‹ Les apologistes espagnols au XIXe siècleChapitre 66 sur 86 · CA · texte numérisé non relu

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Autant qu’on 0 en juger à baser après plus d’un don siècle écoulé, par une sorte d’apriorisme, quand l'histoire

dans la société distinguée de Paris et de la province qui suivait

tation attirait, mais que sa parole ne devait pas passionner :

ce sont les intéllectuels purs, égarés dans les systèmes, na tiles à la foi, et la jeunesse des écoles. Malgré le pas que l'apo: logétique avait fait avec lui et l’actualité des questions qu de abordait, il ne mettait pas assez de modernisme dans [a manière de les traiter; il se rapprochait trop de la PERTE

quait de modernisme pour ces auditeurs férus de liberté, de progrès, de civilisation : autant de miots mal définis qui re. tentissaient, alors comme aujourd’hui, à tous les échos de la publicité et faisaient tourner les têtes, Il ne salua jamais ces idoles du siècle du haut de la chaire avec enthousiasme: en

succès. Pour les auditeurs aventurés dont nous parlons, le . P.'de Ravignan manquait de hardiesse, il était trop, pondéré : ils restaient froids. Pour la jeunesse des écoles, in accordait

raison ses droits. La langue toujours correcte manque sue ke à couleur; le tableau n’occupe pas dans son discours une grande place, et n’est jamais assez saisissant pour enlever l'auditeur. Ses périodes ne se terminent pas par des traits, qui chez certains sont cherchés et deviennent des feux d'artifice ; une dou ce chaleur se dégage de sa parole; elle est latente et n’éclate

obtient par l'emploi de ces facultés séduisantes n’est pas tou-

jaloux : c’est tout au plus une préparation évangélique lointaine, un jalon planté, qui trace la voie à l’homme de Dieu chargé d'achever l'œuvre commencée. Telle parut être la mission du P. de Ravignan. | Les éditeurs des conférences du P. de Ravignan nous aver- 1 . tissent qu'il ne faut pas y chercher l’orateur tout entier, parce qu'il n'y est pas. « Il est superflu d'avertir le lecteur que les discours qu'il a sous les yeux, quel que soit leur mérite, ne sauraient lui donner une idée exacte du P. de Ravignan comme orateur. La grande puissance de sa parole résidait en partie dans son action, dans sa personne tout entière. On sentait sortir de sa bouche, comme on l’a dit souvent, une parole souverainement vraie, prêchée par un prédicateur profondément convaincu; et la raison se soumettait de bonne - grâce à l'autorité de la foi, sans penser même à la possibilité de la résistance ». (Préface, édition 1860).

Cette observation, qui n’est pas une précaution oratoire, était inutile. On prête au P. de Beauregard, qui prêchait à Notre-Dame peu de temps avant la Révolution, et qui prophétisa le culte de la déesse raison, en montrant du doigt l’au- . tel sur lequel se dresserait ce scandale, cette parole qui sent le maître : « On n’imprime pas (un orateur ». Il y a du vrai làdedans, à condition de ne pas forcer la formule. Dans les dis- ‘cours écrits de grands orateurs, même quand ils restent des monuments littéraires, il y manque la vie que l’action leur

communiquait : le geste, la voix, le regard, l'attitude, en tra- : duisant la passion de l’âme, achevaient l’éloquence. Mais l’écriture garde les lignes générales de cette éloquence, avec les pensées, l’ordre logique, la vigueur des raisonnements, la beauté des tableaux, la vivacité des mouvements. Si le sculpteur " anime le marbre et le peintre ses toiles; si les mouvements qu'ils ont imprimés à leur œuvre, demeurent après que le ciseau et le pinceau sont tombés de leur main, la littérature, dont la puissance d'expression est supérieure à celle des arts plastiques, ne trahira pas le génie, et conservera sa marque pour la transmettre à la postérité, affaiblie mais belle encore.

Tout Bossuet n’est pas dans Les Oraisons funèbres: Massillon n’est pas dans le sermon Sur le petit nombre des élus : et pourtant quelles émotions n’éprouvonsnous pas en relisant ces pièces à deux siècles de distance!

