Ibidem. Fa RE
aux destinées de l'Eglise. Annoncée par les prophètes, Syrñholisée par les figures de l’antique Testament, envoyée par son divin Fondateur avec pleins pouvoirs d'enseigner, de gouverner, de baptiser les nations, l'Eglise est parfaite et sainte; sa doctrine est vraie et d’une beauté incomparable; elle commande à la nature, elle fait des miracles, miracle vivant elle-même, elle est repoussée du monde; « elle suit la voie douloureuse de la passion qui lui a été prédite ». Notre apologiste ajoute, en pivotant sur l’idée mère de son traité, « et chose singulière et admirable, image parfaite de Notre: Seigneur Jésus-Christ, l'Eglise est en butte aux persécutions du monde, non pas parce que le monde oublie les prodiges qu’ellé cpère, la sainteté qui est en elle, les vérités qu'elle enseigne, les témoignages invincibles qui attestent la divinité de sa mission, mais tout au contraire, parce que le monde a en horreur ces témoignages, ces vérités, cette sainteté, ces miracles qui le condamnent. Supprimez-les par la pensée, et vous
aurez tout à la fois supprimé d’un seul coup les tribulations, :
les larmes, les délaïissements, toutes les souffrances de l’Eglise. Le mystère de sa tribulation est dans les vérités qu'elle proclame ; le mystère de ses victoires est dans la force surnaturelle qui l'assiste ; et les deux choses réunies expliquent à la fois ses victoires et ses tribulations. »
Dans cette étude, nous avons voulu exposer d’abord la philosophie de Donoso Cortès, et nous lui avons reconnu trois caractères principaux : la synthèse, la transcendance et le surnaturel : c’est à ce dernier caractère que nous avons donné les plus larges développements. C’est la partie positive de l’œuvre. Il nous reste à analyser la partie apologétique propremeni dite, ou la réfutation des erreurs contraires aux vérités qu’il y à exposées. Toutes les solutions sont contenues dans la doctrine déjà établie. « On comprendra encore mieux, dit l’auteur lui-même, l'importance et la portée de cette démonstration lorsque, esquissant le triste et lamentable ta: bleau de nos égarements et de nos erreurs, nous les verrons Jjaillir, comme de leur propre source, de la négation du surnaturalisme catholique ».
Voilà la doctrine catholique. Il reste à en faire l’application à un certain nombre de questions fondamentales, dont les solutions varient selon qu’on les demande à l'Eglise ou à la Révolution. Donoso Cortès se trouve en face de deux classes
d'erreurs : les erreurs libérales et les erreurs socialistes ; il les combat de front les unes et les autres. Quand les Maures étaient maîtres de l'Espagne, Pélage descendit des Asturies à la tête de ses Goths restés fidèles à la foi du Christ, et il commença la délivrance de sa patrie qui ne devait s’achever que plusieurs siècles plus tard. Donoso Cortès, du haut de la doctrine catholique savamment exposée, a regardé dans la plaine, et il a vu les leserreurs modernes en possession des esprits dans l’Europe entière ; il se jette dans la mêlée pour essayer de rendre à la vérité ses anciennes positions; pas plus que Pélage, il ne devait assister à son triomphe; mais il a donné le signal.
Apologiste aux larges synthèses, il étudie les questions et les solutions relatives à l’ordre général dans le monde et dans l'humanité. Avant de prendre à parti le libéralisme et le s0cialisme, il débute par un traité en forme sur la liberté considérée dans l’homme, psychologiquement, c'est-à-dire le libre arbitre, sur l'usage ou l’abus que l’homme en fait et sur ses conséquences, où le mal avec toutes ses répercussions dans l’ordre physique, intellectuel et social. C’est sa manière à lui de poser les questions, en remontant toujours à la doctrine pour en déduire les solutions, comme on recherche les sources des fleuves dont on suit le cours; c’est la manière des maîtres, peu usitée de nos jours. Avec le sens supérieur dont il est doué, il a conscience de l’importance de l'étude de la liberté, et 1l la tient à sa hauteur dans le rang qu’elle occupe dans l’économie des choses divines et humaines. Dans une phrase brève, il indique les deux facteurs du problème, les deux forces en présence dans le drame de la vie : « L'action de Dieu: n’exclut pas l’action de l’homme; la Providence divine laisse subsister la liberté humaine; et du concours de cette liberté avec la Providence résulte, dans toute sa richesse et sa variété, la trame de l’histoire. Le libre arbitre de l’homme est le chef-d'œuvre de la création et, s’il est permis de parler ainsi, le plus prodigieux des prodiges divins. C'est invariablement par rapport au libre arbitre que toutes choses s’ordonnent; de telle sorte que la création serait inexplicable sans l’homme, et l’homme inexplicable s’il n’était libre ». L’apologiste s'arrête un instant devant la majesté du problèmé, dont jl mesure d’un coup d’œil la profondeur et l'étendue. « Mais qui expliquera cette liberté sublime, inviolable, sainte, si
sublime et si inviolable que Dieu, qui l'a donnée, ne peut l'ôter: que, par elle, l'homme peut résister, d’une résistance invincible, à Dieu de qui il la tient et, épouvantable victoire, vaincre Dieu? Qui expliquera comment il se fait que, lorsque l’homme remporte cette victoire sur Dieu, Dieu cependant demeure vainqueur et l’homme vaincu, sans que pour cela la victoire de l’homme cesse d’être une victoire, et la défaite de Dieu une vraie défaite? Que peut donc être
cette victoire nécessairement suivie de la perte du vainqueur ?
