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De ces différentes notions du mal découlent des solutions corrélatives, et qui ne se ressemblent guère. Le libéralisme a sa recelte, qui consiste dans des changements successifs 1ntroduits dans le fonctionnement du gouvernement; les plus importants sont les renouvellements périodiques des ministères, identiques au fond, et entre lesquels on ne discerne guère que des nuances, traduites par les contingences de la politique au jour le jour, pour réformer quelques abus et adopter des mesures de détail, qui assurent l’ordre matériel dans des situations toujours critiques, qui préparent de tristes lende-
mains. | |
Le socialisme prétend que le mal est dans la société; sa conclusion est qu’un bouleversement général est nécessaire pour guérir les vices dont elle est atteinte et amener le règne de la justice en mettant tout à sa place. Ce bouleversement, qu'il appelle une réforme, — un mot plus civilisé et qui n’effarouche pas d’abord, — doit s'étendre à tous les éléments de la société : l’autorité politique, le mariage, la famille, la propriété, l’enseignement, la magistrature, les codes, l’armée, la marine, le travail, l'atelier, patrons et ouvriers, rien n'échappe, tout ploye sous le cylindre pesant qui nivelle les plans, en abaissant les montagnes, én comblant les vallées. On sait que le socialisme a la main vigoureuse et le geste Souverain : quand la persuasion ne réussit pas, la violenc« a raison des résistances. Dans ce désastre des institutions politiques, civiles, économiques, il faut admirer la logique de l’école qui l’accomplit. |
Le catholicisme croit au mal; il en connaît la source, et il le cherche là où il germe, où il grandit, d’où il explose, comme les laves vomies par un volcan; il prêche la réforme du cœur humain par l’accomplissement de la loi, par la mortification des passions, par la prière qui attire la grâce de Dieu, et par les sacrements qui sont les canaux par où cette grâce arrive jusqu'à nous; c’est ainsi que le catholicisme réforme la société par l’homme réformé, et cela sans bouleversements, sans guerre entre les classes, en respectant les bases pri mordiales sur lesquelles la société a été établie. Cette réforme, qui esi une. véritable création, il l’entreprit à une heure so: lennelle de l’histoire, quand le vieux monde croulait de toute part, menaçant d’ensevelir l'espèce humaine sous ses ruines, comme autrefois le déluge l’avait enlizée dans ses eaux
et couchée dans un suaire immense fait de limon impur. Cette réforme, le catholicisme la continue chaque jour SOUS nos. yeux, chez les peuples avancés, malades des vices de la civilisation, et chez les peuples jeunes, à peine nés à la vie sociale, dont il est comme le pédagogue, et qu’il prépare peu à peu à prendre leur rang dans la famille des races qui ont atteint leur plein développement.
Ni le libéralisme, ni le socialisme, ne veulent de cette théologie : ils déclament plutôt contre elle, au nom des droits de la nature parce qu'ils ont une source commune dans le rationalisme. Ils soutiennent, avec une légère nuance dans l’accent, là bonté originelle de l’homme : c’est donc l’homme qui doit réformer le gouvernement et la société, sans se réformer lui-même, ce qui serait un non-sens. Ainsi l’antagonisme est flagrant entre ces écoles et le catholicisme : il est irréductible.
