‹ Les apologistes espagnols au XIXe siècleChapitre 5 sur 86 · Vol. I, page · texte numérisé non relu

Vol. I, page

Le surnaturel est partout dans les œuvres de Donoso Cortès ; il ne rédige pas un paragraphe, il n'’écrit pas un billet que cette note n’apparaisse au bout de sa plume. Nous en trouvons A l'exposition en forme de traité dans L’Essai sur le catholicis- 205 me, le libéralisme et le socialisme. « Il est surprenant, a dit M. Proudhon, qu’au fond de notre politique, nous trouvions toujours la théologie». (Confessions d’un révolutionnaire, p. 61). Ce qui est surprenant, c’est l’étonnement qu’expriment ces paroles : la théologie n'est-elle pas la science de Dieu, l'océan qui contient et embrasse toutes les sciences, comme Dieu est l’océan qui contient et embrasse toutes choses ? Avant, comme pendant et après leur création, les créatures sont dans l’entendement divin : Dieu les tire du néant, mais il les crée selon un modèle qui est en lui éternellement, et où elles sont d’une manière suréminente, comme les effets dans leurs causes et les conséquences dans leurs principes, l'éclat des corps “1 lumineux dans la lumière qu'ils reflètent, les formes dans leurs ; éternels exemplaires. Elles y sont toutes ensemble : les mers et leur immensité, la terre et sa riche parure, les globes célestes et leur harmonie, les mondes et tout ce qu'ils renferment, les astres et leurs splendeurs, Les cieux et leurs magnificences ; tout ce qui fut, tout ce qui est, tout ce qui sera. La mesure, le poids, le nombre de toutes choses y sont avec elles, et toutes les choses en sortent avec nombre, poids et mesure. Les lois inviolables et suprêmes de tous les êtres y sont avec eux, et chaque être y est sous l'empire de sa propre loi; tout ce qui a vie 2 sous les lois de la vie; tout ce qui végète sous les lois de la végétation; tout ce qui se meut sous les lois du mouvement; tout ce qui est doué de la faculté de sentir sous la loi des sensations ; l'être intelligent sous la loi des intelligences ; l'être libre sous la loi qui règle et régit les volontés. Tel est le

sens dans lequel on dit, sans tomber dans le panthéisme, que <. toutes Choses sont en Dieu et que Dieu est en toutes cho- :

ses 1 ». : RÉCES

1. Donoso Cortès n'avait pas étudié la Somme de saint Thomas dans les Universités espagnoles. Littérateur par tempérament et par goût, il professa dans les écoles de l'Etat en écrivant dans les journaux. Cependant, À dans le passage cité plus haut, il met dans une langue imagée ce que le 2 Docteur angélique eñseigne sur la question : « L’exemplaire (le modèle, ) RAS le type ou prototype) est même chose que l’idée. Or, les idées, selon Fret saint Augustin, ce sont les formes premières ou raisons stables des choses, Rae formes qui n’ont pas été créées, mais qui restent immuables dans l’intelli- ins

gence divine ». Dieu est donc la première cause exemplaire de toutes Les Apologistes espagnols. 2

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« Si tout vient de Dieu et si Dieu est em tout, la science

qui donne la raison dernière de toutes choses ne peut être que la science de Dieu, la théologie; et ceci explique pourquoi, lorsque la foi diminue, les vérités diminuent dans le monde

exactement dans la même mesure, pourquoi la société qui se détourne de Dieu voit soudain une keffrayante obscurité envahir tous ses horizons. Posséder la vérité politique, c’est connaître les lois auxquelles sont assujettis les gouvernements; posséder la vérité sociale, c'est connaître les lois auxquelles sont soumises les sociétés humaines; or, pour connaître ces lois, il faut connaître Dieu; et celui-là connaît Dieu qui, entendant ce que Dieu affirme de lui, croit ce qu’il entend. Toute affirmation relative à la société ou au gouvernement suppose donc une affirmation relative à Dieu; et la théologie étant la science qui a pour objet les affirmations divines, toute vérité politique ou sociale se résout, en dernière analyse, en vérité théologique. Et ce n'est pas seulement la politique, mais toute science qui trouve en Dieu et par Dieu

sa raison dernière et sa suprême explication; la science de

Dieu, la théologie, en qui et par qui tout s'explique, est donc la science universelle ; il n’y a rien en dehors de cette science ; l’ensemble de toutes choses, le tout, est son objet; or, le tout est un et ne comporte pas de pluriel, la théologie est donc la science des sciences, la seule vraie science. »

Donoso Cortès pousse encore plus haut le mouvement transcendantal de sa pensée. Après avoir pris Dieu pour iexemplaire des choses, comme le lieu des idées types d’où tout procède, il s'enfonce dans l’analyse de la nature de Dieu, jusque dans sa vie intime, à la sainte Trinité qu'il adore, et dans le sein de laquelle il saisit la grande loi de tout ce qui

choses. On le voit avec évidence si l’on considère que pour faire une œuvre quelconque, 1l faut nécessairement suivre un modèle. C'est en effet, en reproduisant un modèle, soit qu'il l’ait extérieurement sous les yeux, soit qu'il n'en n'ait d'autres que celui qu'il a conçu dans l'esprit, que l'artiste donne à la matière une forme déterminée. Or, rien ne se fait dans la nature que sous des formes déterminées, et la détermination des formes

a nécessairement pour cause première la sagesse divine qui a conçu l’ordre

du monde, ordre fondé précisément sur cette détermination par laquelle les choses se distinguent les unes des autres. Nous ne pouvons donc trouver ailleurs que dans la divine sagesse ces raisons ou types des choses que nous appelons idées, c’est-à-dire formes exemplaires, et nous devons dire qu'elles existent dans l'entendement divin ». I, Q. XLIV, 8.

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