‹ Les apologistes espagnols au XIXe siècleChapitre 36 sur 86 · Eclaircissements sur les sacrifices · texte numérisé non relu

Eclaircissements sur les sacrifices

21000 cttato. page 43611055)

Dans l'interprétation de ce fait universel, qu’on peut appeler une loi de l’histoire, Donoso Cortès dégage du symbole toutes les réalités qu’il contient; et, dans un résumé puissant, comme dans un foyer où tous les rayons de la lumière convergent et s’additionnent, il présente ia synthèse des dogmes catholiques, enchaînés l’un à l’autre par les anneaux d’une logique infrangible, qui fait qu'il faut les nier tous si on ne les accepte pas tous : ce point central, ce nœud des choses divines et humaines, c’est la sacrifice. « Après avoir examiné séparément en lui-même chacun des dogmes relatifs à l’ordre universel et à l’ordre humain, nous avons voulu les considérer dans leur harmonieux et magnifique ensemble. Nous les avons trouvés réunis dans l'institution des sacrifices sanglants, dont l’origine remonte à l’âge qui suivit immédiatement la catastrophe paradisiaque. Cette institution mystérieuse était, d’un côté, la commémoration de cette catastrophe, ainsi que de la promesse d’un rédempteur faite de Dieu à nos premiers parents ; elle était, de l’autre, comme une incarnation des dogmes de la solidarité, de la réversibilité, de l'imputation et de la substitution; elle était enfin le symbole parfait du sacrifice futur, tel qu'il a été réalisé dans la plénitude des temps ? ».

Cet ensemble harmonieux, qu'il saisit si bien, doué qu’il est, comme tous les hommes supérieurs, du don de découvrir les rapports cachés des choses, lui arrache en un autre endroït un cri d’admiration : « Ainsi, le catholicisme tout entier, le catholicisme qui explique et qui contient toutes choses, se trouve, par un prodige de condensation, expliqué et contenu dans le premier sacrifice sanglant offert à Dieu par un homme (sacrifice d'Abel). D'où vient donc à la religion catholique cette vertu de se dilater et de se condenser avec une puissance de dilatation et de concentration qui va jusqu’à l'infini? d’où lui viennent ces doctrines, immenses dans leur variété, et tenant toutes dans un symbole? et d’où lui vient ce symbole assez vaste et assez parfait pour contenir tant et de si grandes choses? de telles consonances, de si sublimes harmonies, des perfections si hautes et d’une beauté si souve:raine, ne sont-elles pas au-dessus de l’homme, ne dépassentelles pas non seulement tout ce que nous pouvons embrasser par l'intelligence, mais encore tout ce que nous pouvons atteindre par l'imagination ou par le désir! »?

\ 1. Zbidem, page 439. Da

— 96 ni

L'interprétation catholique des sacrifices sanglants échappe absolument aux écoles du libéralisme rationaliste et du so-

cialisme; ni l’un ni l’autre n'ont la clef du mystère. Cette

clef, c’est le fait initial de la chute originelle avec ses conséquences logiques, dont le genre humain avait conservé un vague souvenir et qui a rencontré ici une négation absolue;

cette négation amène toutes les autres. C’est pourquoi les.

sacrifices sanglants des vieux siècles, qui se sont continués jusque de nos jours chez les races encore païennes, s’expliquent pour ces écoles par la superstition, qui fut toute la religion des peuples plongés dans l'ignorance, et par la barbarie des mœurs, qui régna longtemps chez eux avant que la civilisation, en amenant le progrès en toute chose, ne les eût adoucies ; la civilisation, fruit du génie de l’homme, du travail du temps, est la seule rédemption qu’elles admettent : Orphée est leur Christ. Ces écoles n’ont pas pénétré le mystère des sacrifices ; elles n’en ont compris ni le symbolisme, ni la valeur expiatoire : courbées sur les faits, sans idéal, sans hori- Zon, réduites aux procédés de l’observation terre à terre, elles blasphèment ce qu’elles ignorent. Parce que les sacrifices sont l'expression la plus énergique de la douleur volontaire, offerte comme l’expiation du péché, la sainteté de la douleur leur échappe, et leur action est un long effort pour la chasser du monde. Elles cultivent avec ardeur l’économie politique : elles ont créé cette science dont elles creusent les problèmes, à la poursuite de solutions qui leur échappent, parce qu'elles vont contre la force des choses, et qu’elles veulent détruire

le monde tel que Dieu l’a établi pour lui donner des bases :

nouvelles. Le premier article de la constitution du monde nouveau, c’est l'établissement du bonheur universel et l’abolition de la douleur : c’est l’idée-mère de toutes les élucubrations qui fermentent dans leurs cerveaux malades. Le catholicisme ne condamne pas l’économie politique en tant que science; il ne condamne pas les écrivains et les hommes d'Etat qui étudient les règles de la production et de la répartition de la

richesse dans les nations : en cette matière, il y a des abus à

réformer, des améliorations à introduire; d’une manière générale, travailler à adoucir la douleur, à rendre plus légère celle qui pèse sur les classes les plus nombreuses, et que le paganisme avait sacrifiées, C'est plus que légitime : c'est beau. Le catholicisme bénit les grandes âmes qui se vouent à ce

labeur cruel mais glorieux. Mais quand l’économie politiqué se matérialise, qu’elle ne combine que des molécules, qu’elle ne remue que des chiffres, il avertit ces ouvriers égarés qu'ils font fausse route, et que le sacrifice par la douleur acceptée est une des conditions de la vie humaïne, à quelque degré de civilisation qu’elle soit arrivée.

