‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 14 sur 44 · LES APOLOGISTES DU JOURNAL LOUIS VEUILLOT · texte numérisé non relu

LES APOLOGISTES DU JOURNAL LOUIS VEUILLOT

L'apologétique par le journal avait commencé au lendemain de 89, quand la liberté de penser et d'écrire eut été octroyée à tous les Français, excepté à l'Église. Malgré les périls de la lutte dans ces temps malheureux, le journal religieux parut et rendit quelques services ; il devait en rendre de plus considérables. Le journal, qui est un puissant instrument de destruction — on en demeure convaincu en regardant les ruines qui couvrent l'Europe et le reste du monde — est encore une arme précieuse de défense. Si ses colonnes n'ont pas de place pour les traités en règle, il dénonce l'erreur en phrases ardentes ; il réplique sur le champ à ses attaques ou à ses insolences ; il humilie par le portrait ses champions qui ne sont pas de bonne foi ; il tire à des milliers d'exemplaires, qui portent la réponse à tous ceux qui ont entendu l'objection ; il arrive aussi vite et aussi loin que les fabricants de mensonges : le journal est un fusil à tir rapide. Je sais que le bien et le mal ne sont pas deux forces égales ; mais quand le mal a son journal, quoiqu'il soit permis de le déplorer, la seule consolation qui reste au bien c'est d'avoir le sien.

L'apologétique par le journal offre encore un avantage, celui de n'avoir pas de spécialité, et de pouvoir attaquer à la même heure l'erreur sous toutes ses formes, théologique, philosophique, politique, économique, juridique, littéraire, scientifique, artistique, historique, théâtrale, mondaine, etc. Le journal est doué d'une merveilleuse élasticité : il traite tous les sujets ; il prend tous les tons ; un même numéro contient l'article de fond consacré à la doctrine, la chro-

nique ou la revue des faits, les informations où les mensonges sont démasqués. Le journal est une armée rangée en bataille, qui a de l'infanterie, de l'artillerie, de la cavalerie, et parfois du génie. L'Église, qui s'adapte à toutes les situations, a béni la presse religieuse, et encouragé les hommes qui embrassent cette brillante et douloureuse carrière. On a répondu à son appel.

En France, la presse a pris successivement des développements plus considérables. Contenue sous la Restauration, qui la surveillait de près, elle fut plus à son aise aprèsl830; malgré les lois de septembre, signées des révolutionnaires qui lui devaient leur fortune, elle gagna du terrain. On sait ce qu'elle est aujourd'hui : elle menace de devenir toute notre littérature. Ce serait un malheur. A travers tous les journaux hostiles, éclos au soleil de juillet, les journaux conservateurs défendaient la religion comme base nécessaire de l'ordre social ; avant tout, ils étaient des journaux de parti : L'Union calhoUque — La Gazette de France — La Quotidienne — La France — La Gazette du Midi en étaient là. L'Ami de la religion était le seul qui se consacrât presque exclusivement à la défense des intérêts religieux. Il était gallican, péché digne d'excuse à une époque où tout le monde l'était iiita consciencia ; il devint libéral, peut-être sans cesser d'être gallican, jusqu'à ce qu'il disparût, après avoir fait preuve de talent, de tenue, de courage, et produit quelque bien en son temps. Ce recueil tint tète à l'enseignement universitaire avec un zèle louable. En le feuilletant, on y trouve résumées et réfutées les doctrines du Collège de France et de la Sorbonne. C'est une justice à lui rendre.

L'Univers naquit. C'est une date dans l'histoire de l'apologétique. Il sortit des circonstances, qui décidèrent de sa mission et en fournirent la formule. On était au milieu des sables mouvants de la politique; les révolutions succédaient aux révolutions; la veille ne garantissait pas le lendemain.

La Constitution de 1830, en abolissant la religion d'État, ouvrait un avenir nouveau. C'était l'indépendance de l'Église vis-à-vis des pouvoirs publics, toujours acceptés comme faits accomplis, qu'elle ne combattrait pas, qu'elle ne servirait pas, à qui elle ne demanderait pas d'où ils viennent mais où ils vont ; dont elle n'attendrait aucune protection, contente du respect accordé à ses droits et à sa liberté. Dans ces conditions, passagère sublime qui marche vers l'éternité, elle continuerait à semer des vérités et des vertus, recueillant les âmes qui veulent la suivre, et portant bonheur aux gouvernements qui consentent à l'écouter. Cette attitude était superbe et conforme à la tradition ; elle dégageait l'Église d'alliances compromettantes: elle favorisait ses mouvements et assurait son action. On pouvait regretter la séparation des deux pouvoirs condamnée par la doctrine ; car Dieu a fondé le monde social sur l'unité. On ne devait pas prévenir par là tous les conflits ; car les gouvernements sans baptême sont rarement loyaux et tolérants. Au point de vue nationaliste, il y aura des cas où le patriotisme des catholiques sera soumis à une rude épreuve : il leur en coûtera d'accepter des maîtres d'aventure, indignes de gouverner et persécuteurs par-dessus le marché. La formule de VUnivcrs était une nécessité des temps: les avantages et les inconvénients y sont mêlés : l'intérêt de l'Église la dictait impérieusement. On s'y tint.

