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neur, jusqu'à ce que la vocation à l’état ecclésiastique l’arracha aux dignités déjà acquises et à celles qui l’attendaient. Ce passé le suivra dans la Compagnie de Jésus où il va s’ensevelir, sans autre ambition que d'y vivre caché sous le joug de l’obéissance, en servant Dieu et en travaillant au salut des âmes, si ce sublime ministère lui est un jour confié. Mais le monde le poursuit dans sa retraite; le monde est quelquefois bon juge du mérite; il paye surtout le sacrifice généreux, spontané, des avantages que lui recherche avec avidité, de son estime et de son admiration. Sous la bure du religieux les épaulettes de l'officier de cavalerie brillent encore: on lui trouve ce trait de ressemblance avec Ignace de Lovola, le blessé de Pampelune, qui abandonne la milice du roi d’Espagne pour fonder celle de Jésus-Christ, et marche à sa tête pour combattre le Protestantisme naissant. À Paris, la magistrature se souvient qu'il siégea dans ses rangs; ses collègues de la veille vont s'asseoir au pied de sa chaire, en attendant de s’agenouiller à ses pieds dans sa pauvre cellule. Ainsi se forma la légende qui prépara les voies à l’homme de Dieu et assura ses triomphes sur les âmes.
Ses succès furent tels, que de nos jours aucun ouvrier évangélique, placé dans les mêmes conditions, n’en obtint de semblables. Son action s’exerça sur toutes les classes de la société, principalement sur les classes dirigeantes. Dans un pays divisé par les opinions politiques, il eut la confiance des hommes de tous les partis, qui cherchaient la vérité et la paix de l’âme, au milieu des tempêtes du siècle et des déceptions de l'existence, dans les pratiques religieuses. On accourait autour de l’homme de Dieu, parce qu'il l'était en effet, placé plus haut que les passions déchaînées, la croix à la main, et disant à tous : Venez à moi, vous qui souffrez. Paris tout seul, Paris, cet océan humain, la cité de tous les contrastes, de toutes les splendeurs et de toutes les misères, de toutes les vertus et de tous les vices, où la vie afflue, bouillonne et déborde, Paris absorba toutes les forces de son zèle jusqu’à l'épuisement. Mais Paris, capitale de la France, est encore la capitale du monde; toutes les nations y ont leurs colonies ; tous les intérêts y sont représentés ; tous les jouisseurs
nn SA et s'y donnent rendez-vous. Ainsi l’action du P. de Ravignan devint européenne et même cosmopolite. Sa parole publique était comme une nouvelle Pentecôte, recueillie avec émotion par des âmes qui parlaient toutes les langues. Sa parole intime atteignait, dans la direction, celles que son éloquence avait ébranlées; sa correspondance allait les chercher jusqu'aux confins du monde civilisé, et leur apportait la lumière et la consolation. Il est devenu un centre de vie chrétienne autour duquel gravitent les plus beaux noms de la société contemporaine, dans la politique, dans la science, dans les arts, dans les familles aristocratiques et royales, et dans les rangs de la hiérarchie ecclésiastique. Les archevêques de Paris l’honorent de leur confiance; Mgr de Quélen songe à le choisir pour son coadjuteur : il n’accepta que l’austère devoir de prononcer son oraison funèbre. [Il prêcha devant la reine Mare-Amélie; et quand il fut malade, les princesses d'Orléans demandaient du fond de l’exil les bulletins de sa santé. Il est en correspondance suivie avec le comte Molé. Il reçoit la rétractation de Chateaubriand mourant pour ce que ses écrits contenaient de contraire à la foi et à la morale. Il convertit des protestants de marque, généraux, princes de familles régnantes ; 1l est l’homme des derniers efforts de la grâce auprès de personnages qui avaient vécu loin de Dieu dans le tour billon des affaires, et qui réparent leur passé en se réconciliant avec les pratiques religieuses, encouragés par son zèle