cette défaite qui aboutit à la glorification du vaincu? » Après cette mise en scène solennelle, où l’on entend le cliquetis des antithèses en apparence les plus paradoxales, qui ne sont pas des jeux de mots, mais des réalités à la fois triomphantes et tragiques, Donoso Cortès donne la définition du libre arbitre : « Je dis que l’idée qu’on se fait généralement du libre arbitre est fausse de tout point. Le libre arbitre ne consiste pas, comme on le croit généralement, dans la faculté de choïsir entre le bien et le mal qui le sollicitent par deux sollicitations contraires ». Cette notion est réfutée par les deux conséquences qui en découlent : considérée du côté de Dieu, il faudrait dire ou qu'il n’est pas libre parce qu'il ne saurait choisir entre le bien et le mal, ou qu'il n’est pas Dieu si l’on suppose qu'il peut choisir entre le bien et le mal; du côté de l’homme, il faut dire que la perfection relative pour laquelle il est fait consistant à se soustraire à l'empire du mal pour obéir toujours davantage aux règles du bien, il ne pourrait pas atteindre sa perfection sans renoncer à sa liberté ou user de sa liberté sans renoncer à devenir parfait. | î En qu'oï consiste donc la liberté? Il est facile d’en donner la vraie définition, parce qu’elle est fournie par tous les maî-
tres de l'école, qui ne sont pas seulement théologiens, mais
encore de grands philosophes. Il est moins aisé de la faire accepter de nos contemporaïns, décidément brouillés avec la saine doctrine sur cette question redoutable, égarés par les passions politiques, acclimatés dans des formules qu'ils n’ont jamais discutées à fond ni avec assez de compétence, soumis ici à l’influence des journalistes, des professeurs d'Etat et des tribuns, plutôt qu’à la sage direction des penseurs sérieux. On hésite à reproduire la définition de la liberté par Donoso Cortès qui, lui, ne recule pas devant l’impopularité
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à laquelle il s'expose.
faculté d'entendre. Tout être doué d'intelligence et de volonté est libre; et sa liberté n’est pas une faculté distincte
de sa volonté et de son intelligence, elle est son intelligence même, sa volonté même, unies et ne faisant qu’un. Lorsqu'on
affirme d'un être qu'il a intelligence et volonté et d’un autre qu’il est libre, on affirme des deux, en termes différents, une même chose ». De ce point de départ, Donoso Cortès con-
| La voici: « La liberté n'est pas au hi tre chose que la faculté de vouloir, laquelle suppose la
tinue ses déductions, en disant que plus l'intelligence et la
volonté sont parfaites, plus la liberté de l'être qui la possède est grande. Et, parce que ces facultés sont parfaites en Dieu, chez lui, la liberté est parfaite; et, parce qu’elles sont imparfaites dans l’homme, chez lui, la liberté est imparfaite: et cette imperfection vient de la liberté de choisir entre le bien
et le mal et de réaliser l’un ou l’autre. Un texte de l'Evangile,
cité par l’Apologiste, résume sa pensée : « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous mettra en liberté ». Quand l'intelli-
gence connaît la vérité, elle adhère à cette vérité; la volonté suit l'intelligence, et elle adhère à sa façon à cette vérite. L'intelligence n'a pas le droit de repousser la vérité, la volonté pas davantage : cet accord de la vérité et des facultés de l’homme, c’est la liberté; selon l’argot moderne,
c’est la formule la plus énergique de dire que la liberté n’est
pas la liberté; même dans les sphères les plus élevées de l’in-
tellectualisme, chez les métaphysiciens les plus pointus, s’il en reste dans une société vouée à la culture des sciences naturelles et exactes, elle provoquerait un immense éclat de rire. Ici, le mot seul est déjà ensorceleur : il à prescrit à contre sens ; l’usage qu’on en fait en politique est une cause, l'ignorance en matière philosophique est une autre.
