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LES APOLOGISTES DE L'HISTOIRE GORINL ROHRBACHER. DARRAS. FÈVRE

Après la chaire, l'histoire. L'histoire est une science générale, qui touche atout, non seulement aux faits, mais encore aux doctrines. L'erreur s'en sert contre la vérité : la vérité s'en sert contre l'erreur. Il y a l'histoire descriptive, qui n'est que les regesta du passé ; il y a l'histoire raisonnée, qui juge en racontant ; on distingue encore la philosophie de l'histoire, qui systématise les faits dont elle dégage les lois et les causes, et qui est de la philosophie plus encore que de l'histoire ; vient ensuite l'histoire où tous ces genres se mêlent : c'est ici principalement qu'on découvre des éléments d'apologétique.

Signalons d'abord les travaux du savant abbé Gorini. On connait ce modeste curé de campagne, du diocèse de Belley, enseveli dans les marais fiévreux des Bombes, qui consacrait à l'étude les loisirs que lui laissait une paroisse de trois •cents âmes. Il avait plus de talent que d'argent : sa bibliothèque, composée d'un petit nombre de volumes, ne suffisait pas à ses recherches. Son biographe raconte qu'il s'en allait à Bourg-en-Bresse consulter les collections publiques, et qu'il rentrait souvent dans son obscur presbytère, portant enfilés au bout de son bâton les volumes qu'il voulait réfuter : « portefaix de la science avant d'en être le docteur ». C'est avec ce bâton qu'il combattit contre Cousin, Michelet, Guizot, Augustin Thierry, Henri Martin et autres maîtres que Paris applaudissait ; à peu prés comme David, le pâtre de Bethléem, marchait contre Goliath avec sa gibe- ■cière en bandoulière et une fronde à la main. Les volumes

qu'il a écrits sont de l'apologétique franche; ils sont intitulés : Défense de l'Eglise contre les erreurs Itistoriques. Ces volumes arrivèrent jusqu'à ceux auxquels ils s'adressaient; et soit dit à leur louange, ces hommes considérables par la science et la réputation, qui ne rencontraient guère la contradiction parmi leurs pairs, l'acceptèrent d'un curé de village dont ils appréciaient la valeur.

Augustin Thierry lui écrivait à la date du l'^'' septembre 1855 : « Toutes les erreurs que j'ai pu commettre et qui m'ont été signalées consciencieusement seront corrigées par moi, selon ma conscience d'historien. C'est vous dire, monsieur, que je tiendrai un grand compte de votre Défense de VÉfjlise. Je fais à vos critiques une attention d'autant plus sérieuse que, pour la vraie science et pour la parfaite convenance, elles se distinguent heureusement de la polémique soutenue dans la même cause par d'autres personnes. Je suis étonné, monsieur, qu'un travail de recherches aussi considérables ait pu être exécuté par vous dans un presbytère de village, loin des grandes bibliothèques et de la conversation des hommes d'étude et de savoir. Je croyais que la ville de Lyon était votre domicile ; et le nom du lieu d'où votre lettre est datée ajoute encore au sentiment de haute estime que j'avais conçu pour vous ». Cette estime était gagnée. Gorini ne convertit pas Henri Martin, qui resta a druide » jusqu'au bout. Il ne changea pas les opinions de Guizot ; mais le 3'^ volume tout entier, qu'il a consacré à combattre cet honnête protestant, n'en reste pas moins décisif contre les erreurs contenues dans VHistoirede la civilisation en France et en Europe. Cet exemple fortifiant est capable d'encourager des mérites enfouis dans les presbytères de nos villages, flambeaux allumés par la Providence, auxquels il ne manque qu'un chandelier, et qui donnent le démenti à ce mot de l'Évangile :« On ne met pas Ja lampe sous le boisseau », Cela arrive quelquefois.

L'histoire de l'Église renferme nécessairement de Tapoiogétique en même temps que de la controverse. Comment éviter le combat? comment ne pas se prononcer entre des doctrines contradictoires, qui se disputent le monde à travers les siècles ? Ici une question se pose : Est-il facile de mener de front dans une histoire l'apologétique approfondie et l'histoire proprement dite ? L'apologétique étant une branche importante de la science ecclésiastique, ne vaudrait-il pas mieux la traiteràparl,même dansle coursd'une histoire à laquelle on veut donner le caractère militant? Cette question, qui demanderait de grands développements, se présente à l'esprit, en lisant les deux volumineuses histoires de l'Église de Rohrbacher et de Darras. Nous ne parlerons que de ces deux — quoique nous en possédionsd'autres — parce qu'elles ont la prétention d'être apologétiques.

