurèle, âgé de cinquante-sept ans, faible de santé» pacifique de caractère, dut cette fois encore dire adieu à Rome, à ses amis, à la philosophie (178).
Ces adieux furent tristes et solennels, comme si tout le monde comprenait que c'étaient les derniers. On raconte même que les sectateurs de la philosophie, voyant partir, je ne dirai pas leur empereur, mais leur maître, pour une guerre dont il ne devait pas revenir, lui demandèrent de leur laisser un résumé de sa doctrine, (le texte dit, et dit avec assez de raison, de ses doctrines). Marc Aurèle, au milieu des apprêts guerriers, trouva le temps de donner trois jours de leçons publiques à ces enthousiastes de la philosophie*. De même qu'en pareille circonstance, il avait remarié à la hâte sa fille Lucille, il maria à la hâte son fils Commode qu'il allait emmener avec lui. Il lui fit épouser Crispina, fille du consulaire Bruttlus
f. •• Antè... quaiii sectarumardua et occulta explanatisset» Aurelius Victor in Cmar, 16. — VulcatiuB. in Avidio Cassio,
Praesens, pauvre fille que ce mariage vouait  une prompte mort.
Marc Aurële du reste tint à constater plus que jamais la modération de sa politique. Il voulut avoir, pour toucher ne rûl-ce qu*un denier du trésor public, Taulorisation du sénat : « Nous n'avons, disait-il, nous prince, rien qui nous soil propre; la maison que nous habitons est à vous; le trésor et tout le reste appartient au Sénat et au peuple*.» Pour se laver une fois de plus du sang de Cassius que personne ne lui imputait, il jura au Capilole en plein s<^nat, que depuis qu'il était prince, nul sénateur n'avait péri par son ordre, et que s'il eût été en lui, il eût empêché la mort de Cassius. H imprimait ainsi un dernier vestige sur cette voie de modération et de clémence, où il eût voulu contraindre son fils à marcher après lui. Enfin, selon l'usage antique, prenant dans le temple de Mars le javelot ensanglanté qui y était déposé, il le lança vers la terre des ennemis, et il partit (5 août 178).
Le règne de Marc Aurèle finissait comme il avait commencé. Son association ave(5 Commode était, comme son association avec Verus, attristée par les désastres publics, agitée par la guerre, déshonorée par une rupture nouvelle avec le christianisme. Son historien, en rappelant les Taits douloureux de ce règne, croit y voir un dessein de la (( Providence qui, à ces maux rendus inévitables par les lois de la nature ou par une puissance quelconque inconnue aux hommes, a voulu donner comme remède la sagesse des gouvernants. » Hélas 1 qu'est-ce que la sagesse des gouvernants 1 Et comme on peut ici, en foce de Marc Aurèle, si inutilement et si gratuitement persé-
t. DioD. LXXI, 33.
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cuteur, appliquer le mot toujours si vrai du chancelier Oxenstiero : c Vois» mon fils, par quelle Taibie dose de sagesse le monde est gouverné I » {Vide, fUimi.quan^ tula sapienlia regiiur mundus !)
Cependant Marc Aurèle partait avec de vastes projets. Il reprenait évidemment la pensée, plus politique du reste qu'ambitieuse, que la révolte de Cassius avait interrompue, de donner à l'empire romain une autre frontière que le Danube et de le porter jusqu'aux Carpatbes. Il avait devant lui ces mêmes peuples, tant de fois vaincus et tant de fois soulevés, Hermundures, Marcomans, Quades, Sarmates ; il allait cette fois, non plus seulement les vaincre, mais conquérir leur pays, les exterminer, les expulser ou les soumettre. Au bout d'un an (août 179), une bataille qui dura tout le jour, avait mis en pièces la grande masse de barbares. Ce qui restait de forces à l'ennemi était peu de chose ; les approvi* sionnements lui manquaient ; on devait se croire certain que la prochaine campagne en ferait justice.
Mais, vers le temps où elle devait commencer, une maladie contagieuse qui régnait dans Tannée atteignit Marc Aurèle et le mit en peu de jours aux portes du tombeau. Sa fin n'eut pas Ja placidité de celle d'Antonin : Antonin laissait l'empire en des mains qui le rassuraient ; Marc Aurèle le laissait à Commode. Dès le début de sa maladie, l'empereur voulut s'entretenir avec ce fils dont l'avenir pesait lourdement sur sa conscience. 11 lui demanda de ne pas abandonner la guerre qu'il avait commencée, de ne pas la remettre légèrement à ses lieutenants, enfin de ne pas paraître dès le premier jour déserter la chose publique. Commode répondit, avec la grossièreté d'un poltron, qu'il voulait d'abord se bien porter, et qu'il
366 LIYRB YI. — MARC AURÈLE.
allait quitter le camp. L'empereur, sans s'y opposer, lui demanda d^attendre quelques jours^ ou du moins de ne pas partir sans l'emmener.