La première erreur, ici, est une erreur psychologique : on fait de la liberté une troisième faculté distincte de l’intelligence et de la volonté avec lesquelles elle est une même chose: la liberté suit donc ces facultés, et parce qu’elles vont par une pente naturelle vers le vrai et le bien, le vrai et le bien soni l’objet normal de la liberté. La seconde erreur consiste à confondre la liberté en général avec la liberté dans un cas particulier; la liberté en général peut se définir : la
faculté de choisir : facultas eligendi: en effet, l'homme peut
choisir entre deux contraires, quand ces contraires sont des
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choses indifférentes, qu’on peut accepter ou rejeter, s’il s’agit de systèmes spéculatifs, qu’on peut faire ou ne pas fatre dans l’ordre pratique. On peut choisir parmi les modes, parmi les opinions également inoffensives, en politique entre la monarcChie et la république, en astronomie entre les systèmes de Ptolémée et de Copernic, en chimie entre le dynamisme et l’atomisme, en économie sociale entre le libre échange et le protectionisme, en morale entre le célibat et le mariage. La notion de la liberté ne change que lorsqu'il s’agit de choisir entre la vérité et l’erreur, entre le bien et le mal: dans ce cas, pour les raisons énumérées, la liberté consiste à suivre l'intelligence et la volonté orientées vers le vrai et le bien. La liberté en général a un champ assez vaste pour s’exercer, jusqu’à la fantaisie; elle n’est encadrée qu’une fois; et c'est pour elle la condition d'être la liberté; si elle franchit ses limites, elle ne garde ‘de la liberté que le nom : en réalité, c’est l'esclavage. | |
Maïs comment faire accepter cette notion qui à contre elle le mot, les mœurs, les passions, l'ignorance philosophique, et qui à toutes les allures d’une entité mystique, bonne pour des prêtres et des dévots ? — Donoso Cortès répond à l’objection en vrai docteur, mais moyenageux et scolastique, « Confondant la notion de la liberté avec celle d’une indépendance absolue, quelques-uns s’étonnent d’entendre dire que l’homme devient esclave lorsqu'il tombe sous la puissance du démon : et qu'il était libre lorsqu'il se trouvait absolument sous la main ‘de Dieu. La réponse est facile : il ne suffit pas que l’homme soit dépendant et sous la puissance d’un autre que lui-même pour qu’on ait le droit d'affirmer qu’il est esclave; autrement, il faudrait soutenir qu'il l’est toujours, car il n’est jamais indépendant d'une indépendance complète et souveraine: maïs on dit avec raison qu'il est esclave lorsqu'il est sous la loi d’un usurpateur, et qu'il est libre lorsqu'il n'obéit qu'à son maître légitime. Il n’y a pas d'autre esclavage que celui où tombe l’homme qui se soumet à un tyran, ni d'autre tyran que celui qui exerce un pouvoir usurpé, ni d'autre liberté que celle qui consiste dans l’obéissance volontaire aux pouvoirs légitimes ». Maintenant, faites l'application de cette doctrine aux espèces particulières. Les temps de liberté sans frein dans l’ordre moral, politique, social sont des temps d’esclavage universel : la liberté de
l'erreur et du mal tue toutes les autres; Donoso Cortès le prouvera plus loin avec tune poignante éloquence. Parmi nos contemporains, affranchis du joug suave de l'Evangile et de l’autorité de l'Eglise, on ne compte que des esclaves courbés sous les tyrannies les plus odieuses et les plus humiliantes : esclaves des Loges maçonniques, esclaves de l'Etat sectaire entre les mains des aventuriers de la veille, esclaves d’un parti politique, esclaves d’un journal, esclaves de l'opinion dominante, esclaves de l'alcool et de la luxure. Ils passent à travers nos cités corrompues, jetant dans les airs leurs chansons bachiques, saluant la liberté, qui n’est guère plus que sur les murailles et sur les pièces de monnaie, appelant de ce nom les orgies dans lesquelles ils se plongent, et au fond desquelles ils laissent, avec leur dignité de citoyen, les dons que la nature et le christianisme leur avaient confiés. Toutes les déchéances auxquelles les condamne une liberté mal entendue sont résumées dans une phrase de l'Evangile ; « Celui qui commet le péché est esclave du péché ». C’est au développement de cette parole que Donoso Cortès a consacré son étude sur la vraie notion de la liberté. On voit ce que la foi ajoute à la raison, et à quelle hauteur elle porte un homme doué d’un beau talent.
Cependant toutes les questions fondamentales sont profon-
des : elles ont leurs côtés obscurs qui restent des mystères; la liberté que Dieu a accordée à l’homme est du nombre. La liberté de choisir entre l’erreur et la vérité, entre le bien et le mal est une liberté imparfaite, inférieure à la liberté telle qu’elle est en Dieu. Elle constitue pour l’homme une supériorité sur les êtres qui n’en sont pas doués, parce qu’ils n’ont ni intelligence, ni volonté; mais elle est un péril pour lui, Car, par son usage, il peut se perdre en manquant sa destinée. : se
Si on complique la question de la prescience de Dieu, qui sait avec certitude l'usage ou plutôt l’abus que l’homme en fera, la vieille objection répétée de siècle en siècle, scandale des raisonneurs toujours prêts à tourner leur philosophie, courte par quelque endroit, contre Dieu, est souleyée encore : « Comment concilier avec l’infinie bonté du Dieu infini ce don si fueste, qui devient une source de malheurs et de catastrophes? » Donoso Cortès qui formule l’attaque la repousse magnifiquement. Il met en scène l’impie qui se tourne vers Dieu pour
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l'accuser ; il traduit ses colères et ses blasphèmes par le dis- cours qu'il place sur ses lèvres : « Comment dois-je appeler la main qui me fait ce don, miséricordieuse ou cruelle? cruelle, . pourquoi m’a-t-elle donné la vie? miséricordieuse, pourquoi me l’a-t-elle donnée avec un fardeau si lourd? diraï-je qu’elle est juste, ou ne dois-je voir en elle que la force? si elle est juste, qu'ai-je fait avant d'exister pour être ainsi l’objet de ses rigueurs ? s’il n’y a en elle que la force, comment se fait-il qu’elle ne me brise pas, qu’elle ne m'écrase pas? si j'ai péché, en faisant usage du don que j'avais reçu, qui est l’auteur de mon péché? si je me perds par le péché où me pousse le penchant mis en moi, qui est l’auteur de ma damnation et de mon enfer? Etre mystérieux et terrible, Je ne sais s’il faut te bénir, s’il faut t’abhorrer! Tomber prosterné à tes : pieds comme ton serviteur Job, et t'adresser, jusqu’à te fatiguer, mes prières brûlantes, accompagnées de mes amers gémissements ? ou, entassant montagnes sur montagnes, Pélion sur Ossa, entreprendre contre toi la guerre des Titans ? Sphinx impénétrable! je ne sais comment t’apaiser, je ne sais comment te vaincre. Quel chemin suivre? le chemin que prennent tes ennemis? celui que suivent tes serviteurs? Je ne Sais pas même quel est ton nom. Si, comme on le prétend, tu sais toutes choses, dis-moi du mains dans lequel de tes livres mystérieux tu as pour moi écrit Ce som, afin que j'apprenne commen! je dois t’appeler. Les noms qu’on te donne sont contradictoires comme toi-même : ceux qui se sauvent t’appellent Dieu; ceux qui se perdent t’appellent tyran ». La scène semble empruntée à Dante, à Milton, ou à Klopstock; c’est une traduction idéale de l’orgueil du génie qui blasphème devant le mystère des choses, impuissant pour les pénétrer et qui se révolte au lieu de s’incliner avec humilité. Ce corps à corps de l’orgueil de l’homme avec Dieu n'est pas une pure fiction : il se rencontre dans l’histoire mot à mot; nous en trouverons des exemples dans cette étude.
