‹ Les apologistes espagnols au XIXe siècleChapitre 75 sur 86 · II · texte numérisé non relu

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d'école qu'il était par tempérament, dissèque la question, et met en ligne les éléments constitutifs de la morale dans les trois titres suivants : la morale et la liberté — 1a morale et le devoir — la morale et la sanction. C’est tout bonnement le traité des Actes humains et le traité des Lois, tels qu’on les trouve dans tous les manuels de théologie, et qui ce jour-là passaient de Saint-Sulpice, où l'orateur les avait appris, sur la chaire de Notre-Dame. À retenir ce trait de sa manière, que nous remarquerons dans toutes ses conférences : il est

positif, il cherche le ferme plus que l'idéal.

En face de la doctrine, une doctrine perdue dans le camp de la libre-pensée et chez des modérés qui ont oublié leur catéchisme, l’Apologiste énumère et caractérise, en attendant de les réfuter, les systèmes de morale inventés pour suppléer la morale traditionnelle : c’est l’évolution naturaliste — 1a mrale de l'intérêt — la morale de l'instinct — la foi morale de Kant — l'idéal esthétique — le pessimisme — le cartésianisme. Les systèmes qu'il expose, notre Apologiste les connaît; car

il a beaucoup de lecture, et il est jaloux is être au courant deis

choses de son temps.

Pour se mettre à l’abri des défiances que ses exposés pourraient provoquer, il emprunte à l'ennemi ses propres formules : Fouillée de la Sorbonne, peu suspect dans l’espèce, est un de ses fournisseurs. L’effort de la philosophie rationaliste pour séparer la morale de Dieu remonte haut dans notre histoire; le XVIIIe siècle l'avait tenté en Angleterre et en France : mais cette erreur était restée à l’état de théorie privée, dans un coin de la littérature de l’époque. De nos

jours, l'erreur a revêtu des formes nouvelles, que trahissent les énoncés précédents; mais elle a surtout pris des dévelop-

pements plus considérables, et elle a été peu à peu popula: risée par les applications qu’on en a faites. Raison de plus

pour la combattre de front, et comme on dit, de prendre le

laureau par les cornes. On remarquera que parmi les systèmes qui enlèvent à la morale sa vraie base, notre Apologiste range le cartésianisme : on est d’abord surpris d’une pareille accusation. Prenons-en note en passant : nous retrouverons plus

loin l’Apologiste philosophe aux prises avec cette école qu'il

ne ménagera pas.

Puisqu'il faut une morale, qui soit la règle de l’activité | humaime et assure l’ordre et la paix dans les sociétés; puisque tous en proclament la nécessité à droite et à gauche, et que les divergences ne commencent que lorsqu'il s’agit de lui donner un point d'appui, notre Apologiste sort du maquis des systèmes anciens et modernes dont il à parcouru patiemment les sentiers tortueux; et d'un coup d'aile, il s'élève jus-qu’à Dieu, le père de la morale, qui dicte la loi à la conscience, qui créa l'obligation et le devoir, qui accorde à l’homme la liberté ou le choix entre le devoir et son contraire, et demeure la sanction quilassurera à chacun sa récompense ou son châtiment. « Et maintenant, Messieurs, oublions ces disputes d'école; et puisque nous savons de quelle voix notre conscience est l'écho, prêtons l'oreille pour l'entendre : c'est la voix qui a retenti sur les grands sommets de l’histoire religieuse, à l’Horeb, au Sinaï, au Thabor, au Calvaire; c'est la parole éternelle prononcée dans le temps pour gouverner vers le Bien immuable Ia volonté mobile des hommes; c’est le Verbe illuminateur, écoutons-le. Le Décalogue et l'Evangile, voilà notre Code... Nous y trouvons trois classes de devoirs, correspondant à trois ordres de relations : celles de l’homme avec Dieu, celles de l’homme avec ses semblables, celles enfin de la volonté libre avec les autres puissances qui com: posent l'être humain ».

C'est tout le plan de l'œuvre, dont l'exécution mesurera SiX années.

Voilà l’Apologiste à la recherche de Dieu. Puissant condensateur d'idées — trop puissant, car il les étrangle — il esquisse en quelques pages une petite théodicée à l’usage d’un auditoire qui a besoin qu'on lui en rafraîchisse la in$moire ; et Dieu passe sous son regard, comme ordonnateur des choses, comme cause première de tout ce qui existe, comme perfection absolue qui demeure l’exembplaire et le centre autour duquel gravitent toutes les beautés contingentes, qui sont comme ses rayons. C’est toute une partie de la Somme de saint Thomas réduite en un court chapitre; un monde dans un cube de quelques millimètres de côté. L’ordonnateur des choses exclut le hasard, un vain mot qui n’explique rien; la cause première sans cause, transcendante, exclut l’immanence, qui confond l'effet avec la cause, et fait de l'effet sa propre

cause. « Non, Messieurs, ne nous laissons pas imposer la Les Apologistes 7

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tyrannie d'un tel sophisme. Nous suivrons notre raison où elle nous conduit; nous nous arrêterons là où elle s’arrête, non pour contester ce qu'elle a pu découvrir, mais pour adorer ce qu'elle entrevoit dans l'ombre du mystère. Que dis-je ? Cette ombre même nous rendra plus certains de la vérité décourverte. Ce Dieu, auquel aboutit ma pensée «en travail, doit nécessairement dépasser son ouvrage de toute la hauteur de l'infini. Si je pouvais l’enfermer dans l'étreinte de mes facultés chétives, il ne serait plus le Dieu que je cherche. J'ai demandé son nom à toute créature; aucune ne put me le dire; toutes m'ont répondu : Il est l’ineffable. Quand je me rapproche enfin de lui, je le reconnais aux clartés qu'il répand sur ses œuvres; mais je le reconnais mieux encore aux obscurités sacrées qui me voilent sa face. Du sein de la nuée qui l'enveloppe, lui-même il me dit son nom : Je suis celui qui est. O vérité sublime! »

