‹ Les apologistes espagnols au XIXe siècleChapitre 81 sur 86 · Jbidem · texte numérisé non relu

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la superiorité de logique avec laquelle il les réfuta. « Ce qu’il y à de nouveau ici, ce ne peut être l’énonciation même des solutions générales; elles sont vieilles comme le bon sens et éternelles comme lui. Ce ne sont pas même les erreurs à combattre... ce qu'il y a de nouveau, c'est la vigueur et la plémitude de la démonstration; c’est cette critique délicate et profonde qui pénètre résolument au cœur des problèmes, parce qu’elle se sent de force à les éclairer pleinement1. » “

Jusqu'ici il ne s'agit que du philosophe, qui était dans l’orateur ; il reste à classer l’orateur lui-même. Nous avons dit plus haut que Maurice d’'Hulst s'était créé une originalité en mêlant dans son œuvre des problèmes qu’on n'avait pas jusque-là coutume de rencontrer dans la prédication : nous en avons produit les raisons. Il faut chercher l'originalité de l’orateur dans le caractère mixte de sa parole, c'est-à-dire dans l’union de plusieurs genres, et pour ainsi dire, de plusieurs orateurs dans un seul; ce qui tendrait à lui refuser toute originalité : ce n’est pas notre pensée. Si ‘on le compare avec les grands classiques de la chaire, on découvre chez lui certaine parenté lointaine avec Bourdaloue, par la gravité des expositions doctrinales et la déduction des conclusions pratiques des principes posés; avec Massillon, dans l’analyse des passions humaines et la description des mœurs de son temps ; 1l tient moins de Bossuet auquel on n’emprunte guère, quand on ne le cite pas; parmi les modernes, il a des affinités avec Frayssinous, l’apologiste professeur de Saint-Sulpice. Puisque le professeur est au bout de la plume, disons que le mot, qui n’est pas un outrage, caractérise le genre de Maurice d'Hulst en chaire. Dans la série des orateurs de Notre- Dame, c’est par là qu'il s’est fait sa place : le P. de Ravignan brilla par sa sainteté autant que par son talent; Lacordaire est esté le prince de l’éloquence; le P. Félix fut autant critique de mœurs qu’expositeur de systèmes; le P. Monsabré se renferme dans la dogmatique comme dans sa Tour d'ivoire; Maurice d'Hulst transporta sa chaire d'apologétique de l’Institut catholique dans la grande basilique, en conservant son génie

1. Bernard-Godeau. Revue pratique d'apologétique, 15 février 1907.

d'expositeur et de démonstrateur, sans autre modification de geste, de voix et d'accent que ce qu’exigeaient les traditions de la chaire et les besoins de son auditoire.

Le caractère mixte de ses conférences se révèle à d’autres signes à la simple lecture. Il est traditionnaliste par les sujets qu'il traite : quoi de plus classique que le Décalogue? il est moderne par les questions qu'il y grefte. S'il prêche sur l'espérance, il oppose cette vertu au pessimisme de Schopenhauer. À propos de la charité, il réfute l’évolutionnisme qui prétend l'expliquer; et il termine en énumérant les divers degrés de la charité, et les formes que lui assignent les théologiens ascétiques; au début, c'est Darwin avec sa théorie naturaliste: en conclusion, c'est un chapitre de Rodriguez écrit pour les âmes pieuses, surtout pour des religieux. C’est ainsi que l'orateur donne à sa parole un cachet de modernisme, qui rajeunit des thèmes rebattus, et lui vaut l'attention d'un public qu’il ne saisit peut-être pas, mais qui ne lui échappe pas tout à fait.