Donoso Cortès réfute ces blasphèmes avec les vieux arguments de la controverse, toujours jeunes, parce qu'ils sont. vrais, mais en les rajeunissant avec sa maëstria coutumière : ses répliques sont fulgurantes, elles traversent les ombres de la question, qu’elles déchirent si elles ne les dissipent pas entièrement : il y a des ombres saintes, que sa philosophie respecte : il les adore et il passe. L'’orgueil du génie épouvante
cet homme de génie, que la foi sauve de ce péril : « Malheureux les superbes qui le (Dieu) jugent; bienheureux les hum qui l’adorent. Il viendra pour tous; pour les uns, en Dieu ac- cusé au jour du jugement; pour les autres, en Dieu adoré au jour des adorations. Il répondra à tous ceux qui l’appellent; pas ‘un seul d’entre eux qui ne soit assuré d’obtenir sa ré- . ponse ; mais il répondra aux uns par sa colère, aux autres par sa miséricorde et par son amour ». ; Abordant la grande question : pourquoi Dieu a donné à sa créature le pouvoir redoutable de choisir entre le bien et le mal, entre la sainteté et le péché, entre la vie et la mort, il a des réponses qui dépassent d’abord la portée moyenne des esprits, parce qu’elles sont prises de haut, qui étonnent toujours, qui subjuguent ensuite. Il a des rapprochements d'idées qui semblent ne se toucher par aucun point, et qui se rencontrent et s’harmonisent dans sa doctrine. Îl accepte l'hypothèse que l’homme n’a pas été créé avec la faculté de choisir entre le bien et le mal, qu’il ne court aucune chance de se pcrdre, et il épuise les absurdités qui découlent du renversement du plan du monde tel que Dieu l’a établi. D’un bond, il conclut au panthéisme. La faculté de choisir est l’imperfection de la liberté; supprimez-la, la liberté est parfaite et suppose la perfection de l'intelligence et de la volonté. Cette perfection n’est qu’en Dieu, être parfait; si vous l’accordez à l’homme, il devient parfait du même coup, et alors Dieu et l’homme se fondent dans l’unité des perfections, qui font que Dieu et l’homme sont une même chose. « L’imperfection est si naturelle à la créature et la perfection si naturelle à Dieu, que vous ne pouvez nier ni la perfection de Dieu, ni l’imperfection de la créature sans une implication dans les termes, sans une contradiction substantielle, sans une absurde évidence ». Los | Autre considération de haut vol, l'échelle des êtres inéga- 1 lement distribués dans la création. Cette échelle ne peut s’éta- : blir que par l'inégalité des êtres qui la composent : ainsi ils
forment des hiérarchies couronnées par le suprême Ordonna-
teur, qui les tire du néant et les lance dans l’espace. Les hié- # rarchies sont dans tous les règnes, réalisant la loi de la vavers : hiérarchie dans les étoiles où les grands soleils président au mouvement des petits luminaires, qui leur empruntent
te
# : riété dans l’unité; condition de l’ordre et de la beauté de l’uni-
Jeurs rayons tet leur chaleur; hiérarchie sur la terre, dans les
flores et chez les faunes; jusque parmi les inorganiques, où les molécules forment des centres autour desquels se superposent des éléments subordonnés, qui forment les grains de sable et les montagnes. Il fallait donc une hiérarchie chez les créatures libres, idouées d'intelligence et de volonté, satellites raisonnables, conscients de leurs fonctions, qui gravitent autour du trône de Dieu. Voilà pourquoi il y a des anges dans le ciel et des hommes sur la terre, esprits libres, doués d’intelligence et de volonté, imparfaits cependant, non pas dans la même mesure. Maintenant, supprimez les inégalités qui séparent toutes les créatures dans toius les ordres, vous détruisez l'univers en lui enlevant les hiérarchies qu'il renferme, et, avec les hiérarchies, la variété et l’unité qui en font la beauté. Toute créature est imparfaite: chacune a son rang : laquelle peut se plaindre de son imperfection ou du rang qu’elle occupe, puisqu'elle contribue ainsi à conserver l’œuvre des mains de Dieu? — Il y a loin, ce semble, de la faculté de choisir qui est la liberté imparfaite de l’homme : cependant c'est la question, parce que toutes les idées se tiennent et que l’une mène à l’autre, la définition de la liberté à l’existence et à l'harmonie de tous les mondes. « C'est là que brille dans son infinie splendeur l’inénarrable beauté des desseins de Dieu. Dieu vit, avant tout commencement, toute Ja beauté et toute la convenance des hiérarchies, et il établit les hiérarchies entre les êtres intelligents et libres. Il vit éternellement la convenance et la beauté d’une sorte d'égalité gardée par le Créateur envers toutes les créatures ; et tel fut l’ordre divin, que la beauté de l'égalité se joint dans une unité parfaite à la beauté de la hiérarchie. Afin que la hiérarchie pût exister, il partagea inégalement ses dons... Seigneur, qui connaît comme vous les nombres et leurs mystérieuses harmonies ? Comme
