CHAPITRE IV
LES ArOLOGISTES DE LA CHAIRE LACORDAIRE
L'apologétique de la chaire accompagne toujours celle du livre ; elle ne peut pas être aussi complète : elle est plus retentissante. Cette sorte d'apologétique ne doit être étudiée que sur un petit nombre de chaires ; car le peuple étant encore chrétien en masse, l'enseignement de la doctrine et l'exhortation morale dominent dans la prédication des pasteurs et des missionnaires. D'ailleurs, comment saisir cette apologétique dispersée, qui meurt en naissant, qui s'imprime peut-être dans les âmes, non pas sur le papier, et que le vent emporte, ne laissant derrière lui que le souvenir du talent et du zèle des apôtres de Dieu.
C'est aujourd'hui la mode d'adresser à la postérité un tock énorme de produits oratoires, qui peut-être n'y arriveront pas. Il y a d'honorables exceptions. Pour le reste, mieux vaut ne pas en commencer la liste, de peur de ne jamais la finir. La chaire de Notre-Dame de Paris est à part; c'est la chaire du haut enseignement catholique, et par une connexion nécessaire, d'une apologétique où l'on défend la foi, où l'on dénonce l'erreur, où l'on réfute le sophisme. Cette institution, que notre temps demandait, a déjà soixante ans d'âge, avec une histoire glorieuse, et des monuments écrits, où l'on peut puiser les éléments d'une exposition d'apologétique pendant la période que nous étudions.
Pour ne nommer ici que les hommes dont la parole est fixée dans les livres, on peut en désigner quatre, d'un génie inégal, de facultés diverses, qui n'ont de commun que le zèle qu'ils ont déployé, pour obtenir des résultats dont ils partagent la gloire: le P. de Ravignan, le P. Félix, le P. Monsa-
bré, le P. Lacordaire. Ils ont traité tous les genres, parce que leur apostolat spécial le voulait. Néanmoins, en ne prenant que les lignes générales, le P. de Ravignan fut surtout moraliste; le P. Félix accorde peu à l'exposition dogmatique et beaucoup à la critique des systèmes en vogue : il est surtout apologiste ; le P. Monsabré est le plus théologien ; c'est l'homme des larges thèses de saint Thomas, et qui ne touche aux antithèses de l'erreur qu'en passant. Le P. Lacordaire représente le genre mixte. Arrêtons-nous à lui aujourd'hui : il est le plus grand.
Il a lui-même caractérisé son œuvre : « Il va, dit-il, une triple prédication : la prédication des mœurs, qui combat les concupiscences ; la prédication d'enseignement, qui combat l'ignorance; la prédication de controverse, qui combat l'erreur. Les conférences que nous publions n'appartiennent précisément ni à l'enseignement dogmatique, ni à la controverse pure. Elles tiennent de l'un et de l'autre, de la parole qui instruit et de la parole qui discute. Destinées à un pays oix l'ignorance religieuse et la culture de l'esprit vont d'un pas égal, et où l'erreur est plus hardie que savante et profonde, nous avons essayé d'y parler des choses divines dans une langue qui allât au cœur et à la situation de nos contemporains (1). »
On connaît l'orateur. II créa son genre : rompant hardiment avec les procédés traditionnels de la chaire, il s'adapta à un milieu nouveau par la nouveauté de ses allures. Il prit son siècle tel qu'il était ; il l'aima, il le flatta souvent, il l'éclaira toujours. Au début, il enthousiasma les uns, il étonna les autres, il déplut à plusieurs : le succès lui a donné raison. Maintenant il est moulé dans la gloire: nul ne songe à la lui disputer. Pour la doctrine, il a fait le catéchisme pendant le quart de siècle qu'a duré son ministère ;
(1) Préface des Conférences de Notre-Dame, 1851.
son orthodoxie est inattaquable. A travers les questions les plus scabreuses, avec d'apparentes témérités, il est un des esprits les mieux équilibrés qui furent jamais ; dans la spéculation il monte haut, non pas par côté. Où est donc son génie? Dans son éloquence. L'éloquence se compose de foi, d'amour, et de puissance pour les exprimer, comme la foudre renferme la vapeur, la chaleur et l'éclair qui s'en dégage.
