‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 11 sur 44 · LA PHILOSOPHIE DE COUSIN LES APOLOGISTES DU LIVRE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE COUSIN LES APOLOGISTES DU LIVRE

L'apologétique eut encore à réfuter la fausse philosophie. En France, il y avait alors une philosophie de juste milieu comme la politique. Elle était née sous la Restauration, avec le Globe pour organe, où collaboraient concurremment les « Normaliens », qui faisaient surtout de la philosophie, et les « Mondains », qui menaient de front la politique et la philosophie (1). Cousin, Jouffroy, Damiron, Guizot, Royer-Collard, Lerminier, Sainte-Beuve, Benjamin Constant, de Rémuzatsont les plus connus de cette brillante pléiade, recrutée parmi les jeunes à qui l'avenir appartenait. Cette école, qui en politique avait rompu avec les hommes du Constilutionnel, Manuel, Béranger, Paul-Louis Courrier et leurs succédanés, s'était séparée en philosophie du sensualisme et de l'athéisme du xviif siècle. Ses membres étaient spiritualistes ; mais ils ne dépassaient pas cette ligne, obstinés dans un éclectisme rationnel, auquel ils ont attaché leur nom. C'était une réaction salutaire, un moindre mal, une préface d'Évangile : ce n'était pas la vérité. A la faveur de ce modérantisme, où des formes délicates s'alliaient avec un respect sincère pour des opinions qu'ils ne partageaient pas, ils continuaient la guerre au christianisme dont ils sapaient les bases avec élégance, tuant la foi dans les âmes, sans choquer l'opinion, qui ne voulait plus des violences démodées d'un autre âge. Sous la Restauration, qui ne les endura pas, ils n'avaient rencontré qu'un sérieux antagoniste dans

(1) Thuieau-Dangin: Le Parti Libéral sous la Restauration. Chap. III p. 231, 2i6.

Lamennais avec VEssai sur Vbidlffcrencey véritable bélier qui faisait sauter en l'air le château de cartes de l'éclectisme rationnel. Après 1830, cette philosophie, interdite parla loi, battue en brèche par l'apologétique, recouvra sa liberté ; et sous la protection de l'Etat, aux applaudissements d'une ardente jeunesse, elle prit la première place, fit tout le bruit, et causa tout le mal.

Cousin en était le représentant le plus illustre ; quand Joulïroy, malade et malheureux, disparut de la scène, il en devint le patriarche. Il était merveilleusement doué pour le triomphe des fausses doctrines. Il avait une parenté éloignée avec les sophistes grecs, surtout avec ceux de l'école d'Alexandrie, qu'il a tant caressés, et dont il prit la succession. Intelligence supérieure, maniant les idées avec une aisance surprenante, écrivain hors de pair, il était un orateur de marque. Ses intimes ont assuré qu'il était quelque peu comédien : il apprenait ses leçons par cœur, au témoignage de Taine, et les déclamait comme Talma jouait les tragédies de Corneille; il calculait ses poses et ses intonations, plus épris de popularité que passionné pour la vérité ; cherchant le vent comme un pilote qui veut aborder, souple pour changer les nuances de ses doctrines, évoluant avec lïnstinct des politiciens, qui du centre gauche arrivent jusqu'à l'extrême gauche, où la fortune les attire. Il pratiquait l'alchimie des idées comme un vulgaire faux monnayeur du moyen âge, créant des mixtures où le vrai et le faux entraient en proportions diverses. Libéral en politique, fataliste en théorie, aujourd'hui il célèbre dans un langage merveilleux le Dieu personnel ; le lendemain il peint le panthéisme, où il trouve une grande poésie, qui lui tient lieu de métaphysique. Français avec Descartes, Allemand avec Hegel, il donne des lettres de naturalisation aux concepts germaniques, qu'il débrouille sans les éclaircir, et qu'il rend accessibles à ses auditeurs, au détriment de la saine phi-

losophie et des intérêts de la patrie. Il était d'une liabileté pratique indigne d'un penseur. Il eut des amis dans l'Église qu'il combattait ; il sut échapper aux censures de Rome, dont il fut menacé et qu'il redoutait, non pas par conscience, mais pour le succès de ses produits littéraires. Il fit espérer sa conversion, toujours annoncée, jamais réalisée. Après avoir entretenu avec le clergé des rapports bienveillants pendant sa vie, il sut se passer du prêtre à l'heure de la mort. Qualis artifex pereo !