tous les prodiges que vous avez faits sont bien faits! Comme
sont bien assises les choses que vous avez fondées! Et sur leurs inébranlables fondements, qu’elles sont belles! Ouvrez, Seigneur, mon intelligence, afin que je parvienne à comprendre quelque chose de ce que s'est proposé votre sagesse dans ses desseins éternels. » :
Donoso Cortès appuie ensuite sa thèse sur un argument qu'on pourrait appeler la loi des transitions. Il considère la destinée de l’homme dans toute son amplitude, sur la terre
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où ellé commence, dans l’au delà où elle se termine. La science admét sans contestation que le vivant est soumis à un développement progressif, qui part du germe et va aboutir à la forme parfaite selon: sa nature; le développement est partagé en stades entre lesquels les transitions sont marquées avec une netteté variable. On dispute sur la question de savoir si le monde est le résultat d'une création unique, ou d'une série de créations successives par genres et espèces; on est d'accord que, quoi qu'il en soit du début des choses, le ‘développement progressif préside à la vie organique sur toute l'échelle. | On peut transporter cette loi en psychologie et en morale, et y soumettre les esprits au point dé vue purement psy- Chologique et au point de vue plus élevé de leur déstinée présente let future. La philosophie rationnelle admet pour l’homme cette double existence, qui est unique au fond, divisée en deux partiès que le tombeau sépare; le catholicisme confirme cette doctrine, il en éclaire les mystères, et rend inébranlable la foi en l'avenir chancelante chez quelques-uns. Or, la loi du développement suppose l’imperfection chez les êtres qui y Sont soumis ; le mouvement s'opère entre deux points plus ou moins distants, où il s'arrête avant de commencer. Nous avons vu que l’homme est sorti imparfait des mains de son créateur, doué de la faculté de choïsir entre l'erreur et la vérité, entre le bien et le mhl, liberté imparfaite, résultat d’une intelligence et d’une volonté imparfaites aüssi, don précieux mais terrible, parce que de son ‘usage dépend sa dignité et son bonheur. D'autre part, l'homme est appelé à la perfection, à toute la perfection dont sa nature est capable et qu'il doit atteindre par l'effort de sa volonté, secouru par la grâce de Dieu. Voilà le plan du Créateur sur l’homme; et pour lui permettre de le réaliser, il lui a donné l’ünivers qu'il habite et tout ce qu'il contient, depuis le rayon de lumière qui éclaire ses pas, jusqu’à l'air qu’il respire et au pain qu'il mange chaque jour; il l’a établi roi de cet univers, dontil a mis les forces à son service; le temps est pour . lui, l’espace lui appartient; tel est le Champ dans lequel se déploië sa liberté, avec la science de la vérité qu’il peut suivre et celle de l’erreur qu’il ne peut embrasser, ayant dans ses mains, selon l’expression de l’Ecriture, l’eau et le feu, devent ainsi le fils de ses œuvres. C'est dans ce labeur que sa vie s'écoule,
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que ses facultés deviennent adultes et fécondes, que ses ver- tus fleurissent ou que ses crimes s'accumulent, qu'il monte enfin vers la perfection à laquelle il est appelé, ou qu'il tombe
au fond des abîmes, sans avoir le droit d’accuser Dieu s'il se perd.
Mais supposons que l’homme passe sans transition du berceau au parfait bonheur, que sa vie entière soit un paradis qui se prolongera dans les félicités éternelles : il y a un étranglement dans le dessein de Dieu; la fin arrive avec le commencement ; il n’y a pas de milieu pour le développement progressif de l’homme. C'est iavec raison que Donoso Cortès conclut son raisonnement en ces itermes : « Un tel état de choses aurait pour conséquence nécessaire la suppression du temps, de l’espace et de la création, faite tout entière pour l’homme qui en est le roi. Si son royaume ne devait pas être de ce monde, pourquoi ce monde? sal ne devait pas être temporel, pourquoi le temps? sil ne devait pas être local, pourquoi l'espace? et, sans le temps et l’espace, pourquoi les choses créées dans l’espace et dans le temps ?.… Dès que l’homme entreprend de mettre une idée humaine au lieu et place d’une idée divine, sa raison voit s’écrouler l'édifice entier de la .
‘création, et elle demeure ensevelie sous ses immenses rui-
nes ».