Par le fond, son éloquence est celle de tous les siècles: par la forme, elle est à lui, non pas à un autre. Il faut admirer chez lui la conception oratoire qui enveloppe la conception doctrinale, c'est-à-dire la machine du discours, la distribution des éléments pour produire l'effet. Il avait reçu du ciel le don rare de transfigurer les idées ; sur ses lèvres, les plus ordinaires ont un grand air ; elles défilent imposant tes, saisissantes, sous un angle qu'on ne leur connaissaipaSjdans des perspectives où le lointain et les mirages produisent une sensation de profondeur, même quand la profondeur n'y est pas. Il a une manière d'enchaîner les questions ; il trouve des titres de choses qui éblouissent ; son procédé d'exposition lui appartient : il semble marcher dans les étoiles. Chez lui l'art de la mise en scène est incomparable : son ton est solennel, presque olympien ; on n'a jamais dit qu'il y eût de la pose. Il tient sous ce rapport de Chateaubriand, qui resta son idéal, et de Lamartine, dont il a les accents, j'allais dire la musique. Sa période est savante ; on assiste à un crescendo de lumière, d'émotion, qui va jusqu'à l'ivresse, l'ivresse que produit une idée sentie et poussée à bout, qui amenait ces grands effets, sous lesquels l'orateur succombait, anéanti par son enfantement, et qui tenait l'auditoire en suspens, subjugué par la puissance de la parole, la seule que nous ne discutions pas.
Les observateurs sagaces ont remarqué avec quel sens divinatoire des besoins de son temps Lacordaire adaptait l'idée
surnaturelle aux instincts, aux aspirations, aux progrès scientifiques, au langage, presque aux préjugés de son auditoire spécial. C'est un des secrets du courant sympathique qui s'était établi entre cet auditoire et l'orateur, qui pouvait se mettre en scène avec une familiarité toucliante, sans choquer les plus délicats. Ce mérite n'est pas médiocre : on le mesure en comparant l'idée qu'il veut imposer avec le choix des moyens, des aperçus, des comparaisons prises sur le vif dans ce Paris qui l'écoute. Saint Paul s'était fait tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. Lacordaire se fit moderne, moderne à l'excès, avec infiniment d'habileté ; non pas par calcul comme d'autres, mais par tempérament, afin de réconcilier la France rationaliste avec l'Evangile, et de l'attirer au moins dans le vestibule du temple en attendant qu'elle y entrât.
Ajoutez à ces dons magnifiques la magie du style, beau parlé, beau écrit, classique dans sa structure, nouveau par la couleur, simple et clair parce qu'il est loyal, sobre dans l'exposition, large dans le développement, étincelant dans le tableau, semé de mots qui brillent comme des émeraudes. L'imagination y mêle tous les tons de sa palette ; la mélancolie y donne sa note avec un charme inexprimable ; tandis que la prière s'élève sur les ailes de la colombe, et devient quelquefois l'extase, au bruit des glaives qui s'entrechoquent dans la bataille où l'éminent apologiste est engagé. Alors la composition, sans cesser d'être dogmatique, en gardant l'allure grave et solide du genre, avec une logique serrée, devient une grande poésie.
L'action achevait l'éloquence de Lacordaire. Dans sa jeunesse il avait entendu Talma ; il en avait retenu quelque chose. Ses auditeurs n'ont pas oublié le jeu de son débit, la science de ses intonations avec un organe ingrat, les temps et les mouvements distribués comme dans une partition de Rossini ou de Cherubini, les réverbérations de son visage
inondé de sueur à l'heure des fortes poussées et des émotions suprêmes, son corps légèrement cambré et augmenté par son âme de feu, sa poitrine gonflée d'inspiration, qui soulevait son froc comme le vent enfle la voile d'un navire; enfin ce geste souverain, réservé pour la fin, ce bras étendu sur l'auditoire, qui arrivait jusqu'aux extrémités de la basilique où sa voix n'arrivait pas, et développait sur toute la surface un transport à peine contenu. Ces triomphes sont rares, même dans la vie des maîtres de la parole. Lacordaire les a connus.
L'apologiste est dans l'orateur. Lacordaire est orateur toujours, apologiste presque toujours. Dieu le suscita pour enseigner selon un mode nouveau, surtout pour combattre. Toutes ses conférences doctrinales sont une réponse indirecte aux erreurs contemporaines : à proprement parler, ce n'est pas là de l'apologétique. Mais la plupart sont dirigées contre le rationalisme ; ainsi elles prennent ce caractère. Citons les 42<^, 43^, 44^ où les efforts du rationalisme pour anéantir, dénaturer et expliquer la vie de Jésus-Christ sont dénoncés et confondus. On devine que la Vie de Jésus de Strauss et le mythisme germanique, alors tant à la mode et que nos Platon universitaires ont vulgarisé, étaient l'objectif de l'orateur de Notre-Dame. Si Cousin était au pied de sa chaire, il put profiter de la leçon. Les conférences sur le commerce surnaturel de l'homme avec Dieu, sur sa nécessité, sur la prophétie, le miracle et le mystère, sont des réfutations directes du rationalisme spiritualiste de la Sorbonne. Dans les conférences sur la création et sur le matérialisme, l'évolutionnisme athée, qui commençait à poindre, est pris à partie.
