Tome III, pages 274 et suiv
est la cassure, qui constitue son péché et devient le principe de son incurable faiblesse. Cependant cet écart admet des degrés, que le libéralisme parcourt l’un après l’autre. Au premier degré, il devient déiste : c’est déjà effrayant. C’est Dieu banni des affaires humaines; c’est le catholicisme biffé d'un trait de plume avec son action sociale, qui s’exerça pendant deux mille ans avec tant de profit pour l'humanité, qu'il avait élevée au-dessus d'elle-même et portée à une hauteur qu'elle n'avait pas atteinte auparavant. Quelle reculade! Cependant ce n’est pas la négation de Dieu; mais Dieu restera dans les nuages. Le libéralisme reconnaît sa souveraineté constituante : que ce mot adopté par Donoso Cortès ne vous illusionne pas : il admet qu'il a créé le monde, qu’il gouverne par les lois immuables qui régissent la matère ; il lui refuse la souveraineté actuelle, celle qui s’exerce sur l’œuvre de ses mains, principalement sur les intelligences et sur les nations.
Dans cette sphère, la souveraineté de Dieu, si on peut lui donner ce nom, c’est la part que lui laisse la raison de l’homme; la raison représente ici la loi de la gravitation dans les étoiles : des deux côtés, le Dieu créateur regarde, plein de respect pour l’ordre qu'il à établi au premier instant de l’apparition de la vie dans l’espace et le temps. Cette raison s’incarne
dans les philosophes, les savants, les sages d'institut, et les
classes aisées, dites classes dirigeantes ; les théologiens, représentants de l'Eglise, ne sont pas admis dans ce Sénat : ils sont relégués dans les écoles et les sacristies : heureux d’être tolérés par ceux qui président aux destinées des nations. — On est frappé des mesquines proportions auxquelles le libéralisme réduit les grandes questions posées et résolues par notre grand Apologiste : il s’agit de l’ordre général du monde, de l’équilibre des choses, du balancement du bien et du mal, ces forces redoutables qui luttent éternellement jusqu’à ce que l’une triomphe finalement de l’autre; le libéralisme n’a pas cette envergure : tout consiste pour lui dans une question de gouvernement, qui se compose de la loi électorale, de la loi de finances, d’une bonne organisation de la magistrature, de l’armée, de la marine, le tout entouré d’un système de police, qui fasse régner l’ordre dans la rue, et la paix entre les citoyens, en négligeant l'ordre dans les intelligences et les cœurs. C’est du terre à terre, sans idéal, sans aspirations
supérieures : c’est le rêve bourgeois qui gouvernait à Paris et déjà à Madrid, quand Donoso Cortès rédigeait son Traité.
Mais le libéralisme ne s'arrête pas là; entraîné par son propre poids, il descend d’un cran vers l’abîme : le déisme le mène à l’athéisme. Il n'avait d’abord refusé à Dieu que le
pouvoir actuel en lui reconnaissant le pouvoir constituant,
dans le sens indiqué plus haut; maintenant 1l lui refuse l’un et l’autre, et transporte au peuple la souveraineté dont il le dépouille. Que la souveraineté du peuple soit en dernière analyse de l’athéisme, toutes les écoles n’en conviennent pas, la formule ayant reçu diverses interprétations dans le conflit des opinions confuses et tourbillonnantes qui emportent notre génération, en l’absence de toute doctrine définie avec clarté. Maïs l’athéisme est le tréfonds d’un certain radicalisme qui, en philosophie et en politique, gagne chaque matin du terrain et tend à devenir la majorité dans les Instituts et dans le parlement, au moins en France; les jacobins de 93 le professaient audacieusement ; ils ont fait des petits qui répètent le mot célèbre d’un de leurs leaders : « Ni Dieu ni mai-
tre ». Devant la solution incomplète du déisme et celle de
l’athéisme, moins effrayante et plus logique se place la s0-
lultion catholique, qui reconnaît à la fois la souveraineté constituante de Dieu et sa souveraineté actuelle, parce qu'elle l’a-
dore à l’origine des choses et dans le gouvernement des mondes sortis de sa puissance. Cette sorte de trilogie est très bien marquée comme il suit : « Celui qui reconnaît en Dieu et la souveraineté constituante et la souveraineté actuelle est catholique; celui qui nie en Dieu la souveraineté actuelle pour ne reconnaître en lui que la souveraineté constituante, est déiste; celui qui nie en Dieu toute souveraineté, parce qu'il nie son existence, est athée t ». Pour le répéter encore, on voit comment, dans la philosophie de Donoso Cortès, le caractère surnaturei domine, et comment toutes les questions politiques, sociales. économiques sont ramenées aux questions de théologie. De cette exposition, il résulte que deux libéralismes sont en présence de chaque côté du catholicisme : le libéralisme démocratique et le libéralisme proprement dit ; le premier plus logique, le second plus timide. « Le libéralisme démocratique, entraîné par une logique inflexible, est allé, dans ces derniers