Sous ces considérants sourd une autre idée capitale, et plus accessible, parce qu’elle est de sens commun: c'est l’idée de mérite. Dieu pouvait créer l’homme dans sa perfection absolue selon sa nature, et le fixer dans cet état dès le premier instant de son existence. Il lui aurait donné la terre pour paradis, qui aurait été sa première étape, en attendant de le plonger dans les délices de la vision béatifique. Dieu ne l’a pas vouiu; ayant fait l’homme à son image et à sa ressemblance, 11 alla jusqu’au bout en lui communicant de ses attributs tous ceux qui étaient communicables : avec l’intelligence, il lui donna la liberté, le plaçant ainsi dans la main de son conseil et maître de ses œuvres. Aucune autre créature, l’ange excepté, n'avait été élevé à cette hauteur: c'est que les créatures inférieures ne gardent que le vestige de Dieu; l’homme seul reflète son image. La liberté de l’homme est imparfaite, c'est l'épreuve, l'épreuve c’est le combat, le combat c'est la défaite ou la victoire. Dans le premier cas, l’homme est sa propre vichime : qu'il ne murmure pas; dans le second cas,
il est le coopérateur de Dieu, il partage avec lui la gloire du succès remporté. Il n’est pour rien dans le fait de sa création : Dieu pétrit son argile de ses doigts souverains; il l’anima de
de son souffle de vie sans le consulter; dans la seconde création, quand il grandit en vertu, étouffant les forces hostiles qui militent contre son âme et contre sa destinée, Hercule de l’ordre moral, dompteur de monstres, revêtu de la peau des bêtes qu'il a terrassées, vainqueur du monde, de l'enfer et
de lui-même, il est un des facteurs de sa perfection progressive. En lui donnant la liberté avec les aleas de la vie, Dieu l’honore. « Si l’on veut bien y réfléchir sérieusement, on
- demeurera convaincu qu'il ne pouvait pas convenir à l’excellence des perfections divines de sauver l’ange ou l’homme sans mérite antérieur. Tout en Dieu est raisonnable, sa justice comme sa bonté et sa bonté comme sa miséricorde. Que prétend-on lorsqu'on réclame, au nom de son infinie bonté,
le salut antérieur à tout ménié? qui ne voit que c’est là demander une chose sans raison, puisque ce que l’on demande serait une action sans motif, un effet sans cause? Singulière contradiction! nous voudrions obtenir de l'infinie bonté de Dieu ce que nous ne pouvons voir, sans le flétrir "= de notre blâme, dans l’homme dont la raison est bornée ». 5 Cette doctrine, qui est une si belle philosophie, et que le catholicisme seul renferme dans son intégrité, a des aboutissements solennels et grandioses. Le syllogisme divin est d’une +1 logique qu’on peut dire implacable. La liberté explique le plan | de la création; elle est la clef de l’histoire : le drame humain s'arrête, si on la supprime. Ou plutôt il ne commence pas. Disputer à Dieu le droit de l’accorder à l’homme, c’est 3 lui ravir la gloire qui lui revient de ses œuvres: c’est le condamner à se renfermer dans son essence, dans une éternelle stérilité, à moins qu'il n’emploie sa puissance à semer | des soleils dans l’espace, ou à faire pousser des fleurs dans lhumus. Supprimer la liberté dans l’homme, c’est en faire une # statue d’une beauté purement plastique, pour orner le musée È divin. Mais cette liberté, il la possède : qu'il aille où elle le pousse, ou plutôt qu'il la dirige du côté qu'il choisira : vertu ou crime, vertu portée jusqu’à l’héroïsme de la sainteté, crime qui devient du satanisme ; mérite ou déménite : c’est entre les branches de cette disjonctive que s'exerce la liberté. Dieu attend l’homme au bout, assis entre le ciel et l'enfer, ou-
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vrant le premier à la liberté triomphante du vice, creusant le second sous les pas de la liberté coupable. « Le ciel suppose l'enfer, et il le suppose de telle sorte, que sans l'enfer on ne peut ni en expliquer ni en concevoir l'existence. Les deux se tiennent, comme la conséquence tient au principe d'où elle découle, comme le principe à 8a conséquence. Il y a donc nécessité logique ou d'admettre également les deux affirmations ou de les nier l’une et l’autre d’une négation absolue. Mais, avant de nier, il est bon de savoif ce qu'on nie. En les niant, on nie, dans l’homme, la faculté de se perdre et la faculté de se sauver; en Dieu, Son infinie justice et son infiñhie miséricorde. Ces deux négations personnelles entraînent une négation réelle : la négation de la vertu, du péché, du bien et du mal, de la récompensé et du châtiment. Or, par ces négations, on nie toutes les lois du monde moral; il est donc évident que la négation de l'enfer conduit logiquement à la négation du monde moral et de ges lois ».
La philosophie de Donoso Cortès se déroule comme un poème sur un canevas scolastique ; chaque idée est peinte en même temps que formulée : c’est une des caractéristiques de son génie et son originalité. Donc, l’homme a fait usage de sa liberté : il a choisi l’erreur contre la vérité, le mal contre le bien: il devait être le serviteur de Dieu, il devient son rival. La lutte entre ces deux souverainetés si inégales, dans une arène qui est le monde, est un spectacle grandiose et sinistre. Milton a écrit Le Paradis perdu, drame immortel, dans lequel Dieu et Satan sont les deux principaux acteurs, et l'homme l'enjeu que ces deux forces se disputent. Donoso Cortès, en rédigeant son Traité sur la liberté, nous donne, en moins de pages, le pendant de l’œuvre du poète anglais.