Mais cet enlrelien avait achevé d'éclairer le mourant. Une révélation plus douloureuse se fit-elle encore ? Marc Aurèle eut-il la conviction, comme Dion, son contemporain, prétend l'avoir su, que son abominable fils s'entendait avec les médecins pour abréger les jours de son père? Quoi qu'il en soit, sa fin fut pleine d'amertume. Son mal était contagieux, et l'amour qu'on avait pour Marc Aurèle ne suffisait pas, à ce qu'il paraît, pour vaincre l'égoïsme païen ; le malade retenait à grand'peine auprès de lui ceux qui s'appelaient officiellement ses amis. Un autre contemporain, lierodien, nous peint les nuits de souffrance pendant lesquelles Marc Aurèle repassait dans sa mémoire les tristes souvenirs qu'avaient laissés les princes arrivés jeunes au pouvoir, depuis Denys le tyran et Antigène jusqu'aux Caligula, aux NéroQ et aux Domitien ; la guerre inachevée ; la Germanie ou mal soumise ou révoltée encore, prompte à reprendre l'ofifensive dès qu'elle verrait l'épée en de plus faibles mains. Il tremblait ainsi, et pour l'empire à qui il laissait son fils, et pour son fils à* qui il laissait l'empire. Ces tristes pensées, qui ressemblaient à des remords, énervaient son âme. 11 ne souhaita plus qu'une mort prompte, et, par un dernier acte de faiblesse païenne, après avoir pendant sa vie tour à tour blâmé et loué le suicide, il se décida au suicide et cessa de prendre' de la nourriture afin d'en finir plus tôt.
Il soufi'rit cependant quelque temps encore. Le cinquième jour de sa maladie, dans une conversation intime avec quelques amis, il ne cacha rien de ses pressen-
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timents. Il ajouta qu'il se consolait de mourir, en pensant au fils qu'il laissait après lui ^ 11 avait compris Tbomme tout entier et ne pouvait plus se faire illusion. Le lendemain il fit encore appeler ses amis, c e.^^l-à-dire sa cour. Cette fois il railla, il afl*ecla le mépris de la vie, se moqua de la vanité des choses humaines : « Pourquoi me pleurez*vous ? dit-il, songez plutôt à la contagion qui décime l'armée et au danger que vous courez tous. » Mais, après ces paroles stoïiues, quand il vit que ses amis trouvaient l'entretien un peu long avec un pestiféré, il ne put s'empêcher de soupirer: « Vous me quittez, dit-il, eh bien I adieu, je pars et vous précède. » On se rapprocha encore de lui, on lui parla de son fils, on lui demanda à qui il le recommandait : « A vous, dit-il, et aux dieux, s'il en est digne. » Le septième jour, son mal s^aggrava tout à fait; il fit faire un dernier adieu à son armée, dont la douleur était véritable et profonde ; il lui recommanda Commode. Le tribun des soldats vint encore, comme à Antonin, lui demander le mot d'ordre : Antonin mourant avait donné le mot : tranquillité ; la réponse de Marc Aurèle fut plus amère : a Va au soleil levant, dit-il, moi je suis à l'heure du coucher. » Ce jour-là, il n'eut d'entretien qu'avec son fils, le renvoya au bout d'un ins-
1. Gomment ne pas voir dans ie passage suivant des Pensées de Marc Aurèle un triste retour sur son fiis: « Nul n'est assez heureux pour n'avoir pas près de lui, en mourant, quelqu'un qui n'est pas fAché de sa mort,... quelqu'un qui. le voyant finir, s'écriera : Je respirerai enfin délivré de ce pécl;igogue ?... Quitte donc la vie sans regret; car tu peux dire : Ceux qui vivaient pr^s de moi, pour qui j'avais tant travaillé, fait tant de vœux, ressenti tant d'inquiétudes, ceux-là mêmes veulent ma mort... Ne t'en va pas cependant moins bien disposé pour eux ; sois toujours pour eux affectueux, amical, indulgent. Ne les quitte pas non plus comme s'il fallait s'arracber douloureusement d'avec eux... Cest la nature qui te lia et t'unit à eux. C'est eUe qui t'en détache. » X, 26.