Le socialisme se distingue par sa haine pour le sacrifice et pour la douleur qui l’exprime. Dans ses rangs, il y a des algébristes, qui calculent à froid les équations du capital et du travail, du prix de revient et du prix de vente: leur haine est écrite en chiffres. À côté, il y a les combattants de l’idée, journalistes, professeurs, philosophes et orateurs, chargés de donner l'assaut aux institutions qui couvrent les crimes des possédants. Ici, la haine éclate en colère, et la colère arrive jusqu'à l’éloquence, si l’éloquence est le son que rend une âme passionnée. Les plus violents poussent jusqu’à l’athéisme, quand ils n’accusent pas Dieu lui-même d'être l’auteur du mal qui désole les nations; leurs yeux s’enflamment, leur regard est menaçant, leur bouche écume; la haine sort de tous leurs sens et s’épanche comme un torrent de lave du cratère d’un volcan. Proudhon est l'orateur de la haine éloquente. — Les plus modérés accusent la société, et prêchent la réforme à tous les carrefours du haut en bas de l'édifice social. Des deux côtés, dans un langage différent, on dénonce la douleur comme un mal stérile, qui est le crime des uns, et le martyre immanent des autres. Ici, la théologie catholique a perdu ses droits.

Parmi les faits symptomatiques de cette erreur, Donoso Cortès s'arrête à l’abolition de la peine de mort, qui est professée en doctrine par la plupart des criminalistes modernes, et qui à passé dans la législation de quelques Etats. On voit comment le fait se rattache à la théorie des sacrifices sanglants. En France, Victor Hugo donna le signal avec son célèbre roman :« Les derniers jours d’un condamné ». Il fut suivi par tous les jeunes, toujours prompts à courir après la nou veauté ; de proche en proche, l’idée se répandit et gagna l’enseignement du maître: aujourd'hui elle est à la mode. Des courants circulent dans les esprits, sous l'étiquette de l’humanisme, qui nous inclinent à adoucir les peines, en diminuant chez nous l’horreur du mal. Le dogme cathoïique s’efface, les

convictions fléchissent, les caractères s’énervent, la peine ré. Les Apologistes espagnols. . 7

pugne a dbtre nil Rdv fl Lu ranger parmi les

signes de l’affaiblissement des âmes le pacifisme, un néolo- gisme aussi contraire à la prospérité des nations qu'à la gram-

maire. Les libéraux, qui suent la modération par tous les pores,

et qui agissént en dehors du dogme, même quand ils sont ca-

tholiques, en vertu de ce postulat commode qu’on nomme «hy-

pothèse», tiennent des congrès, où accourent toutes les co- lombes de notre temps, portant à leur bec un rameau d’olivier.

Des abbés démocrates continuent les traditions de l’abbé de Saint-Pierre et du P. Gratry, et prêchent le Pax vobis qu'ils chantent à l’église, avec des intentions louables quoique rdi-

cules. Cependant, les puissances s’arment jusqu'aux dents,

perfectionnent leur ouüllage, développent leurs escadres et leurs régiments, tandis que les diplomates, qui siègent à La Haye, ne peuvent pas s'entendre quand on propose la réduction des effectifs et des budgets qui les entretiennent. Chacun sait par cœur les pages de de Maïstre sur la guerre : « La guerre est donc divine en elle-même, puisque c’est une loi du monde.

La guerre est divine par ses conséquences d’un ordre surnaturel tant générales que particulières; conséquences peu con-

nues parce qu’elles sont peu recherchées, mais qui n’en sont pas moins incontestables. Qui pourrait douter que la mort trouvée dans les combats n’ait de grands privilèges? et qui pourraït croire que les victimes de cet épouvantable jugement aient versé leur sang en vain ? Mais il n’est pas temps d'’insister sur ces sortes de matières; notre siècle n’est pas mûr encore pour s’en occuper; laissons-lui sa physique, et tenons cependant toujours les yeux fixés sur ce monde invisible qui expliquera tout 1 ». Il n’est pas vraisemblable qu’en rédi-

| geant ce premier paragraphe de son célèbre passage, de Mais-

tre pensât à l'abbé de Saint-Pierre. Nous n’avons garde de

2h appliquer à nos abbés démocrates.

C'est la même doctrine de l’expiation comme loi de he

toire qui guidait Donoso Cortès quand il protestait contre l’a- bolition de la peine de mort. Avec un sens très profond, il constatali que la nouvelle législation rompait avec le dogme

catholique de l’expiation. « Les théories relâchées des criminalistes modernes sont contemporaines de la décadence religieuse, et elles ont prévalu dans les codes quand s’est accomplie la complète sécularisation des pouvoirs politiques. Depuis

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