I. LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT LA LIBERTÉ DES ORDRES RELIGIEUX
Dans cette campagne, qui fut si bien menée, toutes les forces catholiques donnèrent avec ensemble. Les évêques, les simples prêtres, les laïques, les écrivains, les orateurs, les journalistes, les brochuriers se rencontrent dans cette mêlée superbe. La même conviction est dans tous les cœurs ; le même courage les anime : on ne recule ni devant les amendes ni devant la prison. C'était la grande guerre, celle qui donne la victoire.
L'épiscopat vient en première ligne : il écrivait alors une belle page de son histoire dans notre siècle. A cette époque, l'épiscopat était remarquable dans son ensemble, quoiqu'il fût à la nomination du roi, régime funeste auquel l'Église ne se soumet que par nécessité. On comptait dans ses rangs quelques prélats de l'ancien régime, qui suppléaient à la médiocrité de la science par la vertu, la distinction des manières, avec un courage chevaleresque, qui ne se manifeste jamais mieux qu'aux heures critiques, et qui sait risquer la popularité, le repos ou les intérêts vulgaires. Ces élus du roicitoyen avaient de la dignité ; ils sortaient des premiers rangs de la hiérarchie, parce que le ton général de la société était encore à un diapason élevé ; plusieurs avaient de la science ; les courtisans étaient rares ; parmi ces prélats éminents, quelques-uns appartiennent à l'histoire. Quand on parcourt leurs Mandements, on en trouve qui sont dignes de l'antiquité. Latour-d'Auvergne Lauraguais, évoque d'Arras, se fit remarquer par la vigueur de ses remontrances. Quand on lui disait de ne pas s'exposer aux coups d'un
pouvoir ombrageux, il répondait : Comme on avertissait Gondé de ne pas tant s'avancer des lignes ennemies, il repartit : Le boulet est une vieille connaissance de ma famille. Moi je dis: La persécution est une vieille connaissance de l'Église dont je suis le ministre. Glausel de Montais, évêque de Chartres, n'avait pas moins de véhémence. Avec plus de mesure dans la forme, avec un courage tranquille, Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, combattait pour la même cause. Le prisonnier de Vincennes, qui avait bravé les colères de Napoléon, gardait au déclin de la vie l'ardeur vaillante de sa jeunesse ; il rappelait au gouvernement ses promesses, sans s'inquiéter de plaire ou de déplaire. Sa mémoire est justement honorée dans l'église de France. 11 dort maintenant dans le chœur de sa métropole, sous une dalle qui n'avertit pas le passant qu'elle recouvre un mort illustre ; protégé contre l'oubli, non pas par le marbre, qui est souvent impuissant, mais par ses services dont nous profitons aujourd'hui.
Cette célèbre campagne pour la liberté d'enseignement avait été ouverte par deux jeunes gens, un prêtre encore obscur et un gentilhomme, tous les deux très modernes par leurs aspirations, tous les deux ornés du don de l'éloquence par la parole et parla plume: ils étaient destinés à illustrer la chaire et la tribune. L'Avenir, qui défendait toutes les libertés, même celles que l'Église condamnait, n'avait garde de passer sous silence la plus précieuse après la liberté du catholicisme dont elle était une annexe. Non contents d'en tracer le programme dans ce journal d'avant-poste, nos jeunes téméraires le mirent à exécution en ouvrant une école à Paris, contre la loi, malgré la police, qui employa la violence et les traîna à la Chambre des pairs pour y soutenir leur droit et succomber noblement. Ce ne fut pas sans profit pour leur gloire, ni pour la liberté qu'ils réclamaient» la Charte à la main.
D'autres champions descendirent dans l'arène, et combattirent de front l'Université, appuyée sur toutes les forces sociales, sur l'État qui lui accordait ses privilèges et ses subsides, sur l'opinion dirigée par la presse, sur le talent de ses maîtres, sur le nombre de ses élèves nécessairement considérable, puisque les établissements religieux étaient fermés, et que les familles, jalouses d'élever leurs enfants dans les principes qu'elles professaient, étaient contraintes de les envoyer à l'étranger, à Brugelette, en Belgique, à Fribourg, en Suisse. En 1843, un éditeur de Lyon publia un fort volume intitulé : Le Monopole universitaire, nourri de faits, bourré de chiffres, d'une allure vive et légèrement pamphlétaire, qui fit du bruit, et entretint dans les esprits une agitation salutaire. Le chapitre le plus considérable de ce remarquable ouvrage contient, sur deux lignes parallèles, l'exposition de l'enseignement chrétien en face de l'enseignement universitaire. Rien n'est saisissant comme ce tableau synoptique des erreurs professées à la même heure, à Paris et en province, par Cousin, Jouffroy, Damiron, Lerminier, Ampère, Jules Simon, Quinet, Michelet, Salvandy, Villemain, Guizot, Matter, Libri, Bouillier, Michel Chevallier, Catien Arnould ; avec citations à l'appui, prises dans les leçons de ces maîtres, dans la Revue des Deux- Mondes ou dans l'Ami de la Religion. Il demeurait prouvé que toutes les branches de la science étaient corrompues à la fois ; que toutes étaient tournées contre le christianisme, par une idée commune, présentée différemment selon la spécialité de chaque sophiste; cette idée, c'est le rationalisme. A cinquante ans de distance on ne lit pas ce chapitre sans émotion. La condensation des erreurs frappe plus vivement que ces mêmes erreurs dispersées dans cent volumes et vingt revues, qu'on n'a pas sous la main, ou qu'on n'a pas le temps de lire. L'auteur de ce livre, resté inconnu pour le gros du public, a droit à la reconnais-
sance des Français, et mérite d'être rangé parmi les apologistes qui ont le plus vaillamment défendu les droits de l'Église.