268 LPif^E n, — MARC AUnÈLE.
tant, pour ne pas Texposer à la contagion de son mal, ne vit plus personne, se voila la tète, se disposa comme pour dormir, et mourut, le 17 mars (180), âgé de cinquanteneuf ans, à Vindobona en Pannonie (Vienne en Autriche), selon Aurelius Victor ; à Sirmium (Sirmich ou Mitrowitz dans TEsclavonie). selon d'autres •.
La douleur de Rome, comme celle de Tarmée, fut sincère. Chacun sentait flnir ce grand et heureux siècle qui avait commencé avec Nerva. On connaissait Commode, et, ne Teût-on pas connu, il y avait tout à parier qu'un prince jeune et désigné par le seul hasard de la naissance se trouverait fait de cette p&te néronienne de laquelle, dans le monde romain, tant d'âmes étaient pétries. Rome, qui se sentait peu faite pour produire des empereurs modérés, les appréciait d'autant plus. Par une fatalité heureuse et qui tenait du miracle, cinq de ces princes lui avaient été donnés coup sur coup. Elle venait de perdre le dernier, de tous, sinon le plus propre à l'empire, celui du moins qui avait témoigné le plus de bonne volonté et d'amour pour les hommes. Elle sentait que le cours na* lurel des choses et le malheur de Thérédité allaient faire revivre, après cette courte dynastie d'honnêtes gens, l'inépuisable dynastie des mauvais princes. Commode était, dans l'ordre moral, le légitime descendant, non de Marc Aurèle, d'Antonio, d'Hadrien, de Trajao, de Nerva, d'Auguste, mais des deux Verus, de Domitien, de Néron, de Caligula, de Tibère.
Rome fut donc consternée. A la première nouvelle, le sénat se réunit en habits de deuil et les larmes aux yeux;
1. Aurel. Vict., Epilome^ \t et de Cssarib. 16 ; Tcrt., Apol , 25, qui fixe la dale au 16 des kal. d'ayril (17 mars), et indique le Ueu k Sirmium.
SES DEENIERS TEMPS. 369
« les vieillards pleuraient Marc Aurèle comme un fils, les hommes faits comme un frère, les jeunes gens comme un père. » Quand vint le jour des funérailles, on se rappela sans peine que l'apothéose lui était due comme à tout César ou enfant de César. Mais la sienne sortit du cérémonial officiel ; le vague des idées premières étant donné, nous pouvons la croire presque sincère. D'ordinaire, le premier symptôme d'apothéose était un aigle qui, adroitement disposé sur le bûcher, s'envolait au moment où les flammes commençaient à s'allumer, et flgurait T&me montant au ciel. Puis, venait un sénateur qui, moyennant une indemnité pécuniaire allouée à son parjure, jurait en plein sénat avoir vu le prince, sous forme humaine, s'acheminant vers l'empyrée. Le sénat alors déclarait le prince incorporé parmi les dieux. Le peuple, rassemblé tumultueusement sur le Forum, ou peut-être représenté par quelques licteurs, faisait, cette seule fois, acte de vie politique, et reconnaissait la divinité du nouvel immortel. Tout cela était d'étiquette ancienne, et le faux serment, en particulier, remontait jusqu'à Romulus.
Mais la divinité de Marc Aurèle se passa de ce cérémonial. Au jour des funérailles, sur le Champ de Mars, en face du bûcher, ce qui ne s'était jamais vu, sénat et peuple, tous ensemble, avec effusion de cœur, le proclamèrent leur dieu propice. « Ne le pleurez point, adorez-le. Il nous avait été prêté par les dieux, il est remonté vers les dieux. » Tel fut le cri de la multitude.
Les formes officielles du culte ne vinrent qu'après : comme toujours, on vota des prêtres appelés antoniniens, des flamines, un temple ; de plus, une statue d'or dans la curie, et cette colonne, dite Antonine,qui subsiste encore au milieu de Rome. Mais ce culte fut pris au sérieux plus
270 LÏVBE Vï. — MARC AURÈLG.
qu'aucun autre culte, depuis César, ne Pavait été. Le dieu Harcus eut ses prophètes, qui le voyaient en rêve et re« cueillaient de sa bouche des prédictions que révénement vérifia, dit l'historien. Chaque maison eut son image placée dans la chapelle domestique où la famille rangeait ses petits dieux, et on accusa de sacrilège ^ le factieux ou le chrétien qui ne la possédait pas.