Apologiste, Lacordaire se distingue par son respect envers les personnes dont il combat les erreurs. Les morts euxmêmes sont traités avec courtoisie: ni Luther, ni Voltaire ne purent se plaindre de ses procédés. On lui a reproché un
jour d'avoir tracé un portrait de Julien l'apostat qui ressemblait à un essai de réhabilitation. Il n'y a que les âmes supérieures capables de ces ménagements, excessifs sans doute. Il n'a pas les mêmes égards pour les erreurs ; mais il est chevalier jusque-là. Il les expose avec sincérité ; loin de diminuer leur force, il est enclin à l'exagérer ; il joue franc-jeu devant l'assemblée qui l'écoute, et qui va juger sa réponse. La magnanimité du caractère sert ici de doublure à l'élévation du talent : Francus ego sum, s'écriait-il un jour, par un calembour superbe. Il disait vrai.
Dans l'apologétique, Lacordaire n'épuise jamais la question. Il ne fait pas de traité en règle ; il prend ce qu'il lui faut pour sa thèse ; il expose de lantithèse les lignes générales ; il sème avec éclat les principes de solution, et il passe. Le discours public est rapide ; il se compose d'idées, surtout de mouvements. Le livre a tout son temps ; il peut se hâter lentement et tout dire avec méthode : ses lecteurs tranquillement assis ne sont pas plus pressés. Ceci ne constitue pas une infériorité : c'est une nécessité du genre. Néanmoins il suit de là que les conférences de Lacordaire ne sont pas un arsenal oîi l'on puise à pleines mains. Il y a plus à prendre dans les traités spéciaux, rédigés froidement, hachés en chapitres et paragraphes. Chacun son métier.
Pour les mêmes raisons, il ne tombe pas dans l'aridité de discussion. Il emprunte la substance de ses sujets à saint Thomas : il est donc scolastique pour le fond, non pas dans la forme. Il va au combat comme à la parade, en grande tenue, casque en tête et revêtu de la cotte de mailles, le bouclierà une main, la lance à l'autre, éblouissant de beauté héroïque. Il ne combat pas nu comme l'athlète antique ; on ne voit pas ses muscles cachés sous l'ornement : à la vigueur qu'il déploie on les devine. C'est-à-dire que l'apologiste est encore orateur. Il réserve ses ressources pour les effets à produire sur les âmes, après leur avoir annoncé les saintes
vérités, par la ricliesse de ses tableaux et les mouvements de sa soudaine inspiration. S'il se chargeait d'érudition et d'arguments, ce bagage ralentirait sa marche, gênerait son essor, obscurcirait l'éclat de son langage, et rendrait son action moins saisissante. Il met beaucoup de doctrine en quelques lignes: il la rend triomphante parla magnificence dont il la revêt.
Quand Lacordaire discute avec l'adversaire il est encore l'homme de l'aperçu. Il se plaît dans la haute spéculation ; il s'y baigne comme un aigle dans l'éther lumineux. Il développe largement ses majeures ; la réponse à l'objection n'en demandait pas tant : d'un mot il pouvait la résoudre. Mais il préfère le procédé oratoire, qui est le sien. Le temps n'est pas perdu, car il fascine l'adversaire avant de le terrasser. Dans ces joutes brillantes, il ne s'interdit pas d'être artiste : s'il le voulait, le pourrait-il ? Quelle que soit l'aridité de la question — elle est souvent effrayante sur les âpres sommets de la dogmatique catholique, — il saisit toujours le côté esthétique qui est au fond de tout ; et séduit par ce mirage, il appuie sa thèse sur des raisons d'art, qui charment, mais qui ne seraient pas décisives à elles seules. Le cas est rare. Le plus souvent, le théologien, le philosophe et l'esthète vont de pair. On ne s'étonne pas davantage, si on tient compte du but à atteindre, qu'il mêle aux raisons essentielles quelques arguments relatifs, qui allaient à la trempe de ses auditeurs, de la jeunesse des écoles, des savants de l'Institut, du public parisien malade. Il ne fallait pas les écarter du pied de la chaire où le génie les avait attirés ; il était imprudent de leur verser trop abondamment le vin pur de la doctrine, de peur que ces esprits atteints du doute, plongés dans l'ignorance en pleine culture scientifique, n'éclatassent comme de vieilles outres remplies d'un vin nouveau.
En résumé, Lacordaire n'est pas l'apologiste le plus com-
plet, ni le plus utile à proposer. Dans la littérature chrétienne on trouve mieux, non seulement chez les anciens, mais encore chez les modernes. Sans établir de parallèle entre ses conférences et les traités d'école — ce serait une injustice — en le comparant à Frayssinous, très inférieur par le génie et par la puissance oratoire, on recueille chez l'évêque beaucoup plus de preuves emmagasinées dans ses discours méthodiques, sur un sujet déterminé. L'évêque n'aurait pas eu à Notre-Dame, après la Révolution de 1830, le succès du moine, qui débitait beaucoup moins de théologie, avec plus de philosophie, et surtout plus d'éloquence. Les hommes providentiels arrivent à leur heure. Lacordaire est surtout orateur.