Ce journal, qui compte plus d'un demi-siècle d'existence, a de brillants états de service. Il a traversé des périodes difficiles, en gardant son unité, qui est sa raison d'être, au milieu des variations des choses et des hommes. Il a été un signe de contradiction au dehors et au dedans : au dehors, l'impiété des sectes, les passions des partis politiques lui ont livré de violents assauts ; au-dedans, les écoles rivales, divisées par les opinions, ne l'ont pas ménagé. Les pouvoirs publics ne lui surent pas toujours gré d'une neutralité, qui

était à leur avantage, et qui devait les servir quand ils le méritaient. Il n'y a pas chez nous un autre journal religieux qui ait tant vécu, qui ait tant combattu et tant soufTert, et qui ait moissonné tant de gloire. Ici amis et ennemis sont d'accord.

L'Univers, qui a été le type et la souche de quelques journaux du même genre, possède une gloire qu'il ne partage avec aucun, celle d'avoir eu à la tête de sa rédaction le publiciste le plus remarquable de la presse religieuse, un des plus puissants parmi ceux qui ont brillé dans la presse politique et littéraire : cet homme c'est Louis Veuillot. Il ne fonda pas ÏUnioers ; mais il l'a fait tel qu'il restera dans l'histoire. A proprement parler, Louis Veuillot fut un soldat. Il a remué toutes les idées saines ; il les a servies avec éclat. Ni théologien, ni philosophe par état, il fit pendant quarante ans de la théologie et de la philosophie à sa manière, non pas dans des traités en règle, mais sur les feuilles volantes d'un journal, que le vent devait emporter, qui sont restées une œuvre d'apparence fragmentaire, au fond marquée au coin de l'unité, parce que dans toutes les pages dont aucune ne se ressemble, la même idée circule toujours. Cette idée, c'est l'idée catholique, qui en renferme tant d'autres : ce fut le champ sur lequel son ardent génie se déploya, avec grand profit pour la cause qu'il défendait. Il défendit, en effet, la cause catholique plus qu'il ne l'exposa ; il demanda le mot d'ordre à l'Église ; il prit la consigne du Pape ; et debout sur le rempart, sentinelle vigilante, il interrogeait les gardes avec le prophète : Que se passe-t-il ? Custos quid de nocte? Ainsi, il n'empiéta pas sur les pasteurs établis de Dieu pour gouverner l'Église : simple laïque, il resta dans le rang, soumis, quoique certains de ses adversaires en aient dit, avec la docilité d'un enfant à la sainte hiérarchie. Mais il avait conscience de ses droits de chrétien, qu'il avait acquis par le baptême ; il savait qu'il

pouvait crier sa foi sur les toits sans autorisation préalable, dénoncer et combattre les ennemis de cette foi. Franc-tireur hors cadre, il guerroyait pour le Christ: à peu près comme Bayard, qui chevauchait pour son compte avec sa petite troupe, qui assiégeait aujourd'hui un château, le lendemain donnait la chasse aux forbans, tandis que le gros de l'armée livrait bataille, contribuant à la victoire par les coups de tête de sa bravoure légendaire. Tel fut le rôle que la Providence lui assigna dans notre siècle militant : pour le remplir, elle le combla des dons les plus rares.

Louis Yeuillot fut terrible aux méchants. Il avait pour le mal cette haine parfaite, que l'Écriture a préconisée comme une vertu, qui en est une en réalité, parce qu'elle procède de l'amour du bien, qui sans conteste est une vertu : elle fut un des secrets de sa force, une des sources de son éloquence. Il allait à la chasse dans les coulisses de la politique, dans les foyers des théâtres, dans les officines des journaux voués à l'œuvre d'iniquité, à travers les livres, dans les chroniques scandaleuses, dans les tripots de la Bourse, sur les trottoirs du boulevard, aux soupers d'Aspasie, et jusque dans les ripailles des hôtels borgnes, d'où il rapportait de délicieux croquis. Dans l'ordre intellectuel et moral, il faisait la police des mœurs au milieu de l'immense Paris, qu'il connaissait si bien, qui était, il faut en convenir, un champ d'expérimentation où ses facultés très variées s'exerçaient à l'aise. Habile à trouver les pistes et à déloger les fauves, il rentrait dans son bureau chargé de butin. Le lendemain, il sonnait du cor dans son journal ; et il invitait la France honnête à une scène cynégitique, d'où chacun emportait une pièce des animaux abattus.

.]'ai relu, je connais et l'auteur et le livre ; Je sais en quel bouclion Aristide s'enivre, Quelles secrètes peurs font frissonner Pasquin, Sur quels propos Ajax file et n'est plus taquin.