infatigable. Il est l’ami de Berryer, en attendant d’être le directeur de son âme. Il est familier avec tous les jeunes catholiques qui fréquentaient chez Mme de Swetchine, tels que Montalembert, de Falloux, le comte Beugnot, etc. Lenormant, l'illustre orientaliste, l'appelle « le Père spirituel de notre siècle ». Biot, membre de l'Institut, l’a en très haute estime. Le maréchal Saint-Arnaud et de Salvandy sont ses auditeurs furtifs au Sacré-Cœur de la rue de Varennes. Le prince Damidoff, le Lucullus de l’époque, lui écrit l'ennui profond qu'il ressent au sein de son opulente fortune. Les hommes de 1848 ont subi son influence : Buchez et Victor Considérant lui adressent leurs écrits. Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, voulut le faire archevêque de Paris après la mort de Mgr Aïfre: c’est à lui qu'il fit sa confession, quand, persuadé par sa pieuse mère, il se décida à remplir ses devoirs religieux. Ces faits, rapportés par l'historien de sa vie, auxquels on
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pourrait en ajouter tant d’autres, permettent de mesurer ses relations d’apôtre, et l'influence qu'il exerçca sur les âmes. Voyons maintenant la part qu'il prit aux affaires qui se rapportaient aux intérêts de l'Eglise. C'est ici que commence son rôle d’apologiste.
Puisque dans cette étude nous considérons le P. de Ravignan comme apologiste, nous pouvions taire ici son action d’édification dans l'Eglise et sur la société, et n’envisager que la partie militante de sa vie. Son historien nous le dépeint comme l’homme de Dieu, planant dans une région sereine au-dessus des orages qui ant bouleversé notre siècle. Il semble bien que par tempérament, autant que par esprit de sagesse, . il aimait la paix plutôt que la guerre, et désirait d’unir plutôt que de diviser. Il faut tenir compte de cette idiosyncrasie pour apprécier un peu plus loin son genre de parole et le classer parmi les orateurs de Notre-Dame.
Mais ce pacifique, qui demeurait étranger aux querelles des hommes, et qui ne s’y mêlait qu’un rameau d'olivier à là main pour rapprocher les partis, sortait de sa cellule, où il baisait les pieds du crucifix, pour devenir le soldat de l'Eglise, au premier rang des combattants, assez semblable à saint François de Sales dont la douceur ne reculait pas devant le danger, et savait braver les fatigues et la mort même pour tenir tête à l’hérésie au fond du Chablais. Ceux qui se le représenteraient comme un pieux directeur de dames et de bons chrétiens n’en auraient pas une idée adéquate : il faut le voir engagé dans les batailles de notre temps. Quand l’Eglise est persécutée dans le Grand-Duché de Bade, et que l'évéque de Fribourg, Hermann, est violemment arraché à son troupeau, c'est lui qui fait appel aux évêques de France pour venir au secours de leurs frères opprimés. Si la liberté d’évangéliser les Arabes de l'Algérie est refusée aux ouvriers apostoliques par un gouvernement mal inspiré, qui ne comprend pas que le christianisme est le principe de la vraie civilisation, el que pour faire des fils de Mahomet des fils de la France il fallait d’abord les baptiser, c'est lui qui rédigera un Mémoire adressé au ministre de la guerre, pour défendre les droits de l'Eglise et l’intérêt national bien entendu. Il avait à
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cœur la liberté de l'Eglise: le sens catholique, très développé chez lui comme chez tous les saints, lui faisait saisir son importance pour préparer le règne de Dieu sur la terre. Il ne ‘avait défendu qu’en passant, à l'occasion du conflit de l’évéque d'Alger avec le gouvernement français; il voulut en trai ter ex yrojesso dans un ouvrage spécial. On en était alors où nous en sommes encore aujourd'hui; il fallait plaider pour la liberté de l'Eglise devant une génération éprise de liberté, qui avait fait dix révolutions pour la conquérir, et qui, après l'avoir garantie à peu près à tout le monde, principalement aux méchants, s’obstinait à la refuser à l'Eglise. [ ne faut pas demander à l'impiété d’être logique. Notre apologiste mit