En entrant en matière, il s'arrête d’abord comme étonné et effrayé de ce qu’il va dire : « Le libre arbitre de l’homme sera toujours un de nos plus grands et de nos plus effrayants mystères; et quelle que puisse être l'explication qu'on en donne, il faut avouer que la faculté laissée à l’homme de tirer le mal du bien, le désordre de l’ordre, et de troubler, accidentellement du moins, les grandes harmonies établies de Dieu dans toute la création, est une faculté redoutable. Elle serait à peu près inconcevable, si on la considérait en elle-même et sans tenir compte de ce qui la limité et la contient. Le libre arbitre dans l’homme est un don si grand, si sublime, .
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qu'il paraît plutôt de la part de Dieu une abdication qu’une x
grâce, lorsqu'on s'arrête au spectacle du mal que cette cause produit ici-bas ». |
Les tableaux que Donoso Cortès en trace sont de merveilleux morceaux, fresques d'histoire où l'émotion accompagne la couleur, l’éloquence, l’érudition, avec quelque chose de l'accent des prophètes, qui dénoncent les cités dont ils décrivent les désordres, dont ils annoncent la ruine. Nous ne pouvons ici qu’en donner un échantillon ; « Jetez les yeux sur toute la suite des temps, vous verrez quels orages troublent l'Océan où vogue le vaisseau de l’humapité. Adam, le rebelle, ouvre l'ère des soulèvements de l’homme contre Dieu, et bientôt, à côté de lui, paraît Caïn le fratricide. Puis, ce sont les multitudes sans Dieu et sans lois, où au milieu des blasphémateurs, des fornicateurs, des adultères, des incestueux, des criminels de toute espèce, on rencontre à peine quelques adorateurs de Dieu, qui eux-mêmes finissent par mettre en oubli son nom et sa gloire. Comme un équipage recruté par la force dans la lie des populations, ils s’agitent tumultueusement, en poussant d’affreuses clameurs, sur leur immense navire qui n’a plus de capitaine, et qu’emportent çà et là d'irrésistibles courants au sein
de la mer sans bornes où il est perdu. Ils ne savent ni où ils
vont, ni comment s'appelle leur vaisseau, ni quel vent les pousse. Si, de loin en loin, une voix prophétique s'élève criant : Malheur à vous, navigateurs ! malheur à votre navire! ils ne l’écoutent pas; et, laissant le vaisseau poursuivre au hasard sa course rapide, ils ne font rien pour diriger sa marche. Cependant la tempête redouble et la carène commence à craquer; ils n’entendent rien et continuent l’orgie. Mais -voilà que le moment solennel, le moment suprême approche; il est venu. Tout à coup cessent à la fois les festins magnifiques, la joie folle et les éclats frénétiques deses rires, les danses lubriques, les clameurs et le tumulte dont le fracas, tout à l'heure, remplissait les airs, les craquements du vaisseau, et le rugissement même de la tempête. L'Océan a tout englouti dans ses profondeurs ; il n’y a plus que l’étendue sans fin de ses eaux, et les eaux immobiles font silence; sur elles plane la colère de Dieu ». | | :
Mais le lendemain tout recommence : la liberté de l'homme Les Apologistes espagnols. 4
insurgé contre Dieu et Dieu qui défend ses droits et venge sa gloire sont aux prises. L’humanité encore trempée des eaux du déluge, construit Babel, la cité de l’orgueil, qui menace le ciel; dans sa colère, Dieu la frappe par la confusion des langues. Les nations se dispersent et se multiplient : voici les grandes Cités, les empires gigantesques qui déploient toutes les pompes de l’orgueil : c'est Tyr, Ninive, Babylone, Memphis ‘aux cent portes. Partout la corruption coule à pleins bords : partout des clameurs, la guerre et ses horreurs; les races Ss’entre-déchirent et se dévorent; les impies sont maîtres, le monde est plein d'idoles; le droit vaincu, le faible opprimé. « Où est donc le Dieu fort? que fait1l? pourquoi abandonne-t-il le champ à la liberté humaine, partout reine et maîtresse? pourquoi permetil cette révolte universelle, cette confusion, cette anarchie dont la terre entière est la proie, et l'élévation de toutes ces idoles, et la succession de toutes ces catastrophes et l’amas de toutes ces ruines ? » Mais Dieu dégage une race de toutes les races abruties dans l'erreur et la luxure qui couvrent le monde : c’est la race sainte que Dieu enveloppe de lumière et d'amour, qu’il établit sur des rivages où coulent le lait et le miel, qu'il défend contre ses ennemis, à laquelle il envoie ses prophètes en ambassa-. deurs, et pour laquelle il multiplie ses miracles. «Et pourtant, ce peuple au cœur dur et charnel met en oubli les miracles de son Dieu, méprise ses avertissements, abandonne son temple, éclate en murmures et en blasphèmes, tombe dans l’idolâtrie, outrage le nom incommunicable du Seigneur, égorge ses saints prophètes, et se livre à toutes les ardeurs de la discorde et de la révolte ». Quand le Christ vint, envoyé par le Père, pour retirer les nations de leur misère et racheter le monde, « son peuple insulta sa pauvreté, railla sa douceur, eut en mépris son humilité, le repoussa comme un objet de scandale, le couvrit d’un vêtement de dérision et, s’abandonnant aux inspirations de l'enfer, rempli de ses fureurs, il lui fit boire jusqu’à la lie, sur la croix, le calice de la douleur, après lui avoir fait épuiser, dans le prétoire, la calice de l’ignominie ». L'Eglise est l’héritière de Jésus; elle hérite de ses révélations, de ses pouvoirs ineffables, de la grâce des sacrements, de son amour pour l'humanité qu’elle veut sauver par sa parole, par ses sueurs et par son sang. Elle hérite de son divin fondateur et maître le privilège de la persécution et des ou-
trages. Jamais la lutte entre la liberté humaine et Dieu n'avait été plus acharnée. « Du propre sein de l'Eglise sortirent les grandes hérésies qui entourèrent son berceau, pa-
reilles à des monstres prêts à la dévorer. Elles tombent ter-
rassées aux pieds de l’Hercule divin, mais c’est en vain; la lutte effrayante entre l’Hercule divin et l’Hercule humain, entre Dieu et l’homme recommence. La rage des serviteurs du mal égale l’indomptable courage des serviteurs de Dieu. Les succès sont divers; le théâtre de la bataille s'étend sur les continents d’une mer à l’autre, sur les mers d’un continent à l’autre, dans le monde d’un pôle à l’autre pôle. Le parti vainqueur en Europe est vaincu en Asie; il succombe en Afrique, dans les Amériques il est triomphant ». Il y a bientôt deux mille ans que l'Eglise combat et souffre, théâtre des excès de la liberté humaine et des revanches de la Prowvidence : la lutte continue.