J'ai senti dans le fond de l'œuvre frelatée, I.e vide du peureux et le plein de l'athée, Et l'esprit du plaisant et le nerf du vautard. Hercule est composé d'étoupes et de fard (i).

Louis Veuillot combattit les idées fausses, surtout ceux qui les propageaient de mauvaise foi. Il a dit souvent qu*U fallait nommer les gens par leur nom, les peindre et frapper fort sur leurs doigts ou sur leur visage. Les généralités, les expositions vagues lui semblaient bonnes pour les écoles, devant un auditoire spécial : « J'observe que le public, à dix lieues de Paris et dans Paris même, ne connaît personne, et que rien n'attire moins l'attention que les généralités. Pourquoi ne pas nommer les gens qu'on voit si empressés de se produire? Cette charité mal dirigée a enlevé tout retentissement à des vers courageux et bien fails... Quant à moi, je désire être entendu tout de suite, et de ceux à qui je m'adresse, et de ceux de qui je parle » (2). Conformément à cette théorie, il poursuivait l'erreur en chair et en os, avec les dimensions de sa taille, la longueur de son nez, la couleur de son paletot, le numéro de sa rue, les signes particuliers de sa physionomie ; alors la cible était dressée ; il n'y avait qu'à tirer. II poussait quelquefois l'indulgence jusqu'à emprunter à Molière des personnages odieux ou ridicules. Il créa lui-même de ces masques de théâtre, qu'il appliquait avec tant d'art que nul ne pouvait s'y méprendre. Le rire fou de la galerie avertissait le journaliste que ses coups portaient, et qu'on mettait les noms sur ses lanières ensanglantées. Qui comptera les exécutions opérées par ce terrible justicier? C'est l'hercule du journalisme : les lions étoufTés, les sangliers tués, les têtes d'hydre abattues, les Diomèdes jetés aux chevaux ou aux chiens, les étables nettoyées remplissent plusieurs volumes de ses œuvres

(1) Satires. Préliminaires, 8, 9.

(2) Ibidem : Préliminaires.

complètes. Il traitait les adversaires indignes de ménagements par des procédés pleins de variété : les uns mouraient en prose et les autres en vers ; ceux-ci frappés des foudres de son éloquence, ceux-là écrasés sous le poids d'une érudition qu'on ne soupçonnait pas chez ce maître en articles légers et barbelés. Son rire, plus cruel que sa colère, faisait des blessures « immortelles » : c'était une façon de manier le ridicule, et de l'appliquer en traits acérés comme des aiguilles sur une pelote. Il avait la plaisanterie rythmée ; le nom seul d'un personnage odieux ou cocasse, mis en refrain par des transitions ménagées avec art, produisait l'effet comique. C'était au détriment du prestige du patient, avec grand profit pour la foule, qui désormais était avertie qu'il fallait se défier de cet ennemi de Dieu et de son Église.

Ce mode d'apologétique n'est pas du goût de tout le monde; on peut le justifier par l'Évangile, par la tradition catholique, par les résultats mieux encore. La charité n'a rien à voir dans l'affaire ; j'entends la charité d'hôpital, anémique, sans enthousiasme, sans haine et sans amour, égoïste et étroite, qui verse des pleurs sur les coupables pour désarmer les vengeances du glaive ou de la plume, et qui n'a pas un soupir pour la vérité immolée sur la croix par les impies. Cette charité n'était pas celle de Louis Veuillot; il pratiquait celle de l'Évangile, parce qu'il était un grand chrétien. Un jour, un interlocuteur, qui aurait été indiscret s'il n'y avait pas été autorisé, lui demandait comment il pouvait faire son métier de journaliste sans blesser cette belle vertu. Il répondit: Voilà déjà beau temps que je me confesse chaque quinze jours ; je ne me suis jamais accusé d'avoir manqué à la charité. Témoignage d'une âme naturellement chrétienne, et qui savait son catéchisme.

Mais dans la gueule de ce lion du journalisme on trouvait le rayon de miel. Les contrastes appartiennent aux grandes-

personnalités ; ils semblent d'abord se beurter dans je ne sais quelle difformité apparente, comme celle des masses superposées vues de trop près ; quand on a trouvé le point, ils s'harmonisent dans une unité large et puissante. L'esprit dévore quelquefois le cœur : la lutte peut l'endurcir ; il n'en est pas toujours ainsi ; les béros sont formidables dans la mêlée ; après l'action, ils ont la tendresse des mères. Le cœur de Louis Veuillot, qui ne se révèle pas quand il cbarge les impies, palpite dans cbacune des lettres qu'il adressait à sa famille, même quand la badinerie charmante s'ajoute aux délicatesses du sentiment. Ceci n'étonne personne : l'histoire ne le met pas à l'actif des grands hommes dont elle garde la mémoire. C'est le cœur de l'apologiste qu'il faut sonder. Ici son amour se dilate ; il déborde par delà les bornes étroites du foyer, et enveloppe tous les intérêts de l'Église