Autre contraste, à sa louange : la métaphysique est à chaque paragraphe du discours, en des aperçus qu'on ne suit pas sans effort : on est sur les sommets. Mais l’orateur en descend: il s'incline en des conclusions pratiques qu'il déduit des prémisses, tour à tour scolastique subtil, catéchiste familier et patient casuiste à travers les espèces. Cette métaphysique où l'orateur se complaît parce qu'il est dans son élément, toujours philosophe et homme d’école tandis qu'il s'efforce d’être prédicateur, il en accompagne l’exposition d’exciamations pieuses, d’effusions de prières adressées à Dieu, qui rappellent les Soliloques de saint Augustin et les Méditations de saint Anselme, ces deux puissants penseurs, qui S’élèvent si haut dans leurs contemplations théologiques, et qui épandent du sein des nuages où ils disparaissent des flots de rosée qui baignent les âmes, et les consolent de ne pouvoir pas les suivre dans leur vol hardi.

‘De ces contrastes, un autre s’en dégage, qui les traduit

tous les deux : c’est le surnaturel en face du naturalisme le

à en 2 TER nb Dee "ES CR nr Ve 2 : © ù Le F | — 143. CNE PE eee plus cru. Sur sa chaire à l’Institut catholique, dans les congrès qu'il présidait, dans ses Mélanges philosophiques, notre Apolo- giste réfutait les systèmes modernes victorieusement; et quand ; il avait terrassé les monstres, il croyait sa tâche remplie. À : Notre-Dame, l'orateur ne s'arrête pas là; il reprend le comman-

dement du Décalogue, il le développe; s’il en définit les obligations, il condamne les violations qu’il relève dans les mœurs; il célèbre les vertus privées et sociales que le commandement observé à fait germer : il parle en moraliste, non plus en philosophe. Il verse à flots le surnaturel, qu’il emprunte à l’Ecriture Samte, à l’histoire et à d’autres sources. Jamais on n'avait tant servi de théologie, voire de mysticisme, à un auditoire de Notre-Dame. On priait peu sur cette chaire: c'était plutôt ce qu'on appelle une préparation évangélique, qu’une prédication parénétique. La démonstration, l'aperçu philosophique, le tableau y occupaient plus de place que la prière; les mondains, les demi-croyants, les rationalistes radi caux n’en supportaient pas davantage : il ne fallait pas verser \ le vin pur de la doctrine dans des outres qui auraient éclaté. : Avant Maurice d'Hulst, l'évolution vers la prédication traditionnelle s'était déjà dessinée : il l'adopta franchement, à ses risques et périls pour une popularité dont il n’était pas jaloux. sa

* * È Le surnaturel, qu'il mêlait largement à sa philosophie, révé-

= lait chez lui l'esprit apostolique dont 1l était animé; ici nous passons des caractères de sa parole aux qualités de sa personne : l’homme est tout entier dans l'orateur. Une de ces qualités éminentes, c'était le courage : la fierté du gentilhomme se combinait dans son âme avec le vif sentiment de sa mission; les sujets qu’il abordait, la méthode relative ment nouvelle qu’il adoptait, le milieu où il était placé en rendaient l’accomplissement difficile. Il devinait, il entendait en quelque sorte le silence de ses auditeurs, et il allait au- devant de l’objection. « Passez outre, dites-vous, si vous nous en croyez; et pour exciter un peu d'intérêt autour de votre parole, hâtez-vous d'arriver, etc... Ehl bien non, Messieurs, je n’obéirai pas à ces sommations impatientes. Celui qui parle en son nom peut sacrifier à la mode; c'est souvent pour lui

l’unique moyen de se faire écouter. Mais quand on parle au nom de Dieu, on n’a pas le droit de mutiler la doctrine. Certes les problèmes nouveaux ne nous font pas peur. Mais pas plus que nous n’en voulons éviter la rencontre, nous n'éprouvons le besoin de la précipiter. Si la morale du respect semble surannée à plusieurs, c'est qu'ils n’en comprennent plus l'importance : raison de plus de la leur rappeler ».

