II. — Syndromes aphasiques proprement dits
Ces syndromes débutent, nous l’avons dit, de façon très analogue aux syndromes anarthriques. A ce moment en effet le trouble le plus évident dont le mode, il est vrai, n’est pas exactement le même, est l’impossibilité de la parole.
Comme chez les anarthriques, on peut distinguer chez ces malades deux ordres de symptômes : troubles de la parole, troubles associés.
Les troubles de la parole se caractérisent au premier abord par la réduction extrême du vocabulaire. Le malade ne peut prononcer que quelques mots : oui, non, par exemple. Ce sont les plus fréquents.
La difficulté de la parole est à ce moment constante et très marquée — l’étude de la parole répétée le démontre — mais moindre cependant que dans les syndromes anarthriques.
En outre la compréhension du langage est touchée profondément.
La lecture, l’écriture, la dénomination des objets sont impossibles.
Progressivement les différences s’accentuent. Chez l’anarthrique, nous l’avons vu, le vocabulaire revient rapidement, mais la prononciation reste très pénible. Chez l’aphasique au contraire la prononciation est relativement facile, mais le vocabulaire ne revient pas.
Si bien que cette difficulté à trouver les mots, cette impossibilité de la dénomination des objets devient, au bout de quelque temps, le trouble le plus caractéristique.
En même temps d’ailleurs que la symptomatologie se précise et que l’aphasie proprement dite se sépare de l’anarthrie, il se produit aussi entre les diverses variétés d’aphasiques des différences qui vont s’accentuant.
Au bout de deux ou trois mois, ces différences sont assez accusées pour qu’il soit impossible de réunir tous les cas dans une description d’ensemble.
Ces différences, nous pouvons le dire dès maintenant, sont avant tout régies par la localisation de la lésion, et, à la période d’état dont nous aborderons la description dans un instant, nous distinguerons quatre variétés principales de syndromes aphasiques chez les blessés de guerre : aphasie temporale, aphasie du gyrus, aphasie postérieure, petite aphasie par lésion marginale ou superficielle de la zone du langage.
Les troubles associés relèvent chez les aphasiques comme chez les anarthriques soit de l’état de stupeur qui accompagne le choc cérébral, soit de l’atteinte plus profonde des centres cérébraux autres que ceux de la parole.
Nous ne reviendrons pas sur les symptômes de choc dont nous avons déjà donné plus haut la description. Quant aux symptômes lésionnels, ils peuvent être caractérisés par de l’hémiplégie, de l’hémianesthcsie ou de l’némianopsie complètes ou incomplètes.
Ces associations sont essentiellement variables suivant le siège de la lésion. Elles s’unissent aux troubles de la parole en des syndromes fixes sur lesquels nous nous étendrons [dus loin. Pour cette raison nous nous contentons pour le moment d’en signaler l’existence possible.
Nous avons dit qu’il fallait distinguer quatre formes principales anatomocliniques de l’aphasie par blessure de guerre :
Aphasie temporale ;
Aphasie par lésion de la région du gyrus supramarginalis ;
Aphasie postérieure (lésion de la région du pli courbe ou de la partie postérieure du lobe temporal );
Petits syndromes aphasiques par lésion marginale ou superficielle de la zone du langage.
Ceci n’est pas à dire que ce soient là les seuls types que cliniquement peut revêtir l’aphasie, mais simplement qu’étant données les lésions circonscrites et situées à la face externe du cerveau réalisées habituellement par la blessure de guerre, ce sont les types que l’on rencontre en pareil cas.
Cette restriction faite, nous verrons que l’ensemble de ces distinctions est parfaitement justifié.
1° Aphasie temporale. — L’aphasie temporale est la plus pure de toutes, c’est pourquoi nous la décrirons tout d’abord. Elle est déjà typique au bout de un à deux mois environ, et demeure relativement stable, si bien qu au bout de six mois les progrès sont le plus souvent fort peu accusés.
