Ilidem, pages
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térieusement obscur, de même il ne peut mesurer, y emploierait-il toutes les puissances de son, âme, la distance immense
qui existe entre nos péchés et le péché de cet homme, péché
comme lui unique par sa profonde malice et son incomparable énormité. Aucun homme ne s’est rencontré, aucun homme ne se rencontrera dans toute la durée des siècles, qui ait péché, qui puisse pécher comme Adam : le péché participant de la nature du pécheur, son péché fut à la fois un et multiple, un
en acte et tous les péchés des hommes en puissance ?. »
Il est permis à l’apologiste d'épuiser toutes les analogies pour projeter des rayons de lumière sur les profondeurs insondables du dogme, quand d’ailleurs il s’arrête avec respect devant le noyau obscur qui en occupe le centre.
. La suite est plus aisée; le dogme se déroule dans toute son ampleur, et de nouveaux horizons s'ouvrent aux regards du théologien philosophe. La source du mal est indiquée, ses résultats funestes sont décrits. Voilà la Rédemption : un monde sort des ruines accumulées par le péché, plus beau que le premier : l’humanité tombe pour s'élever au-dessus d'elle-même. C’est le génie divin qui intervient, ce génie fort de puissance et d'amour, qui, après avoir tiré la création du néant, va maintenant tirer le bien du mal : l’œuvre est plus sublime. Le postulat de cette exposition, c’est le dogme catholique dans toute sa rigueur, c’est-à-dire la transmission du péché et de la peine. Pour qu'il y ait rédemption, il faut qu’il y ait péché et peine; si dans la chute originelle il n’y a qu’un malheur, le malheur est irréparable : l’homme corrompu et Dieu saint de toute sainteté se repoussent et demeurent séparés à jams's. Les déductions tirées de ce supposé sont immenses et quelque peu surprenantes * le libre arbitre devient une faculté inutile; l’homme perd son empire Sur la terre, la terre n’est pas unie à Dieu par l’homme et demeure séparée de son auteur; l’homme échappe à Dieu, qui ne peut l’atteindre, ni par sa bonté, ni par sa justice, ni par sa miséricorde. « Toutes les harmonies de la création s’évanouissent, tous les liens se rompent; le chaos est en toutes choses et toutes les choses sont dans le chaos. Dieu cesse d’être le Dieu catholique, le Dieu vivant. Dieu se retire dans ses hauteurs, les créatures dans leur bassesse, les créatures ne s’occupant plus de Dieu que Dieu ne daigne s'occuper d'elles? ». Une 1. Zbidem, pages 348-349,
2, Ibidem, pages 352-353.
OR D conséquence de ces conséquences, la dernière et la plus terrible, c'était l’irréparable perte de l’homme abandonné de Dieu et séparé volontairement de lui. Car l'intermédiaire de Dieu était nécessaire pour le relever; et cette intervention n’était possible que pour réparer le péché et effacer la peine. Il faut admirer chez Donoso Cortès la puissante logique dont il fait preuve lorsque de la substitution de l’idée de malheur à celle de peine dans la chute du premier homme, il dégage une série de catastrophes qui amènent l’écroulement général de la création, le renversement des hiérarchies, la rupture de l'harmonie universelle, l’éternelle séparation de Dieu et de
l'homme. Tous les anneaux de cette chaîne fortement reliés
entre eux semblent infrangibles; c’est tout ou rien. Mais :l y à, ce semble, un point vulnérable, c’est l’idée initiale, qu’on peut prendre pour un faux supposé, à savoir, que la rédemption ne peut s'appliquer qu’au péché et à la peine, non pas au malheur considéré en lui-même et séparé du péché. On admet assez généralement dans l’école que lincarnation du Verbe n’est devenue une rédemption que par accident à cause du péché de l’homme, et qu’elle aurait pu s’accomplir en dehors de cette hypothèse. Des docteurs enseignent que l'in* carnation du Verbe fut le point de départ des processions divines au dehors, et qu’elle était comme la pierre d’angle de la construction mondiale que Dieu avait arrêtée dans les desseins de son amour. Pourquoi ne se serait-elle pas réalisée pour guérir le malheur de l’homme déchu? Cela étant, toutes les catastrophes, tous les écroulements, toutes les confusions que Donoso Cortès a décrites avec des couleurs si vives étaient ou prévenues ou réparées : ce monde idéal, fruit de la venue du Verbe dans l'humanité, conservait toutes ses harmonies. Sur ces questions on peut disputer; le svstème de notre apologiste n’est pas sans doute contraire au dogme catholique; il faut le ranger parmi les opinions libres, quoiqu'il prête à quelques objections, et qu'il ne soit pas d’une absolue clarté. Mais quand on traite d’un mystère, des considérations mystérieuses dans une œuvre savante ne surprennent pas.