L'’orateur déploya un triple courage. Il prêcha la doctrine, sainte par sa source, belle d’une beauté austère, sublime dans son essor puisqu'elle emporte les intelligences sur les sommets des choses et jusque dans le mystère de l'infini. Mais aux époques décadentes les foules ne sont pas à ce diapason: les rhéteurs leur ont fait un autre tempérament; plus la civilisation est avancée, plus la phrase creuse et riche en couleur est recherchée : l’idée toute nue est un repoussoir. En doctrine, la dogmatique prête à de belles envolées; elie ouvre des horizons qui séduisent les hommes de haute culture, quand elle est traitée par un orateur puissant. La morale prête moins aux grands développements, si ce n’est que l'orateur prenne les questions par les pointes, et que planant dans des considérations synthétiques, il laisse tomber seulement des rayons de lumière, qui éclairent sans doute, qui charment, qui ne dirigent guère la vie en détail. La morale, déjà austère par elle-même, devient encore moins attrayante quand, à la place de la morale qu’on pourrait appeler sociale, qui s'adresse à tout le monde et à personne, elle devient individuelle, qu’elle dit à chacun : êu es alle vir, et qu'elle secoue les consciences sur des devoirs qui ne sont pas pour les voisins; alors la morale c’est « la face horrible de l'Evangile », selon l’expression de Bossuet.

L’orateur montra encore du courage en présentant la doctrine sous la forme métaphysique, en un temps où la métaphysique, répudiée comme un anachronisme, est reléguée dans les ténèbres du moyen âge, sous l'étiquette épigrammatique de « scolastique ». Les savants, le nez dans un positivisme grossier, l’ont chassée de leurs catégories, remplacée désormais par l'observation devenue la clé de toutes les connaissances. On devine l'accueil des mondains nourris de faits divers et de la viande creuse de la littérature des journaux et du théâtre. L’auditoire haletant demandait grâce, et l’orateur disait : « Je dois. Messieurs, solliciter ici votre indulgence;

Ha quelque désir que j'aie de vous entraîner bientôt on ne. ci subtilités métaphysiques, 1l faut encore que je vous demande D un instant d'attention et dé courage pour franchir avec moi ce défilé périlleux où s'arrête et succombe la foi de plusieurs. » Tandis que l’orateur demande grâce pour la métaphysique,

il s'excuse à plusieurs reprises pour les espèces de casuistique auxquelles il descend, et pour les leçons de catéchisme qu’il apporte devant une assemblée de Notre-Dame. Cette assemblée était, en effet, composée de Parisiens élégants | et lettrés, accoutumés à la parole des académiciens, des grands parlementaires, des avocats illustres, et venus pour entendre sous les voûtes de la vieille basilique une voix éloquente comme depuis bientôt un siècle. Il fallait donc du courage pour baisser le ton, renoncer aux effets de la parole, et tromper l’attente universelle. L’orateur le puisa dans l’ardent désir d’instruire, et d'être utile à son pays plongé dans les brumes de l'ignorance religieuse, et dans les défaillances du scepticisme, qui a perdu ses ancres, et flotte à tout vent de doc:

La métaphysique épouvante, le catéchisme porte à bâiller : la morale blesse, ces blessures salutaires l’orateur ose 168 faire. Il a traité les faux systèmes avec une pleine indépendance, avançant contre vents et marées de l'opinion régnante; à les systèmes ne sont pas des hommes : ce sont des idées devenues des écoles, qui n'ont ni chair, n1 os. Les passions sont des personnes vivantes, sensibles et frémissantes sous le | fouet qui les châtie. Dans les conférences sur la famille, 1 l'orateur traite du mariage qui en est la racine; il prêche le 4 respect du lien conjugal en disant par forme de précaution : 3 « Je n’aborde pas sans trembler un tel sujet. Je sais que pour : rendre, sans l’amoindrir, l’enseignement du Christ, mon divin | maître, je dois heurter de front les préjugés du monde et “4 ses passions. Je sais que, parmi les chrétiens mêmes qui sont ici, plus d'un redira, en m'écoutant, la parole des Juifs : durus est hic sermo, cette doctrine est trop dure. Cependant je ne reculerai pas ». Arrivé au respect des fins du mariage, ke sujet est encore plus scabreux; il s’arrête un instant et di dit : «: Ici, Messieurs, je sens plus que jamais le poids de

