Ibidem, pages
2, Ibidem, page 286.
dant en dégager les points suivants. Le Dieu du libéralisme est
la moitié d’un Dieu, puisqu'il a constitué le monde et qu’il
ne le gouverne pas actuellement : Dieu est ou n’est pas : il est tout ou rien : il n’y a pas de milieu. — La souveraineté
est comme Dieu, elle est une; c’est-à-dire qu'elle est tout Île . monde ou qu’elle n’existe pas; pourquoi la parquer dans une
classe privilégiée où elle étouffe? Les formes de gouvernement fragiles et éphémères, n’expliquent rien : purs accidents ‘qui n’intéressent pas l’ordre du monde; pour trouver la cause du mal, il faut creuser plus bas : le mal est partout, non pas ici ou là. Le libéralisme se plaît dans la discussion : la discussior: est un dissolvant: il sème le scepticisme, et déconcerte les intelligences, qui ne savent plus qui croire au milieu des opinions qui se croisent dans l’air. Le socialisme est l’école de l'affirmation intégrale, intrépide, sans jamais hésiter. Sur ce point l'instinct socialiste paraît s’accorder avec les affirmations catholiques, qu’il n’accepte pas au fond, mais dont le procédé lui va : c’est pour le catholicisme qu'il réserve ses haines : pour le libéralisme, il n’a que du mépris. Voic' maintenant la doctrine des écoles socialistes : en philosophie, elles sont rationalistes: en politique, révolutionnaires, en religion, athées. On remarquera l’ampleur des questions qu’elles abordent, et en second lieu le radicalisme des solutions qu’elles proposent. Leur champ ne semble pas plus vaste que celui du libéralisme : mais elles le débordent par les aboutissements d’un même point de départ : ce point de dé:part, c’est le rationalisme. Les deux doctrines glissent sur une même pente; mais l’un s'arrête en route, l’autre va jusqu’au fond. Dans ce simple rapprochement, dans cette parenté établie entre des écoles que d’aucuns supposent séparées par des abîmes, il ya déjà un coup d’œil profond et ferme sur la
nature des choses, sur lesquelles nos contemporains se divisent
et disputent depuis un siècle et plus. C’est le don des esprits
supérieurs de saisir des rapports qui échappent au regard du
vulgaire : ces rapports, la logique les établit, les faits viennent à la rescousse, malgré les protestations de ceux qui ne vou-
draient pas les effets des causes qu’ils posent. Le socialisme,
qui proclame la souveraineté de la raison pour résoudre les grandes questions fondamentales, s’isole franchement de Dieu. Cette négation effrayante s'étend à l’ordre surnaturel tout entier et ne réserve pas l’ordre philosophique : c’est la #abula
rasa sur toute la ligne : c’est impie et grandiose : on a ainsi la majesté du crime.
Cependant, il est digne de remarque que los écoles ae Ne: tes semblent faire des façons: car elles cherchent des formules variées et un peu vagues, qui servent de voile à leurs audaces : de Dieu, elles conservent le nom à travers une série d’incarnations qui vont du moi personnel à l'humanité, et de l’humanité à l’ünivers ou au Grand Tout, ou encore de ce qui est à ce qui devient. On connaît toute la gamme des théories germaniques, devenues françaises par importation, et qui, toutes, se résolvent dans un athéisme essentiel mis à différentes sauces. Tant l’idée de Dieu est gravée dans les entrailles de la nature humaine; tant l'effort est nécessaire pour l’étouffer, sans toujours réussir à l’effacer radicalement. Proudhon est en France l'expression la plus avancée et la plus célèbre du socialisme rationaliste, révolutionnaire et athée. Cette figure se détache en haut relief dans la masse des chefs et des partisans de la terrible doctrine. Donoso Cortès s'arrête devant elle, et lui consacre des pages étincelantes d'analyse fouillée, et implacables dans les conclusions. Proudhon a écrit le Système des contradictions économiques ou æhilosophie de la misère; lui rédige, avec pièces à l’appui, les contradictions philosophiques, politiques, religieuses de l’hiérophante du socialisme. On entend successivement le panthéiste, l’'humaniste, le déiste, le fataliste, le manichéen:; de chute en chute, tombant toujours plus bas, il termine son évolution échevelée par ces mots : « L'athéisme est au fond de se théodicée ». | | Donoso Cortès ajoute : « Arrivé à | cette conclusion. suprême, plongé dans les ténèbres de cet abîme, l’athée semble possédé par les furies. Les blasphèmes gonflent son cœur, étouffent sa gorge, brûlent ses lèvres; il s’épuise à les multiplier, com- | me s’il espérait qu’en les entassant de la sorte, il pourra attein- dre jusqu’au trône de Dieu. Mais bientôt il reconnaît, avec toute la rage de l’orgueil vaincu, qu’au lieu de le porter en ‘1e haut, comme sur des ailes, ils l’entraînent, retombant, comme
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: un poids, dans l’abîme qui est leur centre. Sa langue alors n’a plus que des paroles sarcastiques ou hautaines, des ex- : 4 pressions ignobles ou emportées: tout son discours est d’un L. frénétique. Son style est à la fois énergique et lourd, d’une