Rohrbacher et Darras ont écrit l'histoire « universelle » de l'Église : on l'avait tenté avant eux. Mais à mesure que le monde vieillit, la tâche s'agrandit et la difficulté augmente. Un publiciste français de ce siècle a écrit rHistoire du Monde : c'est plus encore. Néanmoins Rohrbacher, qui a des idées belles, qu'il emprunte à la foi, a l'intention, lui aussi, de nous donner l'histoire du monde avec l'histoire de l'Église, parce que l'Église, qui est aussi ancienne que le monde, en résume l'histoire. C'est penser comme Bossuet, qui pensait juste et grand. A-t-il réussi? Ses mérites et ses défauts sont connus. Son principal mérite a été de commencer la réaction contre l'histoire ecclésiastique de notre pays^ et de livrer bataille aux préjugés de l'école et de l'opinion, surtout aux maximes de l'État. Il entreprit son œuvre en 1826, tandis que Frayssinous, ministre de l'instruction publique, imposait par circulaire les Quatre-Articles, et que Corbière déférait aux tribunaux l'ultramontanisme de Lamennais. Un simple professeur de théologie, sans appui, sans ressour-

ces, qui vient ainsi relever le gant, montrait quelque courage. Il devait l'expier par la persécution et par la pauvreté : c'est sa gloire. Ainsi il a pris rang entre Gousset et Dom Guéranger, accomplissant pour l'histoire ce que le premier a fait pour la théologie, le second pour la liturgie. C'est la trinité révolutionnaire de notre temps : tous les révolutionnaires ne nous ont pas fait autant de bien.

Mais je n'ai pas entrepris la critique d'ensemble de l'histoire de Rohrbacher : ici je n'ai à apprécier que l'apologiste. On découvre vite chez lui le controversiste ; son principal objectif — sinon l'unique — c'est le gallicanisme et son célèbre historien l'abbé Fleury. On a dit de Cousin qu'il avait un jésuite à cheval sur son nez, Rohrbacher a sur le sien les vingt-trois volumes in-i" de Fleury, plus les douze du continuateur, même format : charge forte pour un homme, fùt-il le plus favorisé de la nature par ce côté. Avec quelle vigueur il donne l'assaut à l'erreur nationale, nul ne l'ignore. Sur son chemin il rencontre, après Philippe le Bel et Charles YII, Louis XIV, le gallican couronné. Si Bossuet, son théologien, qu'il ne ménage guère malgré son génie, a été accusé d'être courtisan à Versailles, on ne saurait adresser le même reproche à son véhément antagoniste. La chaleur vient de la conviction ; quoique l'histoire soit un tribunal, ses sentences peuvent être vibrantes, à condition d'être justes. C'est ici le cas.

L'apologiste est moins remarquable chez Rohrbacher. II déclare qu'il veut mettre son œuvre au niveau des découvertes de la science et des discussions contemporaines ; cependant il retarde un peu sur le progrès. Il est vrai qu'il l'acheva en 1848 : depuis on a marché à pas de géant. Mais il n'a pas fait face aux attaques de l'incrédulité auxquelles il assista. Ainsi le Livre l*^"" sur la création du monde et de l'homme n'est plus à la hauteur. Sous la Restauration, il poursuit toujours le gallicanisme ; il laisse le libéralisme

s'agiter à ses côtés, sans beaucoup l'inquiéter. Il n'ignorait pas que cette école visait plus encore l'Église que la monarchie. Le drame si émouvant, qui commence en 1820 par l'assassinat du duc de Berry, et se termine en 1830 avec les Ordonnances et les barricades, élevées par l'impiété autant ou plus que par la politique, il le passe sous silence à peu près. Le mouvement philosophique inauguré par les normaliens, si dangereux par sa modération même, n'est pas signalé. Après 1830, il n'expose ni ne réfute le rationalisme de Cousin ; il ne parle pas du procès de l'école libre, ni de la campagne des évêques pour la liberté d'enseignement promise par la Charte. Après un simple paragraphe contre l'Université, il passe outre. Il s'étend davantage sur la philosophie allemande, qui déjà franchissait le Rhin ; ce qu'il en dit le ramène vite au protestantisme, qui est à la vérité la racine d'oij elle procède. Mais il ne met pas en relief les formes nouvelles qu'elle revêt, son point de départ, ses postulats, où git tout l'intérêt, où est le péril. En somme, cette étude d'apologétique n'est pas fouillée. Plus abondant sur Lamennais et de Bonald, il n'a pas suivi l'idée commune aux deux philosophes, qui est le fidéisme exagéré ou le traditionnalisme, resté à l'état latent chez celui-ci, poussé à bout chez celui-là. Mais l'auteur, ami de Lamennais et son collaborateur à la Chênaie, n'était-il pas piqué du ver?