Dans les cas purs elle ne s’accompagne pas d’hémiplégie; cependant, nous avons observé un cas qui faisait exception à cette règle, et où il y avait une grosse hémiplégie probablement par lésion associée de 1 artère sylvienne. L hémianesthésie est absente comme l’hémiplégie.
Par contre, l’hémianopsie est fréquente (quatre cas sur onze). Le plus souvent, il s’agit d’une hémianopsie incomplète en quadrant supérieur ou inférieur, cette dernière variété étant la plus ordinaire. L hémianopsie est importante à considérer. C’est en effet une hémianopsie par transfixion due à l’atteinte profonde des radiations de Gratiolet. Son intensité et son étendue mesurent en quelque sorte la profondeur de la lésion. Son absence est d un pionostic favorable.
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Quant à l’aphasie elle-même, elle se rapproche considérablement du type classique de l’aphasie de Wernicke, bien qu’elle en diffère à quelques égards.
Chez ces malades, l’articulation des mots est bonne, parfois même parfaite, le plus souvent cependant un examen minutieux décèle une très légère altération. Lalecture et l’écriture sont fortement touchées, l’écriture peut-être un peu moins que la lecture.) Le trouble prédominant porte sur la compréhension de la parole et la dénomination des objets.
Le plus simple est de reprendre la description d’un de nos cas.
M. 13..., homme très instruit, a été blessé le 25 septembre à la Folie. Il présente dans la région temporale à gauche une surface de trépanation égale à une pièce de cinquante centimes, impulsive et battante. Nous le voyons deux mois après sa blessure.
Il est resté pendant quinze jours sans pouvoir parler, lire ni écrire. Puis, la parole est revenue progressivement jusqu’au point où il est arrivé au moment de l’examen.
A ce moment la compréhension de la parole est assez fortement touchée.
Lps ordres simples tels que : ouvrir la bouche, tirer la langue, fermer les yeux, sont cependant exécutés, mais dès qu’on arrive aux ordres demi-compliqués, le malade s’embrouille.
Il montre son index, par exemple, quand on lui dit de mettre son index droit dans son oreille gauche, ou son pouce si on lui dit de mettre son pouce sur le côté droit de la bouche. L’épreuve des trois papiers, l’épreuve porte-chaise ne sont pas exécutées. La parole présente une dissociation caractéristique entre la faculté de dénommer les objets et l’articulation des mots.
L’articulation des mots est en effet sensiblement parfaite, comme le montre l’analyse de la parole répétée.
La dénomination des objets est au contraire très mauvaise. On montre successivement au malade : un encrier, une pendule, une fenêtre, un livre; il est incapable de dire ce que c’est. On voit même apparaître à cette occasion la paraphasie et l’intoxication par le mot.
C’est ainsi que quand on montre la pendule, le malade répond en cherchant et s’agitant beaucoup : « une lune, une lune, un volume, une lune (il montre son bracelet-montre), un volume, un roucou, une plaine, oh! je sais ce que c’est : une claire, une lune, une sionne!... »
De même si on lui fait répéter le vers :
Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel
il répète :
Non, je verrai dans le temple de la régaler.
Par contre, les mots en série sont répétés et prononcés correctement.
La lecture est touchée également. Cependant le malade lit et comprend les ordres simples, tels que : fermez les yeux, ou ouvrez la bouche; il lit aussi correctement les lettres séparées. Par contre, les phrases un peu difficiles sont mal lues et incomprises.
La lecture des chiffres est bonne.
Le calcul est relativement respecté. Le malade fait sans faute une addition et une soustraction ; mais la multiplicàtion est oubliée et il la fait en additionnant chaque chiffre de la rangée du bas avec les chiffres de la rangée du haut.
Quant à l’écriture, elle est respectée en ce qui concerne le mécanisme de la formation des lettres. Le malade transforme en effet parfaitement l’imprimé en
cursive et forme très bien ses lettres dans l’écriture dictée, mais il présente de la paragraphe et la phrase « il fait beau aujourd’hui » se trouve finalement transformée en « vous avez le bonjour aujourd’hui », de même « grâce à des soins constants » donne « graisse na des méfaits d’austains ».