Le spectacle que présiente l’histoire du monde, cette lutte perpétuelle entre des forces antagonistes, à jeté toujours les observateurs sérieux dans des perplexités douloureuses. Les uns ont cherché le repos de l’esprit dans le scepticisme, qui n’est pas une solution, mais qui dispense de la peine de Ia chercher. D’autres ont inventé des systèmes qui, avec le même inconvénient, ont celui autrement grave de s’appuyer sur des erreurs monstrueuses; parmi ces systèmes, le dualisme ou manichéisme est le plus célèbre. On connaît sa formule : il y a deux principes : un principe du bien et un principe du mal, incarnés chacun en un Dieu : pour l’homme :il y a deux dieux au lieu d’un, entre lesquels la lutte est éternelle. Dans les temps modernes, Proudhon a ajouté une absurdité aux absurdités de l’ancien manichéisme, en affirmant que Dieu est le mal, que l’homme est le bien, et que le devoir de l'homme est de vaincre Dieu, son souverain. |
Donoso Cortès pousse toujours sa thèse et démontre dans quelques pages d’une métaphysique serrée que la liberté de l’homme suffit pour expliquer la lutte perpétuelle qui existe ici-bas entre le bien et le mal, sans recourir à des entités divines, qui ne sont que des hypothèses absurdes et impies pardessus le marché. Il est absurde de mettre la dualité dans l’unite : Dieu est un ou il n’est pas. Il est absurde d'établir une lutte entre deux essences irréductibles, puisque la victoire, objet de la lutte, est impossible, et que la lutte demeure
nécessairement perpétuelle. Le manichéisme Proudhionien devient, par l'absurde même, plus qu’une absurdité : il est une bouffonnerie, que Donoso Cortès s'efforce d'établir par
des aperçus quelque peu laborieux et difficiles à suivre. Quoi
qu'il en soit, il a recours à la solution catholique, la vraie solution, qui coïncide de tout point avec la doctrine d’une saine philosophie. « Dans ce système, la création est une et Dieu est un; l’unité de Dieu supprime et le dualisme d'ordre divin et la guerre des dieux. Lie mal existe, parce que s'il n'existait pas, on ne pourrait pas concevoir da liberté humaine : mais le mal qui existe est tun accident et non une essence, parce que s’il était une essence et non un accident, 1l serait l’œuvre de Dieu, créateur ‘de toutes choses, ce qu'on
ne peut dire sans tomber ‘dans une contradiction qui répugne à -
la raison humaine et à la raison divine. Le mal vient de l’homme, et il est dans l’homme ; dès lors, bien loin qu'il y ait contradiction, il y a convenance dans la possibilité du mal. Il y à convenance en ce que le mal, ne pouvant pas être l’œuvre de Dieu, l’homme ne pourrait le choisir s’il ne pouvait le produire, et il ne serait pas libre s’il ne pouvait le Choisir ».
Donc le mal est dans le monde; il ne vient pas de Dieu qui es: bon, il vient de l’homme; le principe du mal c’est la liberté, qui est un bien relatif, qui constitue pour l’homme une supériorité sur les autres créatures, et qui devient un mal par l’abus que l’homme en fait. La liberté ‘est une force déchaînée qui détruirait le monde si elle n’était pas contenue; mais elle porte sa limite, comme le flot de la mer qui s'arrête
devant le sable qu'il a jeté lui-même sur le rivage. Lie mal
est un crime : il engendre son châtiment : c'est la réponse de Dieu qui, en lâchant les rênes à la liberté, charge la liberté de rétablir l'équilibre et de venger sa gloire outragée. Donoso Cortès consacre un beau chapitre à développer cette doctrine, il est intitulé : Analogies mystérieuses entre les per-
hirbahions physiques et les perturbations morales, ayant les tes
et les autres leur cause dans la liberté humaine.’
Il disserte savamment et éloquemmient sur ce qu’il appelle « le mystère des choses », à cause de la profondeur du plan divin qui se révèle dans l’ordre des créatures, et qu'il explique très bien à l’aide d’une philosophie sur laquelle le catholicisme projette ses clartés. Le mal n’est pas un être,