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patrie, ces deux foyers de la vie humaine, ces deux amours plus forts que la mort, qui ravage tant d’autres choses.
Mais parce que la doctrine de l'unité de race et le souvenir de la chute originelle s'étaient altérés et presque effacés, la
solidarité n’était parfaite ni dans la famille ni dans la patrie :
l’esclave est la démonstration la plus pathétique de l’erreur qui déshonora la civilisation païenne. Si cette erreur fondamentale n'empêcha pas la solidarité de réaliser les deux groupes sans lesquels la société ne saurait subsister, elle la renferma dans d’étroites limites; mesurée par des expressions géographiques, morcelée par les mers, par les fleuves et les montagnes, la solidarité ne s’étendit jamais à toute la surface du monde habité; elle avait créé les familles et les patries; elle n'avait pas fait l'humanité. On peut vérifier cette loi l'histoire à la main. De là les antagonismes qui divisent les peuples païens, les guerres incessantes qui les mettent aux prises, la force qui remplace le droit un peu partout, le faible opprimé sans quartier, l'étranger et l'ennemi désignés par la même expression dans. une langue sauvage, même chez les nations les plus avancées par la culture des lettres et des arts. Dans ces siècles cruels, il se forme des unités colossales qui servent de piédestal à des tyrannies monstrueuses. Telles ces monarchies de l’antique Orient, depuis les rois hiératiques de l'Egypte jusqu’à ceux de l'Assyrie, de la Médie et de la Perse. L'unité romaine devait les dévorer tous, et construire une synthèse qu’on pourrait alors appeler humanité, Mais la solidarité n’est pour rien dans ces vastes mouvements de races, dans ces chocs formidables pleins de ruines, de larmes et de sang. La solidarité suppose une sympathie réciproque entre les peuples, qui sert d’affinité à ces molécules vivantes, qui les attire dans une unité harmonieuse où chacune à sa place, où toutes trouvent la force protectrice qui se partage sans se diviser. Les unités formées par la conquête ont pour principe la foi à l'inégalité des races, pour levier l’orgueil des héros, et pour fin les satisfactions égoïstes des cités égoïstes, jalouses de développer leur territoire, leur commerce et leur gloire.
Avec le dogme catholique de l’unité de race et de la chute originelle, la solidarité avait péri dans l'humanité.
Ceci est suffisamment connu. Ce qui l’est moins, c'est la survivance de l'erreur païenne dans les écoles modernes, qui
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ont la solidarité humaine sur les lèvres et au bout de leur
plume, le libéralisme rationaliste et le socialisme, ces deux
frères Siamois de la Révolution, issus du même sang, avec des développements inégaux dans leur application. Donoso. Cortès leur fait subir un rude examen de conscience. À nouveau el sans se lasser, il leur délivre le même état-civil, malgré
la modération dont l’un s’enveloppe et la violence brutale
que l’autre affecte dans ses revendications. Ils ont des traits de famille facilement reconnaissables. Tous les deux nient le dogme catholique de la chute originelle; s'ils admettent l’unité de race, ils nient la transmission du péché, la responsabilité collective de l'humanité, la douleur comme sanction et expia-
tion du péché, quoiqu’ils ne la nient pas comme fait : mais
en lui assignant d’autres causes.
Ils partagent la gloire des contradictions dans lesquelles ils tombent, et qui sont relevées ici par ‘une analyse minutieuse et cruelle, qui fait entendre le cliquetis des antilogies accumulées dans un même système. Tous les deux sont accusés et convaincus de plagiat sur le dogme catholique de la chute, qu'ils repoussent et qu’ils amalgament avec leur doctrine. Le socialisme a le primat d'honneur dans cette volée de bois vert. Grand prôneur de solidarité, après avoir détruit la solidarité religieuse, base de toutes les autres, il la poursuit dans le famille en abolissant la propriété et le mariage; il Ja bannit de la société en condamnant l’idée de patrie, pour se précipiter dans un internationalisme effréné, et aboutir à la solidarité humaine, qui est contre nature en dehors du dogme catholique, où personne ne le suit, où lui-même n’arrive pas: Car il s'arrête en route devant les barrières que le sens commun, le cri de la conscience sociale et sa propre intuiton élèvent devant lui. |
La solidarité socialiste demeure donc un vain mot, une utopie pleine de menaces; et dans les essais que ses apôtres en ont fait, elle n’a laissé après elle que de lugubres souvenirs sur les ruines entassées. Du reste, la solidarité socialiste se distingue de la solidarité selon le dogme catholique par plusieurs caractères. Ce n’est pas Dieu qui l’a établie par sa bonté d’abord, par sa justice et sa miséricorde ensuite : Dieu est banni de cette conception parce qu'il l’est de partout. Ce n’est pas la fraternité qui en est l’inspiratrice; malgré les clichés collés sur tous les murs avec cette majuscule flam-
