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digne de la cause. Le P. de Ravignan écrivit une brochure revisée par Berryer, son ami, en attendant d'être son pénitent : De l'Institut des Jésuites par unJésidte. La pièce avait de la portée. Avec plus d'éclat, les deuxcliampions de l'école libre, arrivés à l'âge mûr, et déjà en possession d'une brillante réputation, se mêlèrent au combat. Avant la crise, Lacordaire avait fait son noviciat à Sainte-Sabine, à Rome, et était remonté sur la chaire de Notre-Dame, audacieusement drapé dans le froc des Frères Prêcheurs, qui dénonçait son courage en ajoutant à la beauté de son jeu oratoire. Il avait rédigé sa défense en style de feu, dans un Mémoire qu'on lit en tête de ses œuvres, et qui débute par ces mots : Mon Pays ; il s'adressait à l'opinion, non pas au Gouvernement. C'était toujours l'homme de VAvenir avec l'orthodoxie en plus.
Montalembert porta la question à la tribune, dont il était déjà une étoile. On n'a pas oublié son discours, où se trouve le parallèle du Jésuite et du Dominicain, du P. de Ravignan et du P. Lacordaire, qui occupaient alors la chaire de Notre- Dame, avec l'éclat que l'on sait. Il reprendra plus tard, pour employer les loisirs que lui laissa le despotisme de l'Empire, la défense des Ordres religieux, dans Les Moines d'Occident où tout est admirable, excepté la préface. Ce jour-là Montalembert prit rang parmi les apologistes. Aucun laïque, chez les politiques, n'a eu au même degré ce caractère. Tous les députés catholiques eurent une harangue ou un vote pour soutenir les droits de l'Eghse. Berryer, royaliste avant tout, mit plus d'une fois sa grande parole au service de cette cause. Montalembert, catholique avant tout, était dans de meilleures conditions pour ce rôle, parce qu'il n'avait pas d'attaches dynastiques. Gentilhomme, il n'avait pas regretté les Bourbons. Libéral, il avait de la sympathie pour les d'Orléans ; mais il resta indépendant, tout en aimant l'orientation de leur politique : on le vit bien après leur chute. VU-
nivers le compta parmi ses fondateurs, du moins parmi ses meilleurs soldats : c'était une façon de donner son programme. Il consacra à l'Eglise son talent oratoire et sa valeur d'écrivain. Orateur, il l'était et des premiers. Il était passionné par tempérament ; or « l'éloquence est le son que rend une âme passionnée », a dit Lacordaire, qui s'y entendait. De là la vigueur de ses convictions, la poussée énergique de sa pensée, sa logique serrée, sa verve entraînante, les tons chauds et colorés de sa langue dans sa sobriété même. D'autres furent plus spontanés, mieux disposés pour la réplique dans les joutes du Parlement ; lui fut l'homme de l'éloquence écrite, sans que ce procédé académique diminuât les ressources de sa parole. Après un demi-siècle on le lit encore avec émotion, quoiqu'on ne l'ait pas entendu, non pas rugir, mais pérorer superbement en face de l'opposition des gauches et quelquefois des droites. Historien, hagiographe, journaliste, artiste, controversiste, il est toujours orateur : l'éloquence est la forme naturelle de sa pen- 6ée.
