CONCLUSION
Après cette revue des Apocalypses apocryphes se rattachant au nom de Daniel, il nous reste à dégager de notre étude quelques conclusions.
Remarquons d’abord la richesse de cette littérature apocryphe, dont nos Apocalypses daniéliques forment comme un cycle à part. Ce n'est pourtant que dans ces dernières années, grâce à la découverte de nombreux manuscrits ignorés jusqu'alors, que l'on a commencé à s'en rendre compte. Qui sait si un prochain avenir ne nous réserve pas de nouvelles découvertes pour enrichir encore ce domaine. Mais, quelles que puissent être ces découvertes, elles n’ajouteront qu'un faible contingent et ne pourront désormais que confirmer les résultats
acquis.
A côté de la littérature canonique ecclésiastique offi-
cielle, des écrits et des traités des Pères, réservés plus spécialement aux classes instruites et au monde savant, circulait toute une bibliothèque apocryphe populaire, qui certainement a exercé une très grande influence sur les idées et les croyances à travers tout le Moyen Age. Car ces écrits surtout alimentaient la vie spirituelle et intellectuelle du peuple. La Bible était peu connue. Les écrits es théologiens et des Pères étaient peu lus. Le peuple se nourrissait de cette littérature apocryphe. Nous la retrouvons dans les nombreuses légendes des saints, dans
les croyances étrangères à la Bible, qui occupent encore actuellement une si grande place dans les notions, la foi et la vie du peuple catholique. Les Apocalypses ont pour centre l’eschatologie. Or ce qu'on appelle les grands dogmes aurait eu peu d'accueil dans les masses populaires ; au contraire, la peinture vive et colorée des félicités paradisiaques, la description réaliste et amplifiée d’un châtiment éternel trouvaient très facilement accès dans des cerveaux peu faits aux spéculations théologiques. Un autre point à noter, et non moins caractéristique, est le rôle de l’histoire dans nos Apocalypses, la façon dont elles l’envisagent et dont elles en usent. Déjà dans le canon hébreu, le livre de Daniel se distingue des autres par sa conception philosophique en quelque sorte. Ce n’est plus la légende ou la chronique d’un ou de plusieurs grands chefs, comme dans Samuel ou les Juges. Ce n'est même plus l’histoire d’une tribu ou d’une race. C’est une vue d’ensemble de l'humanité. On peut dire, toute réserve faite, que c’est la première tentative d’une philosophie de l’histoire pour montrer que « ce long enchaïnement des causes particulières qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de Ja divine Providence » (1). Bossuet n’a rien innové dans son Discours sur l'histoire universelle. Il a simplement élargi le sillon tracé par Daniel. Nous retrouvons dans toutes nos Apocalypses sa théorie fondamentale des empires se succédant en vue
d’un but providentiel, et sous l'impulsion continue d’une
(1) Bossuet, Disc. sur l'hist. universelle, ch. VITT.
volonté suprême « qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées et qui frappe ces grands coup dont le contre-coup porte si loin ». Il n’a vu, comme nos Apocalypses, dans la marche de l’histoire qu’un acheminement au but final de l'humanité. « Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs en sa main; veut-il faire des conquérants, 1l fait marcher l'épouvante devant eux et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible » (1). Malgré certaines descriptions enfantines, les auteurs de nos Apocalypses font preuve d'une supériorité incontestable en fait de conception de lhistoire : le général se dégage toujours du particulier ; tout dans le monde concourt à la réalisation d’une volonté que nous pouvons connaître par ses prédictions et ses promesses. Ce n’est pas un des moindres titres du livre de Daniel d’avoir le premier ouvert cette voie où il a eu de si illustres continuateurs.
(x) Bossuet, Loc. cit.
De.