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main autant qu'il le pouvait être. Le prince a été, quoique poliiiquement absolu, personnellement modéré, modeste, simple. La clémence a été à Tordre du jour, et, grâce à la clémence, la sécurité et la paix, que les supplices ne peuvent donner, et que, dans l'empire romain surtout, lès supplices ne pouvaient que détruire. L'économie a été à l'ordre du jour ; or, la sagesse financière, si nécessaire à la puissance de toutes les nations, était surtout précieuse à Rome, à qui elle épargnait du sang. L'empire s'est affermi au dehors, grâce à l'esprit militaire réveillé, honoré, exercé, tandis que, depuis Tibère, l'esprit militaire était suspect, abaissé, tenu dans l'inaction. L'empire s'est affermi au dedans parce que le vieil esprit romain a été maintenu, excité, relevé, tandis que, depuis Tibère, le vieil esprit romain était proscrit, défiguré, humilié. Malgré l'envahissement des idées, des mœurs et des cultes de l'Orient que la tyrannie avait protégés, Rome s'est fait honneur d'être encore un peu romaine, c'est-à-dire vertueuse etjibre, dans la mesure où il lui était possible d'être vertueuse et d'être libre.
Et (chose que j'aime), en ce même temps où Rome et l'empire restaient ou redevenaient romains, les cités de l'empire redevenaient ou au moins restaient un peu ellesmêmes. On était encore un peu Athénien à Athènes, Marseillais à Marseille, Espagnol à Cordoue.En d'autres termes, une certaine liberté, restreinte et modérée, il est vrai, était partout. Cette vie des cités que j'ai déjà peinte, ne se ralentissait pas encore ; elle avait ses accidents, ses souffrances, ses ambitions, ses revers ; mais enfin on vivait. Les cités vivaient, et par suite l'empire vivait.
A cause de cela seul, la domination do Rome était tolé-
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rée, acceptée, on peut même le dire aimée. On avait cessé de se révolter contre elle par esprit national, comme aux premiers temps après la conquête. On ne se révoltait pas encore contre elle par suite des calamités pu- .bliques et de raffaiblisscment de son empire, comme on le fit plus tard. On n'était encore ni découragé, ni mécontent, ni ennuyé ; on supportait d'être sujet de Rome. La liberté du mnnicipe faisait la santé morale de l'empire.
De plus, dans cette situation, reposée sinon heureuse, perçait un progrès moral que j'ai signalé à plusieurs reprises parce qu'il s'est présenté plusieurs fois devant moi.
Sous le règne de la famille Flavia, nous avons remarqué, au milieu d'une corruption certes bien grande, une sorte de retour de Tesprit de famille et de la moralité privée.
SousTrajan et après lui, nous avons vu un développement des idées philosophiques, qui avait commencé avec les prédécesseurs de Sénèque, mais qui s'opérait plus largement depuis que l'éleclion de Nerva avait mis la philosophie sur les marches de la chaise curule impériale; la notion du Dieu un et suprême devenue chez les philosophes universelle et presque banale; l'idolàlrie et la mythologie attaquées, je ne dirai pas plus hardiment (ce n'eût guère été possible), mais avec une conviction plus sincère et plus honnête qu'elle n'avait encore été parmi les païens ; un sens moral chez les philosophes, aussi intelligent que pouvait l'avoir eu Sénèque, plus conséquent, plus soutenu, plus digne, plus sérieux.
Enfin, sous Hadrien principalement, mais aussi sous les trois autres règnes de Trajan, d'Ântonin et de Marc Aurèle, nous avons applaudi à un travail législatif, ame-
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né par les idées et secondé par les mœurs, pour modifier peu à peu Tordre social dans un sens qu'il faut bien que j'appelle chrétien, car je ne lui connais pas d'autre nom ; pour adoucir les aspérités de Tesprit national ; pour faire disparaître quelques-unes des rigueurs de la loi de famille ; pour alléger les souffrances et surtout pour diminuer la plaie de l'esclavage. Sous l'influence de ce travail, des idées qui le préparaient et des mœurs qui le secondaient, on peut croire que l'esclavage a eu quelques remèdes de plus et quelques victimes de moins.
Hais, en outre, sous chacun de ces princes, est apparue une chose aussi nouvelle, plus nouvelle que toutes celles-là, dans le paganisme : la bienfaisance ; quelque chose de moins que la charité, quelque chose de plus que la pitié ; la bienfaisance pour laquelle l'idiome romain n'avait pas même de nom. On a vu, entre autres, ces fondations pieuses, ces fondations pour les enfants, dont Nerva a eu la première idée, que Trajan a transmises à Hadrien, Hadrien à Antonin, Antonin à Marc Aurële, auxquelles chacun a ajouté ses largesses, son nom ou le nom des morts qui lui étaient chers : de sorte qu'il y a eu un certain nombre d'orphelins dotés et entretenus par Antonin en mémoire de Faustine, absolument comme dans les siècles chrétiens on a pu donner du pain à un certain nombre de pauvres pour le repos d'une âme bienaimée.