N’omettons pas une autre conséquence qui découle, d’après le même écrivain, de l'interprétation naturaliste du péché originel, qui consiste à enlever à la souffrance, à laquelle l’homme déchu était condamné, toute vertu expiatoire et purifiante.
à ti encore dr doditue continue les ÉRabonente précédents : L'expiation ne peut venir que de Dieu, l’expiation suppose
la peine: si la chute de l’homme n’est qu’un malheur et non
pas une peine, l’expiation ne se produit pas; la souffrance
de l’homme séparé du Dieu rédempteur demeure stérile, sans
consolation et sans fruit. Mais il y a deux logiques, celle de la vérité et celle.de l'erreur : dans le cas présent, c'est la logique de l'hypothèse.
Quoi qu'il en soit, Donoso Cortès nous a donné sur la | souffrance quelques pages de maître qu’on ne lit pas sans
admiration. Déjà, nous avons rencontré le tableau de la souffrance considéré comme sanction du péchét. Ici, il la
présente sous un autre jour : elle est l’expiation et la répa-
ration du péché. Quelques traits pris çà et là : « Parcourez
la terre en tous sens : regardez derrière vous, regardez devant
vous, dévorez les espaces et les temps; vous ne trouverez pas
autre chose dans toute l'étendue des domaines de l’homme
que ce que vous voyez autour de vous : une douleur sans trêve et une lamentation qui jamais ne finit. Mais cette , douleur volontairement acceptée est la mesure de toute grandeur: cariln ‘y à pas de grandeur sans sacrifice, et le sacrifice n’est autre chose que la douleur acceptée volontairement.
Le genre humain est unanime à reconnaître dans la douleur une vertu sanctifiante, et voilà pourquoi, dans tous les temps, sous toutes les zones, chez tous les peuples, l’homme a rendu culte et hommage aux grandes infortunes.
Ce n’est pas en vain que nous sommes jetés dans cette
grande fournaise des douleurs; nul n’y devient pire qu'il :
n’était, et beaucoup en sortent avec de hautes vertus qui auparavant leur étaient étrangères : l’un y entre impie et en sort plein de religion; l’autre avare et en sort répandant des aumônes; celui-ci n'avait jamais pleuré quand il y entra, et
il en sort avec le don des larmes ; celui-là n’avait jamais senti son cœur Ss’attendrir, et il en sort doux et miséricordieux. Il
y à, dans la douleur, je ne sais quoi de fortifiant, de viril,
de profond, qui est la source de tout héroïsme et de toute
grandeur; dès qu’elle nous touche, la mystérieuse vertu qui
est en elle nous grandit : l'enfant acquiert, par la douleur,
1, ILidem pages 219-224.
la virilité de l'adolescence; l'adolescent, la maturité et la gravité de l’homme fait; l’homme fait, la force du héros; le héros, la sainteté des saints 1. » |
Sans sortir de son cadre rigide, évoluant à travers les questions fondamentales, appuyé sur la grande loi de l'unité dans la variété, Donoso Cortès continue à poursuivre dans l’ordre humain les harmonies des choses que le péché avait détruites et que Dieu rétablit par le catholicisme. Du dogme du péché originel, il en dégage, avec l'unité de la race humaine, la loi de la solidarité. À la vérité, l’unité de la race peut se démontrer par les caractères physiologiques et psychologiques qu’elle présente à l'observation : c’est une question d'histoire naturelle : Lamarck, Buffon, Darwin suffisaient à cette tâche. La loi de la solidarité en découle logiquement, quoique la logique n'ait pas écrit l’histoire de l’humanité. Le dogme catholique, qui corrobore la doctrine de l’unité de l’espèce, établit plus solidement et avec plus de clarté la solidarité entre tous les hommes, coupables dans un seul d’un péché dont ils portent la terrible responsabilité. Le lien de nature, déjà si fort, se fortifie de celui du mal et de la douleur commune qui en est la sanction; l’unité et la solidarité se consommèrent dans la rédemption par Jésus-Christ, qui les enveloppe dans un même amour, en les baptisant dans son sang.
Devant ce fait humain, parce qu'il est divin, Donoso Cortès a un de ces coups d’aile qui élèvent sa philosophie sur les sommets : « Cette responsabilité en commun, qu’on appelle solidarité, est une des plus belles et des plus augustes révélations du dogme catholique. Par la solidarité, l’homme, élevé à une plus grande dignité et à de plus hautes sphères, devient quelque chose de plus qu’un atome dans l'espace, qu’un moment dans le temps : vivant déjà avant de naître, il se survit et sa vie se prolonge dans toute la durée des temps, se dilate dans toute l’étendue des espaces. C’est ce dogme qui affirma. et qui, en quelque sorte, a créé l'humanité, Ce mot, dépourvu de sens dans les sociétés antiques, n’est devenu que par le christianisme l'expression de l’unité substantielle de la nature humaine, de l’étroite parenté qui fait de tous les hommes une seule famille. L'on voit par là que le dogme de la