Il est à remarquer qu’en écrivant, le malade répète les mots transformés. Il dit ainsi à voix basse « d’austains » pour « constants » « n’apure » pour « air pur » et écrit comme il le dit.
Pas d’apraxie, néanmoins diminution de l’intelligence.
En résumé, ce qui domine chez ce blessé, c’est le trouble considérable de la dénomination des objets.
La compréhension de la parole et la lecture sont touchées aussi, mais à un moindre degré.
L’articulation est bonne.
Il est à noter qu’il n’y avait pas dans ce cas d’hémianopsie.
Revu au bout de six mois, on note chez lui des progrès marqués.
La compréhension de la parole est devenue meilleure, sauf pour les ordres compliqués. La lecture est toujours lente et difficile. L’écriture est lente, mais le malade écrit correctement les mots. Il existe encore un peu de paragraphie.
« Il fait bien aujourd’hui » pour « il fait beau aujourd'hui » ; « il vient de passer deux jours à F... » pour « je viens, etc. » et quelques fautes d’orthographe : prinptemps pour printemps, etc.
Le calcul est redevenu bon, et le malade fait une multiplication et une division correctes, mais la dénomination des objets donne toujours lieu aux mêmes erreurs :
Une chaise est une table, une chêne, une chetre, une... uue chere? une chèvre.
La pendule est... une lune, euh euh, lu, une euh euh l’heure..., etc.
Ici donc, il y a également progrès mais beaucoup moins accentué.
L’état intellectuel est toujours très médiocre, et les parents le considèrent comme ayant partiellement perdu l’esprit.
Nous avons choisi là un type assez marqué d’aphasie temporale. Il en est cependant de plus marqués encore, mais tous reproduisent le même syndrome, c’est-à-dire une aphasie du type Wernicke, avec troubles marqués de la lecture et delà compréhension du langage, respectant la partie mécanique de la parole, l’articulation des mots, la formation des lettres, — et tranchant sur le tout par leur intensité, des troubles très marqués de l’intelligence et de la dénomination des objets.
L’évolution de cette aphasie temporale est lente. L’association d’une hémianopsie est importante à tous les points de vue. Elle se voit dans les cas marqués, elle s’accompagne de troubles importants de la lecture, elle est 1 indice d’un pronostic grave.
Même quand elle n’existe pas, le pronostic demeure d’ailleurs sévère.
Ces malades sont en effet très diminués, non seulement au point de vue du langage, de sa compréhension et de la désignation des objets, mais encore au point de vue de l’intelligence générale. Les troubles ont une tendance à s immobiliser semblables à eux-mêmes.
Le pronostic est extrêmement réservé, et la rareté de la guérison dans l’aphasie temporale s’oppose à la constance presque absolue de la guérison dans les syndromes anarthriques.
Aphasie par lésion de la région du gyrus supra-marginalis. Les aphasies
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par lésion de la région du gyrus supra-marginalis constituent un syndrome fort différent du précédent tant par les caractères de l’aphasie proprement dite que par ses associations habituelles.
Le début des accidents est cependant assez semblable dans les deux cas, en ce sens qu’ici encore l’impossibilité de la parole est tout d’abord absolue, mais l’on constate en même temps l’existence à peu près constante d’une hémiplégie ou tout au moins d’une hémiparésie droite prédominant sur le membre supérieur et atteignant la face, et s’accompagnant de troubles sensitifs marqués.
La période d’impossibilité de la parole est plus longue que dans les lésions temporales; elle est très analogue à celle que l’on observe dans les syndromes anarthriques ; souvent même elle est plus marquée. C’est ainsi que nous notons des impossibilités de la parole ayant duré 15 jours, un mois, un mois et demi, 6 mois et même davantage.
Dans quelques cas plus légers et frappant la partie supérieure du gyrus, cette impossibilité a pu ne durer que quelques jours lorsqu’il y a eu seulement contusion de la région.