ma tâche. Parler est périlleux, me taire serait trahir mon Les Apologiates 9

devoir. J'ai besoin de me rappeler que ces conférences ont été instituées pour apporter aux problèmes contemporains les solutions chrétiennes. Est-ce parce que ce problème est épineux que je dois en éviter la rencontre? » L'orateur avait fait défiler devant sa chaire tous les évolutionnistes, les positivistes, les matérialistes, les socialistes et les révolutionnaires, avec Darwin, Comte, Renan, Kant, Rousseau, Hegel, Proudhon; Malthus n'avait pas encore été traduit à la barre de l'Evangile : c'est probablement la première fois que son nom était prononcé dans la prédication chrétienne. Le tableau des mœurs contemporaines avant, pendant et après le mariage, est peint avec des couleurs peu caressées et peu caressantes.

L'’orateur aura la même sainte audace en sortant du cercle de la famille pour s'adresser aux pouvoirs publics. Il pèse dans la balance du sanctuaire La Déclaration des droits, que trop d’apologistes catholiques se sont plu imprudemment à présenter comme composée de reflets d'Evangile. Le despotisme de la loi injuste est flétri avec indignation; l’école sans Dieu et la morale civique sont passées au fil du.glaive; les magistratures complices des excès du pouvoir, par ambition ou par amour de l'argent, sont marquées au front du stigmate du déshonneur. Les chefs d'Etat, quel que soit le nom qu'ils portent, sont traduits au tribunal du souverain juge. La parole des prédicateurs, qui Si souvent dans le cours des siècles, avait retenti au pied des trônes, depuis Jean-Baptiste jusqu'à Bourdaloue, tombe encore une fois des lèvres de l'orateur de Notre-Dame, dans une langue polie, la seule usitée en temps de civilisation raffinée, mais courageuse quand même.

Reste l'orateur. L'analyse de l’œuvre de Maurice d’'Hulst et l'énumération des éminentes qualités qu'il y déploie ne répondent pas à cette question. On peut être philosophe, savant, logicien vigoureux, expositeur méthodique, ferme et catégorique dans l'affirmation, vaillant devant la contradiction, désintéressé et indépendant en face de l’opinion : on ne satisfait pas encore à toutes les conditions qui font l’orateur.

De l’orateur, nous avons deux définitions, une classique et toujours citée, l’autre moderne et déjà célèbre. Quintilien définit l’orateur : vir bonus, dicendi peritus ; Lacordaire dit de l'éloquence que « c’est le son que rend une âme passionnée ».

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Peut-être qu'il faudrait additionner les deux formules pour avoir l’idée adéquate de l'orateur. ;

Maurice d'Hulst réalise très bien la définition de Quintilien prise dans le sens littéral. Le prédicateur de l'Evangile est le vir bonus par état; il est plus qu’un honnête homme, c’est un apôtre, souvent un Saint. Il parle au nom de Dieu, il prêche les révélations de Dieu; chez lui la conviction s'appelle la foi, profonde, ardente, enthousiaste. C'est l’opposé du sophiste, qui soutient toutes les thèses, l’une après l’autre et quelquefois simultanément, bavard intarissable, artiste en paroles, accordeur de syllabes, sans colère et sans amour. En insistant sur ce point chez les prédicateurs de l'Evangile, nous manquerions de respect au sacré ministère qu'ils remplissent : les cas contraires qu’on pourrait invoquer ne sont que des exceptions et des anomalies.