Les chrétiens, cependant, auraient eu le droit de conserver quelque ressentiment contre cette mémoire ; ils ne le firent pas. L'Église fui indulgente envers Marc Aurèle comme envers Trajan ; non pas que Marc Aurèle ait eu, comme Trajan, sa légende au moyen âge, mais son souvenir ne fut pas non plus flétri. Les saints Pères tâchent de ne pas le compter parmi les persécuteurs. La chrétienté se sentait trop de points de contact avec ce prince ; elle lui savait trop gré de son équité, de sa clémence, de sa bienfaisance, de son amour pour les hommes. Elle ne voulut pas troubler la vénération que les peuples conservaient pour le plus célèbre des hommes de bien du paganismo ; elle oublia sa propre injure et elle eut pour Marc Aurèle la sympathie indulgente qu'elle a pour les vertus purement humaines.
L'hi$toire ne peut pourtant pas imiter cette indulgence. Tout en reconnaissant chez Marc Aurèle de grandes qualités morales, rares dans le paganisme, elle est obligée de
1. « S»crile@^u8 judicatus est qui ejuR imaginem in domo sua non babuit. » (Capitolin.)
Monnaies de l'apothéose de Marc Aurèle. — Drvv<* m. antoninvs pivs — coNSECRATio. Uii bûcbcr ; ou liien IVmpennir emporté par un aiprie, ou encore traîné sur un quadrige par d^g éléphants. — divo MARCO ANTONiNO AVG. PARENTi svo (monnaie de Commodf). — Beaucoup de monnaies d«-8 villes libres, d'Alexandrie, des colonies* etc. Il y eut comme de juste des sodèles Marciani Àntoniniani Aurélianu Orelli, 2378-2379.
SBS DERNIERS TEMPS. 271
dire que dès son règne Tère du déclin avait commencé. Le premier, Marc Aurèle dévia, irrévocablement quoique faiblement, de la route suivie depuis Nerva, et, après une halte qui tenait du miracle, remit l'empire sur la voie de la décadence. Marc Aurèle, avec le désir du bien, n'en eut pas toujours la complète intelligence et la forte volonté. Il n'est pas de genre de bien qu'il n'ait voulu et qu'il n'ait manqué : Romain, et laissant la vie romaine s'affaiblir; Grec par l'intelligence, et laissant envahir le génie grec par les ténèbres de la superstition orientale ; disciple des philosophes, et laissant la rhétorique dominer sur la philosophie; religieux par le cœur, mais pas assez pour se faire * une philosophie religieuse ; philosophe par l'esprit, mais pas assez pour écarter de lui la superstition; surnommé pour sa sincérité VerissimuSj et se prêtant à toutes les impostures idolàtriques ; sans intrigue et sans arrogance, mais encourageant toutes les arrogances et toutes les intrigues de ses faux philosophes et de ses faux amis ; miséricordieux, et persécuteur des chrétiens; ayant de l'indulgence pour tous, excepté pour ceux qui méritaient plus que de l'indulgence ; disciple de tout le monde, consultant tout le monde, écoutant tout le monde, sophistes, rhéteurs, philosophes, devins, prêtres, intrigants, affranchis, Faustine, Anaclytus, Commode, tout le monde excepté les chrétiens ; et quand ces chrétiens, dont la charité malgré lui le gagnait, lui adressèrent vingt fois d'admirables expositions de leur doctrine, les comprenant, je n'en doute pas, mais n'osant pas les approuver ; voulant le bien de l'empire plus que nul de ses prédécesseurs, et n'osant, pas même autant que ses prédécesseurs, admettre Tunique moyen de faire* le bien ; n'osant ni tolérer le christianisme qui pouvait sauver son peuple, ni écarter
27Î UV»B TI. — MARC AUHitE.
Commode qui devait le perdre ; n'osant pas, c'est toujours le mot. Aussi, avec un grand amour pour l'humanité, pour Rome, pour fempire, laissait-il après lui l'humanité plus malade, Rome complètement ouverte au retour de la tyrannie, les traditions vitales de Tempire entamées, et le temps propice de la monarchie romaine fini sans retour '.
t. « Marc Aurèle calma quelques moments ta fièFre de la corruption romaine, il répara des maux, il suspendit des ruines ; mais il ne lui fut pas donné de remettre un principe de salut dans l'empire, et de renoureler la masse du sang romain tandis qu'il en était temps encore. > (M. Villemain, De la phiiosopkie stiXque du dirislianisme.)