Les phénomènes paralytiques participent dans une certaine mesure à l’intensité des troubles aphasiques. 11 s’agit, nous l’avons dit, d’une hémiplégie ou d’une monoplégie brachiale avec troubles sensitifs marqués.
Lorsque l’hémiplégie est intense, ce qui s’observe surtout dans les lésions profondes ou débordant en avant sur les circonvolutions centrales, les troubles aphasiques sont intenses également.
Dans les cas où les phénomènes se réduisent à une monoplégie brachiale légère, dans ceux surtout où il n’y a que des phénomènes sensitifs, les symptômes aphasiques tendent plus rapidement à disparaître. Ils sont encore moins marqués lorsque les troubles moteurs et sensitifs manquent complètement.
Ceci est évidemment en rapport avec la profondeur et la diffusion de la lésion.- C’est en effet le plus souvent par l’atteinte profonde des faisceaux blancs que ces troubles sont engendrés comme le démontre l’existence d’une hémianesthésie frappant tout un côté du corps, membre inférieur compris, pour des lésions situées en plein gyrus et dans la région inférieure de la pariétale ascendante, bien au-dessous des centres sensitifs de ce membre.
Au bout de trois mois, ces malades se présentent en général avec le syndrome suivant :
1° Aphasie globale frappant à la fois tous les éléments de la fonction du langage ;
2° Troubles moteurs modérés prédominant dans le membre supérieur droit;
3° Troubles sensitifs plus marqués frappant à la fois le membre supérieur et le membre inférieur, mais prédominant également dans le membre supérieur. Voici le résumé de l’observation d’un cas typique prise trois mois et demi après la blessure :
1° Troubles de la parole. — La compréhension de la parole est relativement bonne, les ordres simples et demi-compliqués sont exécutés. Il n’y a erreur que dans l’exécution des ordres relativement compliqués, tels que l’épreuve des trois papiers et celle de l’index droit dans l’oreille gauche.
La parole elle-même est frappée dans ses deux éléments : le malade a de la difficulté à dénommer les objets, et de la difficulté à prononcer les mots.
Le trouble de la dénomination des objets est modéré. Le malade trouve avec quelque hésitation : pantalon, manche, pendule; il ne trouve pas : balancier, crayon. Il n’y a pas de paraphasie. L’articulation des mots paraît proportionnellement plus touchée. Les mots sont spontanément prononcés avec difficulté. Il dira craron pour crayon, boutetelle pour bouteille, le tout avec effort et spasmodicité. La parole répétée est touchée également et la prononciation correcte des tests difficile: artilleur d’artillerie, tarte, tartare, tartelette est impossible.
La lecture est gênée mais peut-être surtout par la dysarthrie, car le malade lit lentement, mais comprend les ordres écrits.
L’écriture est également touchée. Le malade écrit très lentement (il présente des reliquats de monoplégie brachiale) et fait d’assez nombreuses fautes. Il semble avoir oublié la façon dont s’écrivent certains mots et laisse ainsi, chose curieuse, des lettres en blanc. Il écrit par exemple : j’ai mon cer-fa d’étue pour : j’ai mon certificat d’études. Cependant l’écriture copiée est en général bonne. Le calcul est très pénible et très lent, mais s’étend jusqu’à la multiolication. L’intelligence paraît notablement ralentie.
2° Troubles associés. — Le blessé qui a été hémiplégique pendant quelques jours conserve des reliquats de monoplégie brachiale droite.
Au niveau du membre supérieur la force est très notablement diminuée, particulièrement en ce qui concerne la main. Les doigls sont en même temps maladroits. Les réflexes sont forts, sans clonus. Le réflexe plantaire est aboli. La force du membre inférieur est redevenue sensiblement normale.
Il existe des troubles sensitifs dans toute l’étendue du côté droit, portant sur tous les modes de la sensibilité. Ces troubles sont plus accentués au niveau du membre supérieur. A ce niveau l’astéréognosie est à peu près complète.
Il n’existe pas d’hémianopsie.
Il n’existe pas non plus d’apraxie nette.