Les disciples de Cousin continuèrent la philosophie qu'il avait professée pendant cinquante ans. M. Jules Simon, l'auteur de La religion naturelle et du Devoir, jure encore par son maître, et rend à ses « idoles » le culte qu'il refuse au vrai Dieu. Lui aussi est un équilibriste séduisant, à cheval sur la frontière de la raison et de la foi, et destiné peut-être, comme tant d'autres, à tomber du côté où il penche. Cependant les déceptions n'ont pas manqué aux hommes de cette école, en philosophie comme en politique. Débordés parles erreurs extrêmes qu'ils ont semées en route, ils s'efforcent en vain de réagir contre le torrent qui les emporte. Noyés au milieu des nouvelles recrues de l'Université, ils ne sont plus que les demeurants d'un autre âge. Gomme Erasme, qui ne sut être ni catholique ni protestant, ils s'éteindront, selon le mot de Lacordaire, au bout d'une phrase élégante encore, mais méprisée. « Grandes leçons, s'écrie un écrivain déjà cité. Ne leur prouvent-elles pas comment en philosophie, contre les incarnations diverses du matérialisme, la raison ne peut sauvegarder, à elle seule et sans la révélation chrétienne, les vérités spiritualistes » (1)?

L'éclat des leçons de Cousin et de ses disciples, à Paris et en province, provoqua chez les catholiques une levée de boucliers : nombreux furent ceux qui entreprirent la dé-

(1) Thureau-Dangiii. Loco cilato, Chap. III, pag. 203-2G4.

fense de la foi menacée. Ils ne préservèrent pas tous les esprits de la contagion, répandue avec tant d'art et à doses calculées. Ils contribuèrent à former le noyau d'une génération nouvelle, d'une élite prise jusque dans les rangs de la bourgeoisie libérale et rationaliste, qui avait fait la Révolution de 1830, et en avait bénéficié. Ce noyau est devenu le parti catholique, une minorité négligeable, si on ne tient compte que du nombre, puissante, si on regarde à la qualité des éléments qui la composent. C'est la consolation de l'heure présente, et l'espérance d'un avenir meilleur.

Parmi les apologistes de la période que nous étudions, les uns sont peu célèbres, presque oubliés; les autres sont restés sur l'horizon et éclairent encore notre marche. On peut les diviser en quatre classes : les apologistes du livre, les apologistes de la chaire, les apologistes de l'histoire, les apologistes du journal.

Sous la première rubrique, il faut ranger l'abbé Frère, auteur de L'homme connu par la Révélation, 2 vol. in-S". — l'abbé de Genoude avec son Exposition du dogme catholique in-8o — l'abbé de Noirlieu avec VExposition et défense des dogmes principaux du christianisme — le P. de Valroger : Etudes historiques et critiques sur le rationalisme contemporain, in-S" — . Auguste Nicolas: Etudes pJiilosophiques sur le christianisme, 4 vol. in-12. On pourrait ajouter à cette liste déjà respectable avant 1848. A cette même époque, un prêtre savoyard, aussi modeste que savant, caché dans les gorges de l'Isère, adressait aux beaux diseurs de Paris de vertes leçons, sous forme de plaisanterie de bon aloi. Victime de son éditeur, ses droits d'auteur ne couvrirent pas son voyage à la capitale. Il rentra à ses frais en Tarentaise, pour y mourir dans l'obscurité, laissant sur le tombeau que ses amis lui élevèrent son Platon policldnelle, qui en est l'élégante épitaphe. Honorons les ouvriers solitaires, qui ont plus de mérite que de renommée. L'ombre qui couvrit leur vie n'é-

toufTe pas toujours leur mémoire. Des volumes peu retentissants éclaireront les esprits qui les rencontreront par hasard au fond d'une bibliothèque poudreuse. Gloire posthume de ceux qui surent penser et écrire, et qui passèrent sur la terre sans faire du bruit, parce qu'ils n'avaient pas d'orchestre.

L'œuvre du P. de Valroger est la plus topique, comme son titre l'indique. Elle est dirigée, non pas contre le rationalisme en général, mais contre le rationalisme contemporain. L'exposition y occupe nécessairement une place ; mais c'est la critique qui domine ; c'est-à-dire la réponse aux atta« ques de l'adversaire; en un mot, c'est de l'apologétique proprement dite. La question du surnaturel est encore à l'ordre du jour, quoique les formes de l'attaque et de la défense se soient bien modifiées depuis un demi-siècle, comme nous le verrons plus loin. Mais les amateurs d'études rétrospectives, ceux qui veulent dresser l'arbre généalogique des erreurs de notre temps, trouveront dans l'ouvrage précité les éléments d'une information sûre.