La situation des partis, sur le terrain religieux, n'est pas suffisamment dessinée ; elle est noyée dans l'histoire générale, enveloppée de surcharges qui ne touchent pas aux intérêts catholiques, au moins directement. On peut dire que Rohrbacher a écrit l'histoire universelle de l'Église, non pas l'histoire de l'Église de France. On en convient. Mais en retranchant dans la narration ce qui ne va pas ad rem, on avait de la place pour l'apologétique, puisqu'on tenait à la fondre dans l'histoire. Simple détail : si on considère que les vingt-huit volumes de cette histoire se divisent

tout bonnement en quatre-vingt-neuf livres, écrits sans points ni virgules, on devine qu'une certaine confusion graphique s'ajoute à la confusion des éléments mis en œuvre ; et que cette riche collection d'idées et de faits demandait une autre main pour lui donner toute sa valeur.

En 1863, Darras éditait son histoire générale de l'Église, depuis la création jusqu'à nos jours. Il venait après Rohrbacher : c'était une raison de mieux faire : non pas la seule. Moins philosophe, moins théologien, moins patrologiste que son précurseur, il lui est supérieur par la critique historique et par la modernité de son apologétique scientifique ; il a mis en œuvre des matériaux que Rohrbacher n'avait pas exploités, et ceux que la science avait amassés après sa mort. Il déclare son but avec netteté : il n'écrit pas pour ■écrire ; il veut répondre aux objections de son siècle : il est franchement apologiste. Il combattra dans Fleury, non •seulement ses doctrines, mais encore sa méthode. Il n'admet pas que l'histoire se borne à enregistrer des faits ; à une autre époque, ce plan pouvait suffire:au milieu du xix« siè- •cle, il faut autre chose. A-t-il réussi ? La critique a reconnu tous les progrès qu'il a réalisés dans l'histoire de l'Église. On regrette que son travail soit surchargé de dissertations, de digressions, qui, malgré leur valeur, nuisent à l'intérêt du récit, Vivant à une époque de journalisme, Darras a trop sacrifié à l'actualité ; il a versé nos éphémérides dans son récit, oubliant que l'histoire a un caractère monumental, •et qu'elle ne retient que les faits capitaux et les systèmes qui ont exercé une véritable influence sur les esprits. On pourrait citer tel épisode de la vie contemporaine, longuement raconté, dont on ne se souvient plus. N'a-t-il pas •exagéré l'importance de Renan'?

Qu'esl-il arrivé? C'est que ce vaillant ouvrier, qui avait voulu mener de front l'histoire et l'apologétique, a succombé à la peine. La mort, qui l'a moissonné à cinquante-deux

ans, plein de science et de mérites, en est la cause, qu'on ne saurait lui imputer. S'il avait vécu, comment aurait-il condensé dans trente volumes son œuvre gigantesque, qu'une congrégation bénédictine ptiuvait seule mener à bonne fin? 11 s'arrêta au vingt-cinquième volume, au Pontificat de Paschal II, en 1118. Tant il est vrai que l'histoire apologétique de l'Église universelle dépasse les forces d'un seul homme, s'il n'est pas doué de facultés miraculeuses. Peut-être que le système de Fleury a du bon : il a mis en discours des questions qui auraient encombré son récit, et qu'il traite à son aise. César Cantu avec sa méthode analytique s'en rapproche : ses coups-d'œil d'ensemble, ses résumés d'époques, ses chapitres distincts sur la littérature, les sciences, les arts, si magistralement exécutés, pourraient peut-être servir de modèle à nos historiens apologistes.

Quand Darras mourut, son beau travail devint une question de librairie. Les continuateurs étaient soumis à des obligations gênantes, car il fallut se restreindre. Le laborieux Bareiiie, déjà vieux, ajouta dix volumes imparfaits. Mgr Justin Fèvre, qui avait écrit V Histoire apologétique de la Papauté, qui avait complété VHistoive universelle de Rohrbacher, était destiné à terminer VHistoire générale de Darras. Celui-ci est du métier. D'une érudition vaste, d'une facilité de travail à peine croyable, vaillant comme une épée, dédaigneux de la tactique toujours nécessaire, surtout à une époque de demi-caractères où l'on chicane le courage ; marchant droit devant soi, obéissant à la logique des idées et des faits, incapable d'un calcul d'égoïsme ou de lâcheté, il a vraiment le tempérament de l'apologiste. Il a pris part à tous les combats livrés aux erreurs contemporaines ; il compte parmi les brillants défenseurs des droits de l'Église. Le rapprochement entre Mgr Justin Fèvre et Gorini se fait tout seul dans l'esprit : tous les deux curés de campagne, l'un caché dans les étangs fiévreux de l'Ain,

l'autre enseveli dans les marais de la Champagne ; tous les deux ont bien mérité de l'Église. Je salue de mes sympathiques respects ces deux ouvriers d'élite, qui honorent le xixe siècle, et dont Dieu seul aura récompensé le glorieux labeur.

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