Mais l’orateur honnête homme, convaincu de la doctrine qu’il enseigne, est encore celui qui excelle dans l’art de bien dire. Ce don admet des degrés : au premier degré, il se rencontre chez des hommes de médiocre envergure; à un degré élevé, 1l est rare. On peut ranger sans flatterie Maurice d'Hulst parmi ceux qui surent parler. La chaire de Notre- Dame oblige : ceux qui l’occupèrent étaient tirés d’une élite assez peu nombreuse. Cependant, à ce point de vue, trouvet-on danx l'œuvre de Maurice d'Hulst, la marque des maîtres ? On a loué chez lui le philosophe : c’est justice. Du philosophe, 1l à toutes les qualités secondaires : la compétence, l'exactitude, la clarté, l'analyse pénétrante des systèmes d'’erreur, et leur réfutation victorieuse. Mais l'aperçu personnel manque : il est plutôt un rapporteur de philosophie qu'un pen seur original; sa caractéristique, c’est l’horizontalité en plans géométriques bien tracés. L'idée court sans s’élancer en flèches ou en dômes arrondis qui la couronnent. S1 on le compare, comme philosophe, à Gratry, qui n’a pas toujours sa correction, et qui s'échappe en jets souvent excentriques, on a sa mesure. Le psychologue est plus remarquable que le pen-

L'orateur de Quintilien n’est pas un simple littérateur, fidèle observateur des règles de la rhétorique : il tient du poète et de l'artiste; et parce que le style c’est l’homme, il a un style avec sa signature. Maurice d'Hulst prend rang parmi les compositeurs de la bonne école; classique ou néo-

classique, jamais romantique, il ne cherche pas l'effet dans les

trouvailles verbales, dans l’exagération de la couleur : il est

aussi correct en esthétique qu’en doctrine. La poésie n’apparaît guère dans ses conférences. Nous ne parlons pas ici de cette poésie miévreuse et banale, qu'on laisse aux petits maîtres ; 1l y a la grande poésie, qui ne dépare pas la prédication évangélique, qu’on rencontre chez les Pères de l'Eglise, dans Bossuet et chez Lacordaire; elle est rare chez l’orateur de Notre-Dame. Cependant, à travers les expositions de systèmes, au milieu dés aridités de la métaphysique et des syllogismes an- guleux, on lit de belles pages, qui le tirent du commun des écrivains. [Il emprunte à l’Ecriture, avec les accents des prophètes, des passages qui semblent découpés sur le ciel d'Orient; à ses heures, il interprète la nature; il s'arrête sans crainte de déroger, devant les horizons du matin et du soir, non pas pour le plaisir puéril de peindre, mais pour en faire une application aux problèmes austères qu'il étudie. Il a enfin ses tableaux de mœurs, qui entraient logiquement dans le cadre de ses conférences sur la morale. Ces tableaux sont exacts; ils trahissent le psychologue au scalpel délié, l'observateur attentif aux habitudes de son temps, le sociologue qui indique les fausses directions de l'opinion et les entraînements de la mode dont il dénonce les périls. Ces tableaux sont faits de détails juxtaposés; l'analyse est bien conduite : la synthèse manque; car l’unité est la loi d’un tableau comme celle d’un poème : il faut un centre qui réunisse toutes les lignes secon- daires, qui les anime et les fonde dans un tout vivant. Le moraliste fait son œuvre par la méthode positive : elle suffit au but qu'il veut atteindre; l'artiste va au delà, pour réaliser une œuvre d'esthétique. L'artiste ne s'arrête pas toujours aux individus: il dessine des espèces, en empruntant aux indivi: dus des traits qu'il condense sur une seule figure idéale: de là résultent les caractères ou types à clef ou sans clef. Les grands moralistes ont légué à la postérité ces caractères ou types: la littérature française est riche en ‘œuvres de ce genre : la chaire chrétienne a fourni les siennes dans tous les temps. L'orateur de NotreDame est pour la méthode positive : un fait après un fait : le courant vital ne circule pas à travers ces éléments additionnés; aussi où n'y trouve pas un seul dessin de caractère.