La première édition parut en 1846 ; la deuxième en 1878. C'est une preuve qu'il ne passa pas inaperçu. On s'étonne que certains historiens de la philosophie moderne en France n'aient pas accordé quatre lignes à un écrivain catholique de la valeur du P. de Valroger. C'est le cas de M. l'abbé Vallet, de Saint-Sulpice (1). M. l'abbé Blanc l'a vengé de cet oubli, en déclarant « que ses ouvrages lui méritent une place parmi les apologistes » (2).

Auguste Nicolas est l'apologiste laïque le plus considérable qui ait paru en France après 1830. Son œuvre totale, qui se développe le long de cinquante ans, correspond aux trois périodes de la lutte qui va de la Révolution de juillet

(1) Histoire de la Philosophie.

(2) Histoire de la Philosophie, m, 772.

jusqu'à nosjours. Mais son premier travail, celui dont ilest question ici, a fondé sa réputation : il est de beaucoup le meilleur. Il parut en 1845; il arrivait à la troisième édition en 1847; il devait atteindre la vingt-septième: succès sans exemple chez nous pour des livres sérieux, réservé aux romans et aux livres de propagande impie ou révolutionnaire. Le titre en dit la nature. Ce sont des études philosophiques, dirigées contre le rationalisme d'une manière générale ; car l'auteur n'en prend guère les chefs à partie. Par caractère, il est l'homme de l'exposition calme et sereine ; les conclusions qu'il tire en chemin sont impersonnelles, en ce sens que ceux qu'elles atteignent ne sont pas ordinairement nommés, surtout s'ils sont vivants. C'est de l'apologétique défensive principalement.

Auguste Nicolas continue l'œuvre de ses prédécesseurs, en y ajoutant du sien ; il marque une étape dans le développement de cette branche de la science catholique. Il résume, en se les assimilant, les travaux des siècles ; ainsi il s'exposait à rester captif de son cadre, et à y disparaître comme un simple rapporteur. Sans être très original, il a échappé à ce péril. Son plan est très compréhensif : il semble n'avoir rien omis de ce qu'on avait écrit avant lui. Il a su ajouter des questions aux questions traditionnelles, et les résoudre d'après les données nouvelles de la science. On peut citer en exemple son chapitre sur Moyse, à propos de la lumière créée avant le soleil, ce scandale des impies de la veille, réduit et anéanti par Fresnel et Arago. 11 n'a pas inventé le point de vue social, ou la démonstration de la divinité du christianisme par ses effets sur la destinée des nations. Nous avons vu que Montesquieu avait, le premier chez nous, émis cette idée, familière aux apologistes de l'Église sous l'empire romain, et que Chateaubriand reprit pour son compte. Mais parce qu'il avait l'intelligence de son temps, et qu'il écrivait contre les rationalistes de la

politique et de l'école, il a traité cet argument avec de plus amples développements. Il y trouva l'occasion de donner un libre essort à son talent de moraliste, qui est une de ses caractéristiques. Il se complaît dans les analyses intimes du cœur humain ; il y découvre la corrélation de nos sentiments avec la religion qu'il décrit très délicatement : l'abondance, qui est sa manière, s'augmente encore ici. Il arrive à l'émotion et il la communique ; ainsi il achevé de se révéler sous son vrai jour : il n'est pas batailleur : il est persuasif. Cette qualité, précieuse chez un apologiste, était plus désirable à l'heure où il écrivait, quand les âmes sont malades de langueur plus encore que d'erreur ; quand la sensibilité l'emporte sur la force, et que le sentiment leur va mieux que l'argument scientifique. Il a fait du bien à plus d'une.