Et parce que notre pensée qui cherche Dieu découvre en lui le bien absolu et la beauté parfaite, cette conception grandiose et vraie réfute victorieusement ce qu'il est convenu d'appeler « l'idéal » non réel, cette chimère qui naît et meurt dans le cerveau étroit de celui qui le créa, sans objectivité, qui n’envoie ni un rayon de lumière à son intelligence, ni une vibration à sa conscience, ni une consolation à son cœur; trouvaille verbale, que les sophistes et les rhéteurs jettent comme un voile sur le trou béant creusé par l’athéisme sous uos pas, et où s’ensevelissent toutes nos espérances. « Et maintenant où est-elle cette plénitude d’être, cette richesse de vie, cette intensité d'acte, qui d'avance dépasse toute essence limitée, toute nature circonscrite, tout pouvoir restreint, toute qualité mesurable, qui d'avance sert à mesurer toutes les autres, parce qu’elle les comprend et les déborde ? Elle est en ellemême, elle est l'être sans restriction, l'être que rien d'étranger ne resserre, et qui ne se borne pas luimême, l'absolu, celui qui est: ego sum qui sum. Je ne le vois pas, mais je vois qu'il doit être, et que s’il n'était pas, rien ne serait. À genoux, Messieurs, voilà Dieul »

* KR

Dieu est trouvé : la raison l’a découvert comme ordonna:

teur des choses, comme cause première et perfection absolue

La conscience vient en aide à la raison; à sa manière. elle affirme le Dieu qu’elle démontre. Car la conscience parle : elle est la révélation du devoir; ceux que les âpres sentiers de l'ontologie effrayent arriveront à Dieu par le sentiment intime, autre vestige du divin imprimé naturellement dans l'âme humaine, et ce sentiment ne trompe pas. La conscience prêche le devoir, qui suppose la liberté, l’obligation et la responsabilité. Telles sont les bases de la morale établies victorieusement dans les conférences de l’année précédente, et vengées de toutes les utopies dans lesquelles on voulait les envelopper. Ces bases supposent Dieu : elles s’écroulent sans cette pierre angulaire qui les porte. On le voit, les théorèmes s’enchaînent; car ce sont de vrais théorèmes qui se succèdent avec une rigueur géométrique. Entre la liberté humaine et l'obligation 1il y a un commandement, qui suppose un maître sous les diverses formes que ce commandement peut revêtir. Ce commandement n'est pas une abstraction : c'est un être seul qui le dicte. L’impératif catégorique de Kant es: une solennelle bêtise : « Ce qui est antérieur à tout existe en SO1; ce qui existe en soi est une réalité vivante; l’abstraction n’est que le résidu de la pensée d’un vivant. »

Entre l'obligation et la responsabilité Dieu intervient. La conscience accuse un témoin. « Encore une fois, où est:il ce témoin toujours présent, toujours clairvoyant, toujours équitable et incorruptible, dont le regard fouille les plus secrets replis de mon cœur et voit à découvert ces derniers dessous que je voudrais me cacher à moi-même? C’est celui que l'espace n'emprisonne pas, que le temps n’emporte pas, celui qui atteint l’être créé dans son fond, parce que c'est lui qui l’a fait. O Dieu, vous êtes cet œil ouvert sur moi et qui partout m’'accompagne. Comment me soustraire à votre vue? où fuir pour me trouver hors de votre présence ? Si je monte jusqu’au ciel, dit le psalmiste vous m'y attendez; si je descends au plus profond de l’abîme, je vous y trouve; si je prends des ailes pour franchir les mers, c’est votre main qui me porte au rivage. La nuit même ne peut me dérober à vos regards, et les ténèbres s’illuminent pour me montrer votre face. Vous me possédez par le fond de moimême, vous avez prise sur moi depuis le sein de ma mère. »

Dieu intervient encore entre la responsabilité et la sanction : c'est le juge qui apparaît avec toute sa majesté terrible, et

qu s nelle: dans la langue Chlieine 1e juge des vivants et des morts. Il est donc vivant lui-même, vivant et réel pour

rendre des sentences et fixer les destinées. Que vient faire ici

« l’ideal », cet idéal qu’on met dans tout les radotages débi-

tés avec emphase, et où n'entre pas un atome de saine philo-

sophie? L'idéal n’est personne; il n'ordonne pas, donc il ne juge pas, donc il ne condamne pas plus qu'il ne sait récompenser. :

| La raison et la conscience nous ont conduits à Dieu : il y à un troisième chemin pour y arriver, plus doux et non moins

sûr : c'est le sentiment moral ou l'amour. L'âme humaine

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