Mais certains orateurs perdent plus que d’autres à être

ne f

ie Suprinés. Ceux œqui ‘sont écrivains en même > temps de ‘orateurs.

se soutiennent par la beauté de la forme, souvent plus par | faite que dans l’action, quand elle à subi les dernières re-

touches de l’auteur. Je crois que le P. de Ravignan n’a pas

| gagné à l'épreuve de l'impression. L'historien de sa vié, ja-

Joux de sa gloire cependant, et à juste titre, déclare qu'il

parlait mieux qu’il n’écrivait. La lecture de ses conférences |

nous convainc que ce jugement est vrai. Telles quelles, elles

n ’expliqueraient pas le succès qu’elles obtinrent : on sait que. a

ce succès fut immense. La chaire de Notre-Dame était redou- de

table quand le P. de Ravignan y imonta, car le P. Lacordaire en

Le descendait. A prendre les choses humainement, on pouvait

Do craindre, non pas un échec, mais un enthousiasme moindre : ‘6e les deux orateurs étaient si différents! L'événement démentit ces prévisions : Le P. Lacordaire avait rempli la basili-

que, le P. de Beni la fit déborder; les auditoires égaux se

par le nombre se valaient par la composition : le tout Paris :

intellectuel était là. Les deux orateurs brillèrent comme deux

. astres qui né projetaient pas la même lumière: et quand. : Montalembert défendit à la tribune la cause de la Compagnie

de Jésus menacée dans son existence, il fit marcher de front

le Dominicain et le Jésuit: dans un célèbre parallèle qui ne s'est pas effacé de notre souvenir. dRLe

Les causes du succès du P. Lacordaire sont connues. Elles ne sont pas les mêmes pour le P. de Ravignan : chez Jui le talent en est une, l’action en est une autre. Par action jen ‘en. fa tends pas l'influence sociale qu’il exerçait autour de lui par ses relations, par ses services : ce serait expliquer un grand résultat par de peurs movens. L'action dont je parle ne se borne pas même à l’action oratoire, au geste, à La voix, à : l'attitude dont on connaît la puissance; c’est l’action de l'âme que je veux dire. Depuis Quintilien et avant lui, on sait que c’est l'âme qui rend un homme éloquent; quand l'âme est SOnore, si elle est bien servie par les organes qu’elle meut, elle déracine les assemblées. Mais de toutes les sonorités qui s’en échappent, il y en à une plus large, plus profonde, plus A agissante, c'est la note que rend l'âme des saints. L'éloquen: ce des saints est faite de conviction, d'amour, d'abnégation : “

portés à ‘un deuré d’ Éntenale. qui dépend Ja Este ordinaire, auxquels se mêle un magnétisme mystérieux qui vient d’ en haut, non pas du génie, qui s'appelle la grâce. C’est la raison Ex dernière des triomphes de la parole apostolique, Sans ‘rhétori- 0 que, sans phrases, qui subjuguait les aréopages étonnés de leur défaite. Le P. de Ravignan était un saint; saint dans sa cellule, au confessionnal, au chevet des malades : c'était encore un saint en chaire. Pour certains orateurs de marque la chaire est un trépied inspirateur : pour lui, elle devenait un Thabor ‘ où il paraissait transfiguré. Toute sa personne, naturellement distinguée, était la splendeur de son âme; l’ascétisme de ses traits, son profond recueillement en Dieu, la transcendance surnaturelle de sa doctrine qui s'élevait plus haut qu’une méditation philosophique, son calme solennel, la souveraineté de sa parole, son grand signe de croix resté légendaire,

étaient une prédication. On était saisi par cette vision avant . de l'entendre. Parmi les nommes d'élite qui suivaient ses conférences toutes les valeurs étaient représentées; plusieurs étaient des maîtres dans l’art de parler, au barreau, à la tri- bune, sur les sièges de la magistrature: ils étaient attirés par le talent de l'orateur : ils venaient surtout écouter un saint. Les sceptiques admiraient sa conviction en matière religieuse; les mondains étaient subjugués par sa vertu suréminente : ils ou- __ bliaient la phrase pour suivre l’idée et subir en silence l’ac- tion d’une âme pleine de Dieu. Tel était le secret de l’ soouASe du P. de Ravignan.

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… C'est pourquoi son apologétique eut d'autres effets que l’admiration de son auditoire avec sa répercussion dans les feuil- 5 les publiques et dans l'opinion des salons : elle obtint des résuk tats pratiques : on signalait des retours qui faisaient sensation. ï C'était son but : il le poursuivait avec ‘une ardeur infatigable. TP Il fonda les retraites pascales ; il établit la communion générale 3 des hommes: on lui doit ces deux institutions, qui sont la consolation de l'heure présente, et permettent d'espérer au 1110 milieu de toutes nos défaillances. C’est une belle figure que ur celle du P. de Ravignan : nimbée de talent et de sainteté, __ elle baigne dans une douce lumière qu'aucun orage n’a agitée,

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