Cette considération rend le critique indulgent pour Auguste Nicolas, quand il constate chez lui l'absence d'élévation transcendante. Lacordaire lui reprochait de craindre la métaphysique ; « non pas que vous fussiez incapable de ce genre de spéculation, ajoutait-il, mais parce que vous l'avez jugé peu propre à faire impression sur la généralité de vos lecteurs » (I). Ceci c'est de la politesse; des égards sont dus à un homme vivant et distingué, qui sort des rangs et se croise pour défendre le christianisme. On doit la vérité à un mort, qui a été justement apprécié, et qui peut la supporter sans détriment pour sa gloire. La vérité est qu'Auguste Nicolas n'a pas prodigué les preuves métaphysiques dans son ouvrage, parce qu'il n'était pas du métier. Il n'appartient pas à la race des de Maistre, des de Bonald, des Lamennais, des Donoso Cortès.Il chemine sur les voies que suivent les bons esprits ; en se distinguant du commun par des mérites réels, il ne plane pas dans l'infini. Cette

(1) LeUre à M. Auguste Nicolas.

absence de génie — qui est plus que le talent — se révèle dans le plan des Études, qui constituent un vaste ensemble sans être une synthèse, et restent fragmentaires dans l'unité du titre qu'elles portent. On y sent comme un entassement de choses qui manquent d'unité organique ; il y règne une suite historique plutôt qu'un ordre logique.

Cependant on ne peut pas partager la critique de Lacordaire, dans sa monumentale Lettre à l'auteur, qui lui servit de passe-port devant le public, quand il lui reproche d'avoir traité de l'âme avant de traiter de Dieu, au livre !"■• de la l'"p partie. Il semble que la marche logique, en philosophie, va du plus connu au moins connu ; or, l'âme est le premier connu ; car la connaissance de l'objectif suppose celle du subjectif ou du moi, instrument nécessaire de l'acquisition de toutes nos idées. Il est vrai que Lacordaire se place au point de vue de l'enseignement, non pas à celui de l'ordre de succession des idées dans l'entendement humain : c'est ainsi que saint Thomas procède. Mais saint Thomas dit que l'existence de Dieu n'est pas une vérité évidente par ellemême, et que l'entendement s'élève jusqu'à cette vérité par voie de démonstration. Par là on ne tombe pas dans le psychologisme vide et stérile de Descartes. Saint Thomas aurait dû faire trouver grâce à l'apologiste, devant un juge dont la bienveillance lui fut un encouragement, capable de lui faire oublier une réserve dans l'éloge, qui peut-être n'est pas absolument fondée.

Ce défaut — si c'en est un — et quelques autres n'empêchent pas que l'œuvre d'Auguste Nicolas ne soit remarquable et digne du succès qu'elle a obtenu. Ce succès s'explique d'abord par la supériorité de l'auteur ; ensuite par la mitoyenneté de son talent, qui s'adressait à un plus grand nombre d'esprits ; par le ton général du livre, la douceur de l'exposition, l'accent ému, la note sentimentale, l'absence d'abstractions métaphysiques, et la commodité de trouver

beaucoup de livres dans un seul. L'état des esprits relativement calmes à cette époque, à la veille des commotions sociales qui allaient les secouer, le goût des études sérieuses encore répandu dans le monde lettré, la position officielle d'un laïque, fils de la bourgeoisie de 1830, à l'abri du soupçon de ce qu'on a depuis appelé « le cléricalisme », toutes ces circonstances rendirent populaires Les Éludes du juge de paix de Bordeaux.

La plume féconde d'Auguste Nicolas a enfanté d'autres volumes. La littérature chrétienne lui doit encore VArt de croire, en 2 tomes in-8. C'est un traité de psychologie sacrée où l'on expose le besoin de croire, les raisons de croire, le bonheur de croire, les obstacles à croire ; c'est une sorte A'itinerarhmi animse ad Deitm, où le sermonaire, l'ascétique, le directeur spirituel paraissent plus que l'apologiste. La Vierge Marie et le Plan divin sont du genre théologique. Le socialisme et le protestantisme furent publiés à une époque qu'on devine. Viennent ensuite deux brochures intitulées : YÉtat sans Dieu, avec son appendice La Révolution et Vordre chrétien, et VÉtat contre Dieu. On constate dans ces derniers travaux un intégrisme de doctrine, qui est le fruit du Syllabus de 1864, et des expériences cruelles de cette seconde moitié de siècle. Car Auguste Nicolas était de son temps ; comme Lacordaire, il avait gardé une légère teinte de libéralisme, après avoir abjuré les doctrines généreuses et séduisantes de V Avenir. J'ai donné ici le catalogue complet de ses œuvres, quoiqu'elles n'appartiennent pas toutes au même degré à l'apologétique, pour avoir une vue d'ensemble de ses talents et de ses états de service.

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