Ce trait païticulièr de son tempérament intellectuel expli-

#ù . que abrite des. qu îl dents à sa | pensée, 1e “

et qui se manifeste surtout dans ses tableaux. Cette abondance devient de la diffusion, dans laquelle la pensée n'est pas noyée parce que l'orateur, dialecticien de race, en de-

meure le maître, et qu'il la conduit toujours par la bride d’ une main vigoureuse; mais elle y perd de son relief sinon de sa valeur intrinsèque. S'il est permis d'employer cette compa-

raison, chez lui le tissu cellulaire est trop copieux; les mus.

cles sont détendus, les nerfs sont relâächés : la concentration des détails ramenés à l'unité aurait donné à sa parole toute sa puissance, en lui communiquant plus de couleur et plus de chaleur -

Malgré ces lacunes, Maurice d’ Hulat se rapproche sensiblement de l’orateur selon la définition de Quintilien : il est disert. Il ne réalise pas au même degré l’orateur d’après la

définition de l’éloquence par Lacordaire : « c'est le son que. rend une âme passionnée ». Qu'’estce à dire? et que faut il entendre par « âme passionnée »? C’est une âme chez qui le sentiment est porté jusqu’à l’exaltation, qui devient de l'ivresse et qui confine à la folie. Qui a vu un homme placé sous cette influence, qui l'a entendu parler et:a été témoin de son action, admettra cette définition. Le sentiment fermente d’abord, et bientôt s'allume graduellement dans la conviction, selon laxiome : ignoti nulla cupido, on n'aime que ce qu’on connaît bien. Il semble donc que lorsque dans une âme la conviction est profonde, enracinée, inébranlable, cette âme doit être passionnée et rendre le son de l’élo-. quence. Cette condition première de l’éloquence, qui est la conviction, est réalisée dans toute âme d'apôtre : c’est sa conviction qu’il porte devant les multitudes auxquelles il s'adresse: c’est sa conviction sincère, pieuse qu'il leur jette par son verbe et son geste, et qu'il s'efforce de leur communiquer. À ce compte tout prédicateur devrait rendre le son d’une âme passionnée et être orateur. Il n’en est pas toujours ainsi. Maurice d'Hulst était certes un prêtre à conviction : la conviction se trahit dans ses conférences par l'affirmation, avec je ne sais quoi de souverain dans le ton, dans l'allure, qui ne laissait pas place au doute sur sa mentalité. Le sentiment accompagnait chez Jui la conviction: il aimait ce qu’il croyait, ce qu'il prêchait; çà et là, à de rares intervalles, un jet de flamme s’échappait de sa parole : dans

l'ensemble il ne rendait pas le son d’une âme passionnée. Entre son âme et l'auditoire il manquait le fil de trans. mission; le mouvement s’accuse à certaines pages, il n’aboutit pas; il n’y a que des formes de rhétorique; l’apostrophe véhémente est encore froide; la prière est plus touchante. Où s’arrête donc le fluide dont nous avons indiqué les générateurs dans la conviction et le sentiment? L'’éloquence seraitelle dans l'organisme? Comme source, non; comme moyen de transmission? peut-être. Ce qui fait l’orateur, c’est La vibration d’une corde placée à la frontière du corps et de l'âme, et qui emprunte sa puissance à l’un et à l’autre. C’est cette vibration qui fait défaut chez certains parleurs admirables, qui convainquent, qui charment, qui ne touchent pas, et enthousiasment encore moins. Maurice d'Hulst, beau parleur, ne fut ni un charmeur, ni un entraîneur : considéré dans l’ensemble, il fut un professeur en chaire. Les qualités du professeur nuisirent chez lui à celles de l’orateur. Trop d'érudition, trop d'explications étymologiques, trop de définitions, trop de distinctions, trop d'analyse, trop de méthode, trop de scolastique montrant quelquefois les os, trop de matières accumulées dans un cadre étroit arrêtèrent le mouvement, et rendirent l'émotion captive. Il fallait jeter du lest pour mieux déployer les ailes et monter plus haut. Avec toutes ces surcharges, les conférences du prédicateur restèrent des leçons de morale d’après le Décalogue.