la main à l’œuvre, mais il ne la mena pas à bonne fin; il
en inséra les fragments dans l’Ami de la religion en 1844. C'est tout ce qui nous reste de sa noble entreprise N | | LR * *
Les circonstances expliquent pourquoi ce travail fut ina-
chevé. C'était en pleine crise que la Compagnie de Jésus
traversa de 1843 à 1845. C’est sur ce champ de bataille, dans une lutte ardente, retentissante, qui rend le monde entier attentif, qui passionne l'opinion en France, qui met la papauté en garde, qu'il déploie ses belles qualités d'apologiste. La plume à la main, au premier plan, quoiqu'il ne soit
qu’un simple religieux, point de mire du gouvernement per-
sécuteur, pris à parti personnellement, objet d’une haïne qui l'honore, il écrit au nom de la Compagnie dont il est le représentant, et comme au nom de l'Eglise dont les intérêts sont connexes avec ceux des opprimés. De l'Existence et de l'Institut des Jésuites: tel est le titre du plaidoyer qu'il pu-
bliait le 25 janvier 1844. Ce fut un événement. Le vaillant
apologiste affirme d’abord l'existence des Jésuites : pourquoi se taire quand on vit? pourquoi se cacher quand on fait le bien? Il affirme ensuite le droit à l'existence de sa société
non reconnue; c’est le droit public de son pays qu'il invoque,
celui qui appartient à tout citoyen français, garanti par la
Charte, et dont il veut avoir le bénéfice, lui et les siens. Ici
le jurisconsulte se retrouve avec sa compétence. Si c’est nécessaire, elle sera corroborée par le Mémoire du célèbre Vatismenil, qui est resté classique, et qui fait jurisprudence, si-
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non devant les tribunaux trop dépendants de l'Etat dans la matière, au moins auprès des juristes, et dont maître Rousse, avocat à la Cour de Paris, a donné de nos jours deux éditions nouvelles à vingt ans de distance. Ce que ni Vatismenil ni Rousse n’ont pas mis dans leurs Mémoires, c'est l'accent de l’âme, la note fière de l'amour d’un fils qui défend sa mère et lui fait un rempart de son corps. « La prudence a ses lois : elle a ses bornes. Dans la vie des hommes il est des circonstances où les explications les plus précises deviennent une haute obligation qu'il faut remplir. Je l'a voueraj : depuis surtout que le pouvoir du faux semble reprendre parmi nous un empire qui paraissait aboli, depuis que des haines vieillies et des fictions surannées viennent de nouveau corrompre la sincérité du langage et dénaturer les droits de la justice, j'éprouve le besoin de le déclarer : Je suis Jésuite.. Il y à d’ailleurs en ce moment trop d’ignominies et trop d’outrages à recueillir sous ce nom, pour que je ne réclame pas publiquement ma part d’héritage. Ce nom est mon nom; je le dis avec simplicité. » Membre de la Compagnie de Jésus, dont il affirme l'existence sans détour, il plaide pour elle le droit d'exister, et pour lui le droit de lui appartenir. « Catholique et Français, jouissant de tous les droits de citoyen, assuré de la liberté de conscience par la loi fondamentale, j'ai éprouvé un jour le besoin de me rapprocher de la perfection évangélique... Ces prêtres réunis sont légalement inattaquables, ou bien la liberté religieuse est un mensonge, et le droit public des Français, la loi fondamientale, une déception; car alors les paroles ont perdu leur vrai sens, et les mots n’expriment plus les idées ». C’est la para-
phrase éloquente du civis romanus sum de saint Paul devant
les proconsuls, qui en appelait à César pour se faire entendre avant d’être condamné. Nous sommes, disait notre apologiste, et nous avons le droit d’être. Si maintenant vous voulez
Savoir qui nous sommes, nous n’habitons pas des antres mys-.