Montalembert eut une autre passion, qui dirigea sa vie, qui l'abrégea peut-être, et mêla des ombres à sa gloire. Il avait retenu la devise de V Avenir, sans suivre Lamennais jusqu'au bout : Dieu et patrie. Pour lui. Dieu était dans l'Église, la patrie dans la liberté. L'amour de l'Église et l'amour delà liberté peuvent brûler dans un seul cœur, à condition de bien définir la liberté. Il s'était soumis aux Encycliques ; il n'avait jamais guéri d'une illusion de jeunesse, qui se prolongea dans son âge mûr, qui augmenta dans les milieux tourmentés où s'était déroulée sa carrière, et l'accompagna à la tombe, jusqu'à troubler ceux qui l'aimaient. La passion de la liberté légitime lui a arraché de beaux accents, lui a inspiré de sublimes pages, en lui donnant dans la lutte des attitudes héroïques. Il gâta sa gloire en acclamant la liberté de l'erreur et du mal avec le même enthousiasme, avec des
témérités doctrinales, que le vague des formules pouvait atténuer, mais qui arrivaient au bout de sa plume loyale à une clarté redoutable. Il dut à son libéralisme outré une partie de ses succès, une popularité qu'il ne recherchait pas et dont il n'avait pas besoin. Nous retrouverons sur notre chemin cette âme si fière et si attachante, dont j'ai tracé ici les lignes maîtresses et contradictoires qui forment son portrait.
Les dix-huit années du règne de Louis-Pliilippe ne furent guère qu'une lutte modérée contre l'Église. Le gouvernement de ce prince, qui voulait être conservateur, était rivé à son origine comme à une chaîne qu'il trainajusqu'àlafin. Il avait exploité des passions qu'il fallait satisfaire, puisqu'elles avaient porté la dynastie sur le trône, avec l'espoir qu'elle réaliserait leurs espérances : arriver par la révolution et l'étouffer le lendemain ne vaut. Chagriner l'Église avec une certaine discrétion était pour lui une nécessité : il fallait avancer ou périr. En conséquence, la liberté de l'Église était gênée par des procédés mesquins : les rapports des évêques avec Rome étaient surveillés ; les mandements, les journaux religieux et toutes les manifestations catholiques étaient des objets de défiance. Si trois évêques se rencontraient pour dînera lamême table, c'était un concile. Aussitôt on invoquait les Organiques ; on tirait de l'arsenal de la tyrannie l'article qui régissait la matière.
Mgr Alïre, archevêque de Paris, placé en sentinelle sur le premier siège du royaume, et le plus redoutable, tenait tète, malgré son gallicanisme, aux prétentions anticanoniques du Gouvernement,avec un courage vraiment apostolique. Louis- Philippe avait résolu de faire de Saint-Denys un séminaire d'évêques, où les candidats à la prélature seraient préparés à leurs fonctions futures. Si le Gouvernement, qui nommait les évêques, les avait encore dressés, on ne peut pas mesurer les conséquences d'un pareil système. Mgr AfTre rédigea
et lira à un grand nombre d'exemplaires une brochure qu'il tint en réserve dans son palais, prêt à la lancer si on mettait le projet à exécution. Le roi averti le laisse sous le tapis.
Rohrbacher emprunte aux Annales de plnlosoiihic chrétienne le récit d'une entrevue de Mgr AfTre avec Louis-Philippe, fait par le prélat à un de ses amis. C'était en 1840. Le roi n'avait pas accepté une phrase du discours de l'archevêque à la réception du nouvel an, où il disait que ce l'Église réclame la liberté non par la protection ». Cet incident en amena d'autres : la veille des réceptions de janvier 1847, le roi et l'archevêque eurent une explication. Le roi fut violent ; il reprocha à l'archevêque ses réclamations séditieuses, ses démarches à Rome, et le concile tenu près Pai-is. L'archevêque fut digne dans sa défense. Le roi de plus en plus irrité lui dit en le prenant par le bras : « Archevêque, souvenez-vous qu'on a brisé plus d'une mitre ». L'Archevêque répondit : » Sire, on a vu aussi briser bien des couronnes». C'était un nouveau Basile qui parlait ainsi.
L'année suivante, Louis-Philippe partait pour l'Angleterre, oii il mourait détrôné. L'archevêque montait sur les barricades du Faubourg Saint- Antoine, un rameau d'olivier à la main, pour séparer les combattants. 11 tomba victime de sa charité, grand quand il résistait au roi, plus grand encore quand il mourait pour la patrie, en priant Dieu que son sang fut le dernier versé. C'était de l'apologétique en action.
(Ij Histoire Universelle, vol. XXVIII, pages 296-298.