Cependant dans deux cas concernant tous deux des blessés de cette région nous avons constaté des troubles apraxiques vraisemblables frappant surtout le côté droit, mais décelables également du côté gauche. 11 s’agissait d’apraxie vraie, idéo-motrice, sans association d’apraxie idéatoire. Malgré cela l’apraxie nette demeure l’exception. Elle nécessite sans doute des lésions plus profondes, qui, s’accompagnant alors d’hémiplégie, en rendent la mise en lumière difficile. L’évolution de ces cas, dans lesquels au début les symptômes paraissent tellement graves, est en général favorable. Les troubles s’amendent même chez les blessés qui gardent des troubles hémiplégiques, et au bout de sept à huit mois il ne subsiste en général qu’un peu de difficulté de la parole et de lenteur dans l’écriture et le calcul
En résumé, les blessés frappés dans la région du gy rus supra-marginalis présentent un syndrome dont nous rappelons de nouveau les éléments :
1° Aphasie globale avec association de troubles de 1 articulation frappant à la fois tous les éléments de la fonction du langage;
2° Troubles moteurs modérés prédominant dans le membre supérieur droit ;
3° Troubles sensitifs plus marqaés frappant a la fois le membre supérieur et le membre inférieur mais prédominant également dans le membre supérieur ,
On peut observer l’association des phénomènes apraxiques à prédominance
droite.
L’ensemble de ce syndrome s’améliore progressivement, c’est-à-dire que, à
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mesure que les phénomènes moteurs disparaissent, les troubles aphasiques s’atténuent également. Cette amélioration de la fonction du langage se poursuit à la fois sur tous ses éléments. Elle est considérable, les blessés arrivant généralement jusqu’à une guérison sensiblement complète. Les troubles dysarthriques sont ordinairement les plus durables. Les troubles sensitifs persistent également, le plus souvent tout au moins, sous forme d’astéréognosie.
Aphasie par lésion de la région du pli courbe. — Le troisième type de syndromes aphasiques nettement caractérisé est constitué par les aphasies postérieures relevant des lésions du pli courbe et de la partie postérieure des deux premières temporales.
Ce syndrome est constitué cliniquement par l’association d’une hémianopsie presque toujours incomplète et d’une alexie à laquelle s’associent quelques troubles modérés de l’ensemble de la fonction du langage.
Le début est, dans ces cas comme dans les précédents, caractérisé par une impossibilité presque absolue de la parole, mais cette impossibilité est ordinairement incomplète, permettant au malade de prononcer quelques mots simples, et, d’autre part, elle est en général de courte durée, bien que nous l’ayons vue persister trois semaines. Le malade s’améliore rapidement et au bout de deux mois au plus la parole est facile et se fait sans dysartbrie.
En dehors de l’hémianopsie, sur laquelle nous reviendrons, les troubles associés sont peu importants dans cette forme. Le plus souvent l’hémiplégie manque dès le début. Quand elle existe, il s’agit de commotion à distance et elle est transitoire. Les troubles sensitifs, s’ils existent, sont peu persistants, L’un de nos blessés, qui n’avait pas été hémiplégique, avait noté un peu d’insensibilité dans le membre supérieur droit.
Au bout de trois mois voici ce que l’on constate :
1° Une alexie extrêmement marquée. Dans les cas les plus marqués elle peut être complète et l’on observe alors une alexie même littérale, le malade étant incapable de reconnaître les lettres détachées. Dans les cas les plus légers, le malade peut arriver à déchiffrer lentement les textes très faciles écrits en grosse cursive ou en grosses lettres d’imprimerie. Les cas ordinaires se tiennent entre ces deux extrêmes. Le malade déchiffre les lettres, peut lire à la rigueur et avec une grande peine un mot très simple de temps en temps. A part cela l’alexie est complète. La lecture des chiffres, bien que très altérée, se fait ordinairement mieux que la lecture des lettres, et quand il y a de l’alexie littérale, le malade arrive cependant à reconnaître les chiffres isolés.