térieux, nous ne sommes pas une société secrète : voici nos Constitutions : lisez et voyez; voici nos œuvres : jJugez-nous d'après nos œuvres. Peu rassuré sur l'issue de la lutte, il terminait sa défense par cette péroraison pleine de mélancolie et de noblesse : « Que si je devais succomber dans la lutte, avant de secouer sur le sol qui m’a vu naître la poussière de mes pas, j'irais m’asseoir une dernière fois au pied
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de la chaire de Notre-Dame. Et là, portant en moi-même l’impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma patrie, et je dirais avec tristesse : Il y eut un jour où la vérité fut dite; une voix la proclama; et la justice ne fut pas faite : le cœur manqua pour la faire. Nous laissons derrière nous la Charte violée, la liberté de conscience opprimée, la justice outragée, une grande iniquité de plus; ils ne s’en trouveront pas mieux ». Ce loyalisme, cette intrépidité, cette lumière faite méritaient de vaincre. Cependant le triomphe ne fut pas complet. Le gouvernement, issu de la révolution, ne valait pas assez pour défendre une si juste cause : « Il ne devait pas s’en trouver mieux ». Trois ans plus tard, il disparaissait emporté par la tempête; et la Compagnie de Jésus, à peine remise de la secousse, entrait en possession de la liberté qu’elle avait si noblement revendiquée, jusqu'à ce qu'on la lui disputât une fois de plus : car telle est sa destinée. ;
Queiques années auparavant le P. Lacordaire, qui avait laissé la chaire de Notre-Dame pour aller revêtir à Rome le froc des Dominicains, adressa à la France son Mémoire pour le rétablissem'ent en France de l'Ordre des Frères-Prêcheurs : on le connaît.
« Mon Pays ».
« Pendant que vous poursuivez avec joie et douleur la formation de la société moderne, un de vos enfants nouveaux, chrétien par la foi, prêtre par l’onction traditionnelle de l’Eglise catholique, vient réclamer de vous sa part dans les libertés que vous avez conquises et que lui-même a payées. Il vous prie de lire le Mémoire qu'il vous adresse ici, et connaissant ses vœux, ses droits, son cœur même, de lui accorder la protection que vous donnerez toujours à ce qui est utile et sincère ».
« Nous vivons dans un temps où un homme qui veut devenir pauvre et le serviteur de tous a plus de peine à accomplir sa volonté qu’à se bâtir une fortune ou à se faire un nom. Presque toutes les puissances européennes, rois et journa- Tistes, partisans de la monarchie absolue ou de la liberté, sont ligués contre le sacrifice volontaire de soi, et jamais dans le monde on n’eut tant de peur d’un homme allant pieds nus, et le dos couvert d’une casaque de mauvaise laine... Ce qui est inexplicable, c'est que quelques-uns, las des passions du sang et de l’orgueil, pris pour Dieu et pour les hommes d’un amour
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qui les détache d'eux-mêmes, ne puissent se réunir dans une maison à eux: et là, sans privilège, sans vœux reconnus de l'Etat, uniquement liés par leur conscience, y vivre à cinq cents francs par tête, occupés à des services que l’humanité peut bién ne pas concevoir toujours, mais qui, dans tous les cas, ne font de mal à personne. Cependant nous ne désespérons pas de nous, même en face de tous ces obstacles extérieurs. Nous nous confions à Dieu qui nous appelle et à notre pays.
« On a dit que les communautés religieuses étaient inter dites en France par les lois. Je n’examinerai aucune de ces questions ; car je ne me présente, en ce moment, ni à la tribune ni à la barre d’une cour de justice. Je m'adresse à une autorité qui est la reine du monde, qui de temps immémorial a proscrit des lois, en a fait d’autres, de qui les Chartes ellesmêmes dépendent, et dont les arrêts, méconnus un jour, finissent tôt ou tard par s’exécuter »
Le P. Lacordaire et le P. de Ravignan plaidaïient la même cause, avec une égale conviction et une fierté égale, chacun avec son allure. Le Jésuite, ancien magistrat, invoque la loi, et au besoin demande des juges : son génie positif trahit encore l'homme d’affaires, sans étouffer les envolées d’une âme blessée dans son droit et dans son amour pour la Compagnie dont il est le fils. Le Dominicain, plus idéal, franchit à pieds joints les prétoires, et dédaigne les subtilités de la procédure; il en appelle à « son pays », à l’opinion, à la reine du monde; il ne craint pas cette juridiction capricieuse : c’est plus crâne. Tous les deux ont écrit une page d’apologétique, qui fait penser à Lactance et à Tertullien.