Le socialisme, toujours plus logique, ne s’arrête pas en chemin : puisque l’homme est bon originellement, il est tel dans toutes ses parties; en lui il y a une unité parfaite. De celte unité et de cette bonté il a déduit les conséquences que l’on connaît, et qui ont fait sa célébrité en prouvant sa mons- truosité. L'unité de l’homme exclut toute dualité, celle de
l’âme et du corps, de l’esprit et de la chair, celle des passions
bonnes et mauvaises. L’unité dans l’homme emmène l'unité dans les choses : pouvoir public, propriété, droit privé, individus, tout est absorbé dans une vaste unité, tout est courbé sous un despotisme universel. La bonté originelle de l’homme constitue la sainteté des passions : tous les mouvements, tous les désirs, tous les amours, ce qu’on appelle en langage évangélique la triple concupiscence, sont légitimes ; il ne faut rien retrancher de l’âme humaine, il ne faut rien comprimer, mais plutôt laisser un libre cours à tous les faits psychiques et physiologiques : il ne reste qu’à les harmoniser, dans l’individu d’abord, ensuite entre les individus distribués en groupes. C’est Fourier, c’est Saint-Simon, c’est Cabet, c’est Considérant, qui sont visés dans ce tableau, avec leurs théories autant ridicules qu'odieuses, éternelles chimères, que la. singularité a sauvées de l'oubli en les rayant du monde des réalités. Ces groupes ont un moment égayé les contemporains, qui cessèrent de rire quand la guerre civile, qu’ils avaient pré-
parée, ersanglanta les rues des capitales. Les utopies, en matière politique et sociale, ont souvent de pareils lendemains. Donoso Cortès, restant toujours dans la haute spéculation, réfute le socialisme à l’aide d’une métaphysique puissante, qui va au fond des choses, dans les essences, comme dit l’école; Hercule de l'idée, il étouffe le monstre dans son étreinte. Qu'est-ce que la société ? demande-t:1l ; est-ce la somme des individus qui la composent? est-elle un être existant par lui-même, d'une existence propre et comme distincte de celle des individus ? Dans la première hypothèse, le mal vient de l'homme: alors que devient la doctrine de sa bonté originelle, qui est la base principale du socialisme philosophique : déjà l’idole chancelle. Dans la seconde hypothèse, une double question se pose : le mal qui est dans la société est-il essentiel ? est-il accidentel? Si le mal est essentiel, il faut en fournir une explication. Les écoles socialistes la cherchent encore : elles affirment le mal; elles le décrivent souvent avec éloquence qui est l’éloquence de la colère et du désespoir; elles accusent, elles maudissent les artisans supposés des douleurs de l'humanité et prêchent la révolte aux victimes trop patientes. Mais ces déclamations ne dépassent pas le fait du mal existant : elles n'arrivent pas à la cause. C’est la vieille plainte des âmes généreuses, égarées par la douleur même, qui se transmet d'âge en âge, et qui a son écho chez les économistes contemporains, qui ne sont guidés ni par une sage philosophie ni par les enseignements du catholicisme, à travers les âpres sentiers du problème insoluble qu'ils agitent et qu'ils tourmentent, pourrait-on dire, désespérément. Mais si le mal est accidentel, il semble qu'il est plus facile de répondre à la question : on peut indiquer l’heure où le bonheur de la société a cessé, le lieu où s’est produit le désastre, et dire le nom de celui qui a ainsi empoisonné le sang de sa race et brisé ses destinées. Ce n'est pas tout. Si le mal est essentiel, il ne suffit pas, pour le guérir, de bouleverser les institutions “sociales, de toucher à l'autorité politique, au mariage, à la famille, à la propriété, au régime de l'atelier, aux conditions du travail : quand toutes ces réformes seront accomplies, l’important restera à faire, c’est-à-dire détruire la société ellemême, puisqu'elle est incurable, et rendre à l’homme sa liberté, qui reviendra à l’état sauvage, errant dans les forêts avec les singes, ses ancêtres, dont il n’aurait jamais dû se
séparer sl avait voulu éviter les douleurs de la vie s0ciale. ;
Dans une dernière considération, Donoso Cortès achève de confondre les écoles socialistes, en ajoutant une ontradiction à toutes celles qu'il a relevées contre elles. Elles admettent l'existence du mal et la nécessité d’une rédempüon; le mal est dans la société, La rédemption viendra de l’homme; l'homme rédempteur est plus qu’un homme : il est Dieu, car il fait l’œuvre de Dieu. Cependant, le mal est dans la société par le fait de l’homme; d’où cette conséquence, que l’homme est à la fois la cause et le réparateur du mal. Plus logique que le socialisme, le catholicisme enseigne que le mal est dans l’homme et, par l’homme, dans la société; mais il cherche le rédempteur en dehors de l’homme : c’est Dieu. Admirable déduction qui forme, avec la doctrine du socialisme, un contraste victorieux.