2° Des troubles modérés de V ensemble de la fonction du langage.
La compréhension de la parole est un peu diminuée. Les ordres simples et demi-compliqués sont toujours bien exéeutés, les erreurs sont de règle dans les épreuves compliquées telles que celle des trois papiers.
La dénomination des objets est altérée également. Un de nos malades par exemple nomme correctement et assez vite : un encrier, un tapis, une plume, mais ne peut trouver les mots soulier et manche et n’indique le mot balancier qu’après une longue hésitation.
L’articulation proprement dite est bonne, ainsi que le montre l’étude de la parole répétée.
L’écriture est altérée, mais sa conservation relative s’oppose au trouble intense de la lecture. On voit les malades écrire avec quelques fautes, mais avec une rapidité remarquable, des phrases qu’ils sont par la suite incapables de relire. La
rapidité est constante et il semble que, quand le blessé va lentement et réfléchit, son écriture n’en soit pas améliorée, bien au contraire.
Le calcul est fortement touché dès qu’il devient un peu difficile, en grande partie à cause de la difficulté que les malades éprouvent à lire les chiffres; cependant le calcul mental et le mécanisme même des opérations sont également touchés chez eux.
La mémoire est diminuée, de même que l’ensemble des fonctions intellectuelles, attention, réflexion, compréhension, conception.
Enfin l’on constate assez souvent des troubles de l’orientation : difficulté à se guider dans les rues, dans une pièce, perte du souvenir des directions simples, analogues à ceux signalés par l’un de nous avec M. Léri dans les lésions du lobe occipital.
Dans l’ensemble, on le voit, ces troubles de l’ensemble de la fonction du langage, tout en demeurant relativement légers, sont cependant plus marqués que ceux que l’on observe à l’ordinaire dans les cas d’alexie pure par artérite où la lésion est, il est vrai, dans la règle, placée d’autre manière.
3° Une hémianopsie presque toujours en quadrant et en quadrant inférieur.
L’ensemble de ces troubles est relativement persistant. L’alexie demeure toujours marquée. Par sa persistance comme par l’ensemble de ses caractères, cette forme se rapproche de l’aphasie temporale. On peut d’ailleurs entre les deux observer des intermédiaires.
Petits Syndromes Aphasiques par lésion marginale ou superficielle de la zone du langage. — Il s’agit ici de reliquats très légers et que l’on ne peut dépister que par une analyse minutieuse. Il ne faudrait pas croire cependant que ce sont là des troubles sans importance, car le mécanisme du langage est, comme Ta montré l’un de nous, essentiellement lié au fonctionnement général de l’intelligence, et ces malades, chez qui l’on a tant de mal jà mettre en lumière de si petits troubles, n’en sont pas moins de ce fait, au point de vue intellectuel, en état d’infériorité marquée.
Cliniquement, voici comment les choses se passent : Un blessé, à la suite d’une lésion du cerveau gauche, a présenté des troubles du langage : impossibilité ou grande difficulté de la parole pendant un ou deux jours ou simplement quelques heures, impossibilité de la lecture et de l’écriture : très rapidement les troubles s’amendent et cependant quand on voit le malade, quelques mois après, il dit encore, et l’examen démontre qu’il a raison, que sa parole est moins facile qu’auparavant. En quoi consiste exactement ce déficit? Il peut s’agir de troubles associés portant sur la mémoire et sur l’idéation ou de troubles de la parole proprement dite.
Les troubles de la mémoire et de l’idéation sont particulièrement fréquents chez les blessés du crâne et plus fréquents, croyons-nous, chez les blessés des régions frontale et pariéto-temporale gauches que chez les autres blessés. Ils n’ont cependant rien de très spécial dans ces cas.
Quant aux troubles de la parole proprement, dite ils peuvent porter sur tout l’ensemble de la fonction ou sur une de ses parties. Voici ce que nous avons observé :
La compréhension du langage paraît parfaite quand on emploie les tests habituels même les plus compliqués. Cependant quand on parle d une chose un peu difficile ou un peu abstraite, le blessé a de la peine à comprendre et ne peut suivre : cela se passe en quelque sorte au-dessus de lui. Les malades eux-
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mêmes signalent le fait : les employés de bureau ne peuvent comprendre les ordres un peu difficiles, les sujets exerçant une profession intellectuelle ont du mal à suivre les conversations relatives à leur métier.