Le P. Ravignan mérite encore le titre d’apologiste pour la part qu'il prit dans le dernier combat livré par les catholiques au monopole universitaire pour la conquête de la liberté d’enseignement. [ci son rôle, en restant moins principal et moins personnel, est encore considérable. La loi présentée par M. de Falloux divisa les catholiques : c'était une loi de transaction, qui ne contentait pas les plus ardents, et qui paraissait suffi jante aux opportunistes, en tenant compte de l’état des esprits à l'Assemblée nationale; une demi-iberté était préférable à
l'esclavage de la veille : il fallait la prendre. Dans ce conflit, le P. de Ravignan voulut être modérateur entre les opinions et créer l’unité dans l’armée catholique, pour assurer le vote de la loi. Il renonça même à son opinion personnelle, qu'il avait exposée dans la commission extra-parlementaire, et appuya indirectement ceux qu’on à depuis appelés « les catholiques libéraux ». Cette école, qui a fait du bruit, et qui à mérité les censures de Pie IX, était encore à ses débuts. Le P. de Ravignan, qui souffrait pour le bien général, fut accusé de subir les influences de trois hommes qui, plus tard, ont marqué dans les querelles doctrinales entre les théologiens et les politiques : c'étaient MM. de Falloux, de Montalembert et Dupanloup devenu évêque d'Orléans. Il avoua son amitié pour ces champions de l'Eglise, qui la défendaient par la parole et par la plume, et qui payèrent plus d’une fois leur courage de l'amende et de la prison. Il déclara avoir gardé toujours son indépen. dance, et n'avoir partagé en rien ce qui dans leurs opinions aurait pu ne pas être d’une orthodoxie parfaite. Malgré cette justification, il est resté sur la mémoire du P. de Ravignan comme une ombre légère d’un semi-libéralisme, contracté dans les fonctions laïques qu'il avait rembplies dans sa jeunesse, et au contact d'hommes, d’ailleurs très estimables, qui sous ce rapport ne furent pas toujours à l'abri de tout reproche. Mais pour dissiper cette ombre légère, il suffit de ne pas oublier qu'il était Jésuite. |
Après le vote de la loi de liberté, le P. de Ravignan, dont aucune déception amère ne déconcerte le zèle, prit part aux travaux de la commission fondée à Paris pour rechercher les voies et moviens d'application de la loi nouvelle. Il porta sa carte chez M. Thiers, le meneur avéré de la conspiration gouvernementale contre les Jésuites en 1845, et devenu, après f{es catastrophes qu'il avait déchaînées, l'avocat de la liberté d'enseignement en 1850. Il contint l’ardeur un peu téméraire de ses collègues, impatients de répondre aux demandes des familles en fondant des écoles libres. Il assista aux premiers {âtonnements ; il vit sortir de terre les premiers établissements, qui devaient produire des fruits si précieux, et en demeura comme le père. La loi de 1850 S’appelle « la loi Falloux » dans nos annales. D’autres y ont attaché leur nom par les services qu'ils rendirent à cette sainte cause. Malgré la dis-
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crétion de l'influence qu’exerca le P. de Ravignan, sa mé moire en est inséparable. |