À éloquence sans art et cyniquement grossier... C’est lui qui l’a 3 /
dit : « Dieu est le spectre de ma conscience ». Nul ne peut nier Dieu sans se condamner lui-même : nul ne peut fuir Dieu sans se fuir lui-même. Ce malheureux, sans quitter la terre, est déjà dans l'enfer. Ces contractions musculaires violentes et impuissantes, ces frénésies, ces fureurs, cette rage, sont déjà les contractions, la frénésie, les fureurs et la rage des réprouvés. Sans charité et sans foi, il a perdu jusqu’au dernier bien de l’homme, l'espérance. Et pourtant, il lui arrive parfois, lorsqu'il parle du catholicisme, d’en ressentir au fond de son âme, sans en avoir conscience, l'influence sereine et sanctifiante Alors, son martyre cesse comme par enchantement; une brise légère et rafraîchissante, venue du ciel, passe sur son visage, essuie sa sueur, et suspend l’accès de ses convulsions épileptiques; des paroles comme celles-ci s’échappent doucement de ses lèvres : « Oh! combien le catholicisme s’est montré plus prudent, et comme il vous a surpassé tous, saintsimoniens, républicains, universitaires, économistes dans la connaissance de l’homme et de la société... O religion bienaimée! faut-il qu’une bourgeoisie qui a tant besoin de toi te méconnaisse | » .
Cependant Proudhon a la réputation d’être le logicien par excellence du socialisme; sous ce rapport, non seulement il surpasse le libéralisme dont les inconséquences sont célèbres et qu'il a lui-même mises en plein relief avec une vigueur sans merci, mais il laisse derrière lui tous les socialismes qui se sont produits de son temps. Cette réputation est-elle usurpée? On pourra l’affirmer après toutes les citations tirées de ses œuvres. Mais Donoso Cortès soutient que dans ses théories 11 y a contradiction à la fois et conséquence : conséquence réelle, contradiction apparente. Si l’on considère tous les fragments de systèmes qui roulent dans les livres de Proudhon, un à un, et qu’on les rapproche, ces fragments réfractaires ne sauraient se fondre dans l’harmonie d’une déduction bien conduite. Si on les prend dans leur ensemble, ils se rencontrent dans le principe général d’où ils procèdent : ce principe, c’est le rationalisme. Une erreur plus vaste enveloppe toutes les erreurs partielles et les fait habiter en paix dans une sorte d'unité, à peu près comme des cercles concentriques, qui n’ont pas le même rayon, mais qui ont un centre commun, sont renfermés dans la grande circonférence : «En effet, le rationalisme est en même temps déisme, panthéisme, humanis-
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me, manichéisme, fatalisme, scepticisme, athéisme; parmi les rationalistes, le plus rätionaliste et le plus conséquent de tous est celui qui est en même temps déiste, panthéiste, humaniste, manichéen, fataliste, sceptique et athéet ».
C'est ingénieux, peut-être un peu forcé.
Dieu est le premier des grands problèmes que la philosophie aborde : nous avons vu comment le libéralisme et le socialisme le résolvent : l’un diminue Dieu, l’autre le nie rondement, en variant les formules de sa négation. Le second problème à résoudre est celui du mal, qui coexiste avec le bien dans le monde.
L'existence du mal est le seul point sur lequel on s’accorde, à travers les ardentes controverses et les systèmes contradictoires que ce sujet souleva dans tous les siècles, et qui se continuent de nos jours. Mal physique, mal intellectuel, mal moral, mal social, sous tous ces noms se cache une réalité cruelle qui fixe la méditation des philosophes, qui fait gémir la lyre des poètes, qui arrache des cris de douleur à toutes les générations et jette le désespoir dans les âmes qui n’en connaissent ni l’origine ni les remèdes. La mélancolie déborde dans la littérature de l'humanité; c’est la note dominante dans la musique qui s’en dégage, mêlée à quelques chants de fête composés pour noyer sa tristesse entre deux lamentations. È Mais toutes les écoles n’ont pas du mal la même notion, celle surtout du mal moral, qui est la racine de toutes les autres : toutes ne le placent pas au même endroit. Nous avons vu que le libéralisme résume le bien dans un gouvernement régulier, et tout le mal dans un gouvernement établi hors des bases de la saine raison : inutile de répéter ce que cette doctrine a d’incomplet et de superficiel. Le socialisme enseigne que le mal est dans la société dont les lois ont été faus-
sées par des principes erronés et par la politique qui les ap-
pliquait. Le catholicisme place le mal dans l’homme, avec une logique parfaite; car si le mal n’était pas d’abord dans l’homme, comment se serait-1l communiqué aux gouvernements et à la société? L'homme est la cellule organique dont le développemeni engendre toutes les cellules qui composent les gouvernements et la société. La simple philosophfe démontre la supériorité et la vérité du catholicisme dans l'espèce.