Loco citato passim
DD tue
au XVII siècle, Bossuet y laissa une empreinte qui le place à part dans notre littérature : c’est le coup d’ongle de l'aigle. À notre époque, nul n’a parlé comme Lacordaire. Evidemment le P. Monsabré est quelqu'un; la personnalité ne manque pas à son œuvre; mais de prime abord, elle n’est pas saisissante. Lui aussi a ses envolées dans les sphères élevées de la théologie où il s’est acclimaté avec son maître saint Thomas. Comment remuer des dogmes sans participer à leur beauté ? C’est aussi difficile que de se mouvoir à travers les soleils sans en recevoir quelques rayons. Cependant la transcendance est rare chez lui. Peu jaloux de torturer les idées, encore moins de les fausser, pour dire des curiosités qui provoquent l'attention en choquant le bon sens et le goût, il se met derrière Ja majesté des choses en humble ministre de la vérité; son ton est si simple, l’analyse de la doctrine est si détaillée, que de temps en temps, sa conférence ressemble à une catéchèse. D'ailleurs, ayant pour règle d’épuiser la matière, il traverse des steppes arides où le grand jeu oratoire ne saurait 6e déployer. Comment, par exemple, produire des effets d’art en traitant des qualités de la contrition dans le sacrement de pénitence ? Je sais bien qu'il y a de la philosophie partout, et qu’on peut la dégager de tous les sujets. Alors il faut faire des synthèses, prendre les sommets des choses qui reflètent plus de lumière, comme les montagnes en dégagent plus que le fond des vallées; mais l'exposition doctrinale perd tout ce que gagne l’art. Le P. Monsabré est l’homme de la doctrine: 1l cherche à instruire et il y réussit; ses auditeurs emportaient du pied de sa chaire autre chose que des enthousiasmes éphémères et des vibrations nerveuses, je veux dire les vérités fondamentales du catholicisme : ce qui vaut beaucoup mieux.
Quelque supériorité qu’on apporte dans l’exposition, on n’est pas orateur sans les formes particulières à l’éloquence. Le P. Monsabré les possède à un degré qu’on ne soupçonne pas toujours, tant on s’est accoutumé à voir chez lui principalement l’homme de la doctrine. Il a l'imagination créatrice dans la mise en scène; il a des couleurs sur sa palette, et il peut dire sans témérité : moi aussi Je suis peintre. Il brosse, en effet, très bien un tableau, un tableau d'histoire ou de socio-
.Ugie, OU encore un paysage génésiaque du monde naissant. Voici la pièce : « Dieu crée, le ciel se peuple, l’espace immense ouvre son sein, le temps commence... Le Verbe, parole de Dieu, parle le monde. À chaque mot qu’il prononce les êtres se succèdent comme les flots harmonieux dont le mouvement, la vie, la beauté, la gloire grandissent pour rejoindre les rivages du monde angélique... Les substances incorporelles dont Dieu a environné son trône, toutes supérieures au monde visible par la perfection de leur nature et de leurs opérations, décroissent et descendent, à partir du plus amoureux des séraphins jusqu’au plus petit des anges, vers les créatures sur lesquelles doit s'exercer leur haute et salutaire influence. D'un autre côté, l'atome, parti des extrémités du néant, monte: sans cesse, tour à tour transformé par le mouvement et la vie, jusqu'à ce qu'il soit saisi immédiatement par l'esprit, et que dans un seul être la perfection du fini se joue et s'achève. Cet être, après l'apparition duquel Dieu s’écrie : Tout est bien, parfaitement bien, c’est l'homme, embrassement merveilleux, rendez-vous sublime de toutes les vies. Ses pieds sont fixés à la terre, mais son front sublime regarde les cieux. Il est matière comme le monde au sein duquel 1l est plongé; mais il est esprit comme les anges qui s’abaissent vers lui. [l gravite, il végète, il sent; mais il pense, 1l veut, il est libre, 1l voit, la vrai, il aime le bien. Il est mesuré par le temps et par l’espace; mais il s'empare de l'éternel, du nécessaire, de l’universel, de l’intelligible. Il reçoit les impressions du monde :‘nférieur; mais il les transforme; il fait penser et prier en lui tous les êtres dont il est le roi et le pontife. Il contemple les choses qui passent et se sent emporté dans leur courant. Mais il nourrit dans son cœur le désir et l’espérance certaine de l’immortalité. (Conférences de N.-D. — Conf. I).
On trouve moins souvent chez le conférencier de Notre- Dame, le tableau de mœurs, pour lequel Paris, le Paris impie et Jouisseur, le Paris des scandales financiers et politiques, cloaca maxima de tous les vices, bouillon de culture de toutes les utopies, arène de tous les entrepreneurs de révolution, lui aurait fourni des matériaux dont Tacite eût été jaloux. Très rare aussi le tableau de caractères pour lequel 1l était admirablement doué. S’il avait voulu, il aurait fait courir la Capitale, surtout les femmes, très avides de la prédication à portraits, semée de critiques piquantes, sans être amères,