L’apologétique emploie toutes les armes loyales pour défendre le catholicisme contre ses ennemis ; une de ces armes, et non pas la moins redoutable, consiste à opposer aux ennemis leurs propres témoignages. Ici, Proudhon, qu'il est impossible de renfermer dans une formule, entre en scène pour réfuter toutes les théories des écoles socialistes. IL s’inscrit d’abord en faux contre la nature harmonique de l’homme qui demeure pour lui essentiellement antithétique : « L'homme, considéré dans l’ensemble de ses manifestations et après l’entier épuisement de ses antinomies, présente encore une antinomie qui, ne répondant plus à rien sur la terre, reste ici-bas sans solution. C’est pourquoi l’ordre dans la société, si parfait qu’on le suppose, ne chassera jamais l’amertume et l’ennui : le bonheur en ce monde est un idéal que nous sommes condamnés à poursuivre toujours, mais que l’antagonisme infranchissable de la nature et de l’esprit tient hors de notre portée ». C’est peu encourageant pour les rêveurs œui annoncent l’âge d’or pour demain ou après-demain au plus tard.
Sur la bonté originelle de l’homme, il écrit : « Le plus grand obstacle que l'égalité ait à vaincre n’est pas dans l’orgueil aristocratique du riche; il est dans l’égoïsme indisciplinable du pauvre. Et vous comptez sur sa bonté native pour réformer tout à la fois et la spontanéité et la préméditation de sa malice! » Il ajoute avec un redoublement d’ironie : « Vrai-
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ment, la logique du socialisme est merveilleuse ; l’homme est bon, disent-ils, mais il faut le désintéresser du mal pour qu'il s’en abstienne; l’homme est bon, mais il faut l’intéresser au - bien pour qu'il le pratique. Car, si l'intérêt de ses passions le porte au mal, il fera le mal; et, si cet intérêt le laisse inditférent au bien, il ne fera pas le bien. Et la société n'aura pas le droit de lui reprocher d’avoir écouté ses passions, parce que c'était à la société de le conduire par ses passions. Quelle riche et précieuse nature que Néron, qui tua sa mère parce que cette femme l’ennuyait, et qui fit brûler Rome pour. avoir une représentation du sac de Troyes! Quelle âme d’artiste que cet Héliogabale, qui organisa la prostitution! Quel caractère puissant que Tibèrel Mais quelle abominable société que celle qui pervertit ces âmes divines, et qui pourtant produisit Tacite et Marc-Aurèlel Voilà donc ce qu’on appelle innocuité de l’homme, sainteté de ses passions! Une vieille Sapho, délaissée par ses amants, rentre dans la norme conjugale: désintéressée de l’amour, elle revient à l’hyménée, et elle est sainte! Quel dommage que ce mot de sainte n’ait pas en français le double sens qu’il possède en langue hébraïque ! Tout le monde serait d'accord sur la sainteté de Sapho ». Aucun apologiste n’a réfuté plus éloquemment les somnia ægri du fouriérisme et du saint-simonisme. Quel justicier que l’auteur du Système des contradictions économiques ! À son tour il est exécuté.
Nous avons vu plus haut les contradictions successives dans lesquelles il tombe sur la question religieuse et comment en roulant de système en système, il arrive à la: négation radicale de Dieu, qu’en chemin il a invoqué pour le maudire l'instant suivant. Sur la question du bien et du mal, toujours antithétique, il se taille une théorie dont il emprunte les morceaux au socialisme et au catholicisme pour se faire une originalité : c’est la tentation de son génie. Avec le catholicisme, 1 admet que le péché est dans l’homme et non dans la société, et la nécessité de la pénitence et de la rédemption. Comme le socialisme, il dit que le rédempteur, c’est l’homme. Pour rester lui-même, il soutient que l’homme pécheur ne s’est pas fait pécheur, mais qu'il à été fait pécheur. Avec une parfaite logique, cherchant le rédempteur, il ne le trouve pas dans le Créateur, par qui l’homme a été fait mauvais; ce rédempteur, c’est l’homme lui-même. Oublions ce qu'il a
écrit sur « l'éducation de la liberté, l’apprivoisement de nos instincts, l’affranchissement ou la rédemption de notre âme... cette éducation de toute notre vie et de toute la vie de l’humanité, les contradictions de l’économie politique (qui) peuvent être résolues, la contradiction intime de notre être (qui ne le sera jamais) ». La désespérance ne saurait être mieux exprimée. Prenons la question telle qu’elle est posée. Donoso Cortès enserre Proudhon dans le dilemme suivant, comme entre les mâchoires d’un étau : ou l’homme a été bien fait, ou il a été mal fait; dans le premier cas, la thèse s'écroule faute de base; dans le second cas, voici le raisonnement de notre apologiste : si l'homme est mal fait, comment pourrait-
il se racheter lui-même, ce qui suppose une grande pertec- ) tion ? Il y a contrad:ction entre la nature de l’agent et sa fonction : on ne tire pas le bien du mal. Dire que l’homme est son rédempteur, C’est affirmer sa perfection ; comme, par hypothèse, 1l est mal fait, le oui et le non se rencontrent dans le même sujet. Prétendre que l’homme mal fait s’est acquis la
faculté de devenir son rédempteur, par évolution probablement selon la mode du jour, frise la plaisanterie en matière très grave; car l’homme rédempteur en puissance, en attendant de le devenir en acte, était déjà constitué dans un état très parfait, ce qui est contraire à l'hypothèse. Voilà qui est décisif contre toutes les théories du socialisme et contre Proudhon, son protagoniste.