La dénomination des objets est également souvent troublée. Ce trouble est caractérisé par une difficulté à trouver un mot de temps en temps. Le blessé hésite alors, et s’il en existe, emploie un synonyme. Cependant quand on lui fait nommer les objets habituels, il y réussit également. Ce que l’on observe ici n’est donc que l’exagération d’un trouble assez fréquent chez les sujets nerveux caractérisé par l’oubli passager du mot. Comme chez les sujets nerveux, ce trouble est souvent plus marqué en ce qui concerne les noms propres.
L’articulation peut être bonne ou altérée par un très léger degré de dysarthrie dans les épreuves difficiles. Nous avons déjà vu, à propos des syndromes anarthriques, la façon de dépister ces reliquats ordinairement peu durables. Nous n’y reviendrons pas.
La lecture est correcte en ce qui concerne la faculté de déchiffrer les phrases. Mais à un examen plus serré on note un peu de lenteur, quelques arrêts sur les mots difficiles, de loin en loin des substitutions de mots, le mot substitué n’ayant le plus souvent qu’un rapport très lointain avec le sens général. Le blessé se fatigue vite, et s’il s’agit d’un texte un peu difficile il est le plus souvent incapable de dire, la lecture finie, le sens exact de ce qu’il a lu.
Il en est de même pour l’écriture. Bonne en ce qui concerne les textes simples, elle a lieu avec des lettres ou même des mots sautés lorsqu’il s’agit d’un texte un peu difficile. Ici encore la fatigabilité est extrême, les troubles s’accentuent à mesure que la dictée se prolonge et, au bout de quelques minutes, le malade demande souvent grâce. .
En outre il existe chez ces sujets une incapacité curieuse à réunir les idées et à les condenser en phrases, ce qui explique la pauvreté de leur écriture spontanée, et notamment de leurs lettres, uniquement composées de phrases toutes faites et de renseignements banals.
Les troubles du calcul sont d’une constance remarquable et d’un très grand intérêt. L’addition est ordinairement bien faite, mais la soustraction et surtout la division sont devenues souvent très difficiles.
A plus forte raison les problèmes sont, dès qu’ils deviennent un peu compliqués, impossibles, même pour d’anciens comptables, et il nous paraît tout à fait improbable que ces blessés retrouvent jamais leur virtuosité antérieure.
En résumé, chez ces sujets qui au premier abord paraissent guéris, l’examen met en lumière des troubles oui, pour la plus grande part, dépendent de la fonction du langage; mais qui, en outre, frappent en partie l’idéation proprement dite, gênant la conception et le raisonnement. L’ensemble de ces altérations constitue finalement une diminution marquée de la capacité intellectuelle de l’individu, ce qui faisait dire à un de nos blessés, ancien employé de banque et garçon fort intelligent : « Je ne suis plus que l’ombre de moi-même et ne pourrai jamais reprendre mon métier. »
La connaissance de ces troubles, importante au point de vue théorique, l’est également et peut-être encore davantage, au point de vue pratique, car il ne faudrait pas les méconnaître sous peine de commettre une grosse injustice à l’égard des blessés qui les présentent. Ils constituent en effet une diminution marquée de la capacité générale du travail, particulièrement pour les blessés exerçant une profession intellectuelle, et qui sont le plus souvent obligés d’y renoncer.
Siège des lésions ayant entraîné les syndromes d'aphasies proprement dites . — Nous avons appliqué à la localisation des syndromes aphasiques proprement dits la même méthode qu’à la localisation des syndromes anarthriques et cette méthode nous a montré la concordance absolue des lésions et des symptômes, c’est-à-dire qu’abstraction faite des cas inutilisables (lésions multiples, projec-