On connaît la puissance de l’action et ce qu'elle ajoute à la parole de l’orateur : c’est un second langage, très expressif, et qui agit quelquefois par sa vertu propre. Il comprend, avec le geste, l'attitude du corps, la vivacité du regard, la lumière que l’âme répand sur le visage; c’est pourquoi l’ancien rhéteur, imité par bien d’autres, ne cessait pas de répéter, en rédigeant les lois de l’éloquence : « L'action, encore l’action, toujours l’action ». On a abusé de cette loi pour suppléer la véritable éloquence, celle qui vient du cœur : on a créé ainsi un art purement plastique, la mimique, qui fait un habile comédien non pas un orateur. L'orateur sacré est un convaincu, un passionné, qui ne saurait, sans abaisser Son ministère et compromettre sa mission, avoir recours à ces moyens usités sur les planches. Mais l’action est en rapport avec le tempérament de l’orateur et avec la note de sa parole. Autre est l’action qu'il déploie quand il est

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didactique, autre celle qui accompagne les explosions de son zèle et les sorties véhémentes contre les erreurs qu'il combat et contre les sophistes qui les soutiennent. Il suit de là, par une déduction logique que l’expérience confirme, que chez Maurice d’Hulst l’action fut toujours noble, correcte, mais en harmonie avec les expositions de doctrine, les analyses psychologiques et les applications pratiques de son enseignement à l'auditoire qui l’écoutait, c’est-à-dire un peu froide plutôt qu’entraînante, pour ne pas devenir de la déclamation. On a signalé chez lui d’autres mérites : on n’a jamais célébré son action oratoire.

Après l'étude que nous venons d’esquisser, on devine que Maurice d'Hulst forma autour de sa chaire un auditoire différent de celui qui se pressait avant lui dans les nefs de Notre- Dame. C'était inévitable. La jeunesse des écoles, toujours avide de discours à effets, gâtée par les beaux diseurs de Sorbonne, dont la musique, en charmant ses oreilles, n’épouvantait pas ses passions, ne devait pas trouver son compte dans les conférences austères d’un moraliste qui, dans un langage souvent scolastique, enseignait le devoir, et accordait neu à l'imagination et à ce qu’on est convenu d’appeler « l'idéal ». Les femmes sensibles, nourries de romans, qui vivent par les nerfs autant que par l’âme, et chez qui l’émotion tient la place de l’idée, n’y goûtaient que peu de jouissances. Les vraies chrétiennes elles-mêmes recherchaient sans doute médiocrement des lecons présentées entre des lignes catéchistiques. Pour les hommes, il y avait trop de théologie et trop de phiiosophie; les croyants n’en demandaient pas tant : les intellectuels dissidents moins encore; ces derniers, irréconciliables avec le dogme et brouillés avec la morale implacable qui tombait des lèvres de l’orateur sur les désordres de leur vie, s’en allaient pour ne plus revenir en disant : Cette doctrine n’estypas de notre temps : l’orateur retarde. Pour toutes ces raisons, la foule s’écarta de la chaire de Notre-Dame entre 1891 et 1897. L'’orateur, qui en avait le sentiment, ne changea rien à sa méthode; il alla jusqu’au bout de son apologétique; son programme était tracé, et sa parole avait des caractères originels qui n’admettaient

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pas de modification. Il conserva un auditoire restreint et Sérieux, qui endura, non seulement avec patience mais avec satisfaction, un enseignement de grande valeur sous des formes austères, et que notre temps avait besoin d'entendre. L’apostolat de Maurice d’Hulst à Notre-Dame fut un apostolat de doctrine, de doctrine appliquée, et plus remarquable par son utilité que par l'éclat dont l'opinion l’entoura. Ce grand champion de la morale du Décalogue, promulguée à nouveau au sein de la métropole de la civilisation énervée par la jouissance et aveuglée par les sophismes, ajouta à son beau talent la gloire du désintéressement: il servit la vérité en s’oubliant luimême. L'histoire, qui l’a classé parmi les apologistes de la première chaire du monde, consacrera l'éloge que nous lui décernons dans ces pages dédiées à sa mémoire. |