bovante, c’est la haine, fille de l'orgueil, là haine de la propriété, du mariage, de l’autorité et autres institutions que la nature a établies ét que la foi des nations protège depuis le commencement. Ce n’est pas pour effacer les antagonismes des races, des peuples, des classes : én dépit des plus belles promesses, c’est la guerre qu’elle a allumée sur son chemin; et jamais le monde ne goûta une paix si précaire que depuis qu'on proclama la paix universelle. Enfin la dignité de l’homme n’a rien à gagner dans la solidarité socialiste. Sous le niveau qu'elle passe sur toutes les têtes, dans les unités ou groupements qu’elle forme, l’homme n'est qu'une quantité qu’on peut représenter par une lettre de l’alphabet où par un chiffre : il fait nombre, absorbé dans le grand tout, sans conscience, sans droit, sans responsabilité. Telle n’est pas la solidarité d’après le dogme catholique. Ici, Dieu préside; c'est lui qui a créé la solidarité humaine en tirant tous les hommes d’un seul, et qui, en les assemblant dans la même peine, Suite d’une même prévarication, les console par l’espérance d’une même rédemption. Cette solidarité a fait de l'humanité une famille; elle a rapproché les races, elle a éteint les haiïines, elle à fait circuler des courants de sympa: thie entre les classes, réconcilié le pauvre et le riche, le patron et l’ouvrier, le prince et le sujet, le grec et le barbare, dans upe unité immense, qui va d’un pôle à l’autre pôle, où toutes les couleurs se rencontrent, où l’on parle toutes les langues, où l’on professe la même foi, où l’on partage toutes les épreuves adoucies par la réversibilité des biens. Dans cette unité, qui s'appelle l'Eglise, les hiérarchies ne sont pas sacrifiées ; l’homme garde tous ses droits, sa conscience et sa liberté; les nations y conservent leur nom, leur génie, leurs lois, leurs gloires. Le socialisme, avec ses doctrines internationalistes, n’en fera jamais autant. Les constructions qu'il a élevées sur un point du globe, à Paris ou ailleurs, ont vécu quelques heures et se sont écroulées en provoquant la risée de ceux qui assistèrent à leurs folles entreprises : Fourier, Saint-Simon, Cabet, Considérant, Louis Blanc y ont attaché leur nom : on peut y joindre celui de Proudhon, qui représente dans la spéculation l’extravagance du génie.
Mais un autre caractère distingue la solidarité selon le dogme catholique de la solidarité socialiste : c’est lexpiation. L’altération des révélations primitives, qui avait laissé sub-
sister la foi à la chute originelle, n’avait pas étouffé entièrement le sentiment de la responsabilité, qui s’étendait du père aux enfants, conséquence logique d’une solidarité mystérieuse et acceptée quand même, d’une manière vague et imprécise, ‘et réelle cependant. Cette vérité est susceptible d’une démonstration rationnelle, historique et dogmatique : le sacrifice en est la manifestation la plus éioquente. Le sacrifice est le fait le plus universel et le plus persistant que présentent les mœurs des peuples, civilisés ou barbares. Il fut d’abord un rite religieux par lequel on rendait au Dieu véritable ou aux idoles le culte que la nature seule dicte aux créatures. Mais l’effusion du sang des animaux lui donna un caractère symbolique qui acheva de se déterminer par l’effusion ‘du sang humain. L'idée qui circule à travers ces hécatombes, c’est l’idée d’expiation d’une faute commise qui pèse sur la conscience des nations, et leur enlève le repos de l'âme jusqu’à ce qu’elles soient délivrées. De Maistre, après bien d’autres publicistes, a savamment écrit sur cette grande question !. Donoso Cortès, à son tour, expose en suivant la même doctrine, avec moïns d’érudition détaillée, mais avec plus de profondeur théologique et des concentrations d'idées qui résument tout dans un relief vigoureux. « Le vent des traditions bibliques n’a jamais cessé de souffler sur le genre humain, et toujours le genre humain a cru, d’une foi invincible, que l’effusion du sang est nécessaire; qu'il y a une manière de répandre le sang qui purifie; que répandu d’une autre manière, le sang rend coupable. Toute l’histoire atteste cetté triple croyance; elle ne nous montre qu’actes cruels, conquêtes sanglantes, bouleversements et destructions de villes fameuses, morts atroces, victimes pures offertes sur les autels fumants, luttes de frères contre les frères, des riches contre les pauvres, des pères contre les fils ; la terre nous apparaît comme un lac de sang que ne peuvent dessécher ni les vents avec leurs brûülantes haleines, ni le soleil avec tous ses feux. La foi commune se révèle avec non moins d’évidence par les sacrifices sanglants offerts à Dieu sur tous les autels, et enfin par la législation de tous les peuples : celui qui ôte la vie était toujours et partout condamné à perdre la vie, à être retranché de la communion des vivants ? ».