L'abbé Combalot entra en scène. C'était un apôtre à l'âme cbaude, d'un caractère indépendant sans être frondeur, un de ces types faits pour la lutte, que la vérité passionne, que le péril séduit. Nourri de fortes doctrines, qu'il colorait aux rayons du soleil du Midi, déjà célèbre par ses prédications, où il se montrait élevé et populaire à la fois, audacieux dans les applications, un peu provocateur par le mot, cet athlète vigoureux ne devait pas échapper à l'œil ombrageux de la police libérale. Traduit devant les tribunaux, il purgea sa condamnation à Sainte- Pélagie. Cette captivité l'accompagna dans sa carrière; elle mit à son front un niml)e qui attira pendant un demi siècle autour de sa chaire les foules enthousiastes. La persécution pour la justice porte bonheur. Une des béatitudes tombées des lèvres du Sauveur se vérifie chaque jour, pour encourager les forts, pour confondre la prudence de certains prudents, qui est de toutes les époques, et n'est souvent que le masque de l'égoïsme ou de calculs inavouables. La persécution sert encore — mieux que d'aucuns ne pensent — la cause qui paraît succomber. Dans la défaite des antagonistes du monopole universitaire germa la loi de 1850, qui n'est pas l'idéal de tous, et la loi de 1875, qui épouvanta un instant les ennemis de la liberté d'enseignement, puisqu'ils se hâtèrent de la mutiler. Les faits donnent raison aux vaillants.
La liberté des Ordres religieux en France fut un autre casus helU entre l'Eglise et le Gouvernement de 1830. L'arrêt du parlement de Paris en 17G3, qui proscrivait les Jésuites, faisait toujours jurisprudence au Conseil d'Etat et devant les cours royales ; les lois de la Révolution continuaient à obtenir un effet juridique. Cependant des changements considé-
rables s'étaient produits: le Concordat stipulait la liberté du culte catholique; la Charte de 1830 garantissait ù tous les citoyens la liberté de conscience: cette dernière clause du pacte politique contenait la liberté des Ordres religieux, que la loi de 1825 reconnaissait à quelques-uns. Ces Ordres ne réclamaient pas le privilège de l'existence légale avec toutes ses conséquences ; ils se plaçaient sur le terrain du droit commun, ne demandantquece que la Constitution nerefusait à personne, la liberté de porter un habit particulier, de se consacrer aux mêmes œuvres, et de cohabiter sous le même toit dans les conditions prescrites par la loi. Logiquement les nouveaux principes abrogeaient les lois surannées d'un autre âge. La politique l'entendait autrement : les contradictions font partie de l'esprit de gouvernement: le logicien qui va droit son chemin, selon les règles d'Aristote, n'est pas un homme d'Etat. Les jurisconsultes de l'époque traitèrent la question : un Mémoire célèbre concluait au droit des religieux de vivre en communauté. Le procès fut perdu, La Compagnie de Jésus fournit l'occasion de ce débat historique. C'est par elle que la royauté, égarée par les philosophes et entraînée par les Parlements, avait commencé ; c'est sur elle que, près d'un siècle plus tard, et par les mêmes mobiles, le Gouvernement de juillet fit tomber ses coups. La situation était très tendue : on n'était pas loin de la tempête qui devait emporter un pouvoir issu d'une tempête. L'art de faire des diversions fut toujours pratiqué par les habiles de la politique. Thiers voulait emporter le vote des Chambres pour les fortifications de Paris. Pour détourner l'attention publique, le Juif-Errant était dans toutes les mains, et valait à Eugène Sue de la renommée et de l'argent. En même temps on ouvrait avec le Vatican des négociations dont je n'ai pas ici à éclairer les mystères, ni à dire les résultats.
Devant ces manœuvres, l'apologétique prit position et fut