À la fin de cette belle étude sur les questions fondamentales, qui ont pour objet Dieu, le bien et le mal en général, Donoso Cortès résume par tableaux les solutions qui se sont produites dans les temps modernes : la solution catholique, toujours ancienne et nouvelle, qu'il ne fait qu'énoncer, se réservant de l’exposer plus largement dans une autre partie de son Traité; la solution libérale et la solution socialiste. Après avoir silhoueté une seconde fois, avec les mêmes traits qu'il ne craint pas de répéter, ces deux dernières écoles; après avoir dit au libéralisme, son impuissance à faire de grandes choses, son goût pour les amalgames qui faussent toutes les idées, son.effort pour établir un équilibre entre le vrai et le faux sans jamais l’atteindre, et qui conduit à la confusion, non pas à la lumière, à la guerre, non pas à la paix toujours promise; comment 1 met le mal où ïil n’est pas et le remède où il ne se trouve pas; comment, par le principe dissolvant de la discus-
Penn OS SMILE
sion, il porte atteinte au bon sens des peuples, préparant ainsi tous les bouleversements et toutes les révolutions qu'il ne sait pas prévoir; après avoir accordé au socialisme quelque supérionté d’allure par la façon dont il {pose les problèmes, simple appareil théologique, tout de surface, qui semble me. surer les abîmes dans leurs profondeurs, et cache une fai. blesse radicale dans le labyrinthe tortueux de solutions contradicitoires, Donoso Cortès accuse le libéralisme et le socialisme d'impuissance, parce que « chacun d’eux forme un ensemble discordant et composé de diverses affirmations catholiques et de diverses négations rationalistes ». S’adressant spécialement aux socialistes, 1l les représente, « pillant dans la cité rationaliste et dans la cité catholique, prendre à celle-là ses idées, avec toutes leurs contradictions, à celle-ci ses formes, avec toutes leurs magnificences ». Il fléérit avec amertume « les vols ignominieux qu'ils font au catholicisme, disant « que paraître accepter son dogme pour le mutiler ensuite est un procédé de charlatan, une bouffonnerie du plus mauvais goût ». Il termine par cette apostrophe véhémente : « Quoil vous vous dites les apôtres d’un nouvel évangile, et vous nous parlez äu mal et du péché, de la rédemption, de la grâce, toutes choses dont l’ancien est rempli! Quoi! vous vous dites dépositaires d'’ane nouveile science politique, sociale et religieuse, et vous parlez de liberté, d'égalité, de fraternité, toutes choses aussi vieilies que le catholicisme, qui est aussi vieux que le monde ? Celui qui a promis d'élever l'humilité et d’abaisser l’orgueil accomplit sa parole en vous; il vous condamne à n'être que d’'impuissants plagiaires de son immortel évangile, précisément parce que votre folle et criminelle ambition est de promulguer une loi nouvelle du haut d’un nouveau Sinaï, car vous n’aspirez pas à un nouveau Calvaire { ».
Le troisième livre du grand Traité que nous analysons est consacré aux « Questions et solutions relatives à l’ordre dans l'humanité ». Ces questions avaient été l’objet du livre précédent, considérées dans « l’ordre général »; l’ordre dans l'humanité y est logiquement inclus; mais il en est détaché à cause de son importance spéciale, et qu’il comporte des solutions plus grandioses, quoique selon les mêmes principes, et que les solutions dites catholiques, indiquées précédemment, y sont soumises dans tout leur relief.