Nous avons rencontré chez Maurice d’'Hulst le philosophe dans l’orateur; mais parce que le philosophe l’emporte sur l’orateur, 1l convient de le dégager pour le mettre un peu plus en lumière. Parmi les dons qu'il avait reçus du ciel, il faut ranger les facultés du philosophe, qui devaient décider de sa vocation, et donner à sa vie son principal caractère. À ce point de vue, son œuvre est considérable; son apologétique oratoire, si on la réduit aux conférences de Notre- Dame. ne dura que six ans; son apologétique philosophique commence de bonne heure et ne finit qu'avec lui. Cette œuvre fragmentaire est répandue dans de nombreux travaux, réduits à une sorte d'unité livresque sous un titre sou vent usité en littérature : Mélanges philosophiques. On y découvre une autre unité, d’une plus grande valeur, qui est l'unité du but : combattre toutes les erreurs qui s'étaient produites en philosophie, principalement dans les temps modernes, et encore vivantes autour de lui. C’est ce qu'il 2ppelait son apostolat : ce vocable ambitieux, dont tant d'écrivains trafiquent et que trop souvent ils profanent, était chez lui justilié. = :

Cetle unité morale et surnaturelle, que Maurice d’Hulst avait imprimée à son œuvre, lui laissait son caractère fragmentaire : des leçons dans un cours public à l’Institut catholique de Paris, des discours détachés selon les circonstances, à Paris, en Belgique, dans les congrès scientifiques auxquels ils assistait : c'est tout. Il n'a laissé, ni une Somme

La air

philosophique embrassant toutes les parties de la science,

ni un traité complet sur une des questions capitales dont elle se compose : psychologie expérimentale où rationnelle, logique, théodicée, morale, métaphysique; il. a touché à tout, il n’a rien achevé dans l'ensemble en creusant en détail. « Cette préoccupation apologétique, qui fait l’unité de l’œuve, en fait aussi La diversité; et c’est pourquoi, ayant indiqué le but continuellement poursuivi par l'auteur, devonsrous renoncer à dégager de tant de conférences, de discours et d'articles, où la même pensée s'affirme sous des formes si différentes, un ensemble qui puisse être présenté comme synthèse des idées philosophiques de Mgr d'Hulst. Cette synthèse, Mgr d’'Hulst ne l’a pas essayée; il n’a rien écrit qui pût servir à Ja faire, et qui tenterait cette entreprise risquerait de dépasser les limites de l'interprétation. Cette synthèse, elle sera sans doute un jour, mais elle ira plus loin que ce qu'on peut appeler la philosophie de Mgr d'Hulst. Elle sera l’œuvre qu'il souhaitait et qu’il préparait. Le plus

sûr moyen de ne pas trahir l’auteur est de le suivre pas à pas dans l’ordre qu'il a voulu suivre luimême, ou que les ren-

contres de la polémique lui ont imposé ».1'Après ces observations de l’éminent écrivain, on peut demander, sans

amoindrir le mérite de Maurice d'Hulst, s'il était de la race

des penseurs à synthèse, sur ces larges bases qui réaliseraient la science transcendantale, que Balmès, un bon juge, place dans le cerveau divin, le foyer où tous les rayons de la vérité se réunissent parce que tous en sortent?, et s’il n'était pas surtout un brillant vélite, malgré ses aptitudes pour remuer les idées pures. L'écrivain déjà cité semble en convenir quand il dit : « Entraîné d'ailleurs, par toutes les forces de son intelligence et de son cœur, vers l’apostolat, il en con-

clut que, dans la chaire du professeur comme dans celle du

prédicateur, il devait être non pas faiseur de systèmes, non pas chef d'école, mais avant tout, comme je l'indiquais plus haut, apologiste. Héroïquement si l’on veut, mais par un acte de volonté réfléchie, il efface derrière son œuvre sa personne» On serait encore curieux de savoir ce qu’on en-

1. Mer Baudrillart : Revue pratique d'apologétique, 1x octobre 1906 2, L'arz d'arriver au vrai.

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