Que maintenant, remontant à la source de ce progrès, nous ayons reneontré l'influence chrétienne, qui peut s'en étonner ? L'âme humaine, dit un des Pères de cette époque, est naturellement chrétienne. Oui, sans doute; mais encore fallait-il que la lumière évangélique eût paru au monde pour délivrer ces âmes et les rendre à leur
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propre nature. Tous ces princes élaient certes bien éloignés d*ôtre chrétiens ; cependant qu eussent-ils éié Fans le christianisme à côté d'eux? Trajan eût été un centurion dur et débauclié et n eût pas eu la pensée de ces fonda* lions miséricordieuses qui contrastent si singulièrement avec bien des faits de sa vie. Hadrien eût été pire en cruauté et en débauche, d'autant plus qu'en sa qualité d'artiste, il se fût jugé affranchi de la discipline que gardait au moins le soldat. Hadrien, sans le christianisme à Côté de lui, ne se fût certes pas imposé l'ennui de réformer laborieusement et par lui-même la jurisprudence romaine dans le sens de l'humanité et de l'équité. Antonin eût étf^ un bon fermier toscan, âpre à la poursuite de ses créances et à la vente de son blé, administrant Tempire comme Caton administrait son domaine. Marc Âurële eût été un philosophe orgueilleux et d'une assez faible portée d'esprit, sans rien de ces sentiments désintéressés, humbles, droits, sincères, qui se rencontrent chez lui. Tous ces princes païens n'auraient pas valu mieux qu'Auguste ; et même, parce qu'ils étaient moins habiles, auraient moins valu que lui pour le bien de l'empire.
Voilà donc ce qu'opérait le christianisme persécuté. Voilà ce qu'il opérait à plus forte raison lorsqu'on ne le persécutait pas. Et, grâce à un certain bon sens qui gagnait du terrain, grâce à un certain jour qui se faisait, grâce aune sympathie qu'établissaient insensiblement et forcément de tels actes chez les princes, de telles idées chez les philosophes, de telles vertus' chez les chrétiens, Tesprit de persécution ne laissait pas que de s'affaiblir. En ce siècle, la persécution fut locale et populaire bien plus que générale et politique. Le peuple la demandait, les proconsuls l'ordonnaient parfois ; mais Trajan ne l'or-
donne qu'en des termes restreints et embarrassés ; mais Hadrien en vient à un édit de tolérance ; mais cet édit de tolérance, Antonin le confirme et le complète.
Et c'est alors, c'est après ces trois règnes qu'une alliance, je Tai pensé, n^eût pas été impossible entre le christianisme et Tempire ; entre le christianisme libre, sans rien de plus, et Tempire tolérant, sans rien de plus. Alors eût été vaincue cette contagion orientale, ennemie de l'empire et de l'Église. Alors le génie romain, dont la veillesse n'était pas encore de la décrépitude, aurait fini par se rajeunir et se retremper dans le bain chrétien. Alors Tempire de Rome eût pu être sauvé, et les désastres du cinquième siècle épargnés au genre humain.
C'est là ce qu'aurait pu faire Marc Aurèle. C'est là l'œuvre pour laquelle il semblait avoir été préparé par la Providence, [)Our laquelle il avait reçu les lumières de son esprit, les sentiments élevés de sou àme, les ressources de son éducation, les exemples de ses devanciers. 11 lui eût sufii de marcher dans la voie où ceux-ci avaient marché, de faire à son tour un pas en avant comme chacun d'eux, de déclarer le christianisme licite quand ses prédécesseurs l'avaient déjà déclaré innocent ; il lui eût sufii, forcé qu'il était de choisir entre l'influence orientale et l'influence chrétienne, d'accorder la liberté à celle-ci el non la domination à celle-là.
Marc Aurèle ne l'a point fait, c'est-à-dire il ne l'a point osé. Courageux contre lui-même, il a toujours été faible vis-à-vis d'autrui. Il a laissé aller l'empire, la société, les croyances, tout, au gré des mille intrigants de la cour, de la philosophie et de la place publique. Aux clameurs de son peuple fanatique, aux caresses de sa Faustine» aux obsessions de ses précepteurs et de ses aflirancbis, il