Mais il est temps d'étudier l’apologiste sur la chaire de Notre- Dame. Sa prédication dura neuf ans, de 1837 à 1846. Ses conférences, éditées en 1860, en quatre forts volumes, sont rangées selon un ordre qui n’est pas tout à fait celui dans lequel elles ont été prononcées : ce détail est sans importance. Dans son ensemble, l’œuvre constitue un cours d’apologétique complet, qui mesure à peu près l’échelle théologique, et correspond aux attaques dont le catholicisme à coutume d’être l’objet. L’orateur ouvrit ses conférences de 1839 par une exposition préliminaire à larges lignes, vaste cadre, qui renferme tous les temps et dont il dégage ce qu’on peut appeler la loi de l’histoire : cette loi c’est la lutte. Tel fut l’état des esprits dans l'humanité déchue, que la lutte y est éternelle : lutte païenne, ou l'erreur avant Jésus-Christ; lutte mosaïque, ou la vérité avant Jésus-Christ; lutte évangélique, ou l’établissement du christianisme; lutte philosophique, ou le sophisme et le martyre; lutte hérétique, ou l’hérésie contre l'unité; en conclusion : la notion vraie du christianisme. L’année suivante l'orateur traite des préliminaires de la foi, sorte de cours de philosophie rationnelle, qui a pour base l'existence de Dieu. Il défend ce dogme fondamental contre le natura-. lisme et le fatalisme, en vengeant la liberté de l’homme, et en analysant par une psychologie pénétrante le sens religieux qui le rattache à Dieu, son principe et sa fin.
Mais le christianisme est venu éclairer la philosophie naturelle de lumières nouvelles, et porter l'humanité au-dessus d'elle-même, en la plaçant dans un rapport plus étroit avec Dieu : c’est ce que l’orateur nomme le fait divin. Ce fait central, que tout prépare et d’où tout découle, a pour lui la possession historique. Jésus-Christ apparaît; il est homme : on l’a vu, on l’a entendu, on a touché de la main les plis de sa robe. Mais cet homme est Dieu : il a'affirmé sa divinité, il l’a démontrée par ses miracles, par sa doctrine, et par des caractères qui font de sa personnalité un idéal vivant, sans prototype antécédent, sans copie depuis sa manifestation.
Les conférences de 1840 traitent des droits de Dieu. Ces
droits, Dieu les exerce sur la raison de l’homme en lui révélant des vérités qui la surpassent et qu’il doit croire avec docilité. La raison et la foi sont mises en présence: ces deux forces ne sont pas antagonistes : la foi n’enseigne rien de contraire à la raison; la foi ennoblit la raison, elle affermit
ses connaissances, elle dilate sa vision en ouvrant devant
elle un champ plus vaste. Si elle lui impose des mystères impénétrables, elle en entoure les noyaux de rayons lumi-
neux, qui sont autant de garanties et comme des motifs de
crédibilité et une démonstration extrinsèque qui rend facile l’acquiescement que Dieu exige.
L'Eglise est la maîtresse de vérité que Jésus-Christ à instituée l’héritière de ses révélations, pour continuer ici-bas sa mission : c’est le pédagogue de l’humanité. Les caractères sou: verains de l'Eglise, son établissement divin, son autorité, son infaillibilité, les raisons qui démontrent ces caractères parce qu'ils sont nécessaires, son organisation, les divers degrés de sa hiérarchie, la Papauté qui la termine et qui la couronne en contenant tous les esprits dans une belle unité : telle fut la matière des conférences de 1841.
Dans l’apologétique, la question fondamentale c’est la foi : c'est la pierre qui porte toute l’économie du christianisme. Après l’œuvre étudiée objectivement et dans son rapport avec l'ordre rationnel ou philosophique, l'orateur se place au point de vue subjectif, en la considérant dans l’âme humaine dont elle devient une faculté supérieure. IL y cherche et il y trouve le besoin de la foi : la nature de la foi, la certitude qu’elle donne, l’obscurité sainte qui l'enveloppe s'harmonisent avec les aspirations de notre âme, tourmentée par le divin, qui
revient toujours quand on le chasse. L'orateur fit l’applica-
tion de cette psychologie aux trois principaux dogmes du christianisme, la Trinité, l’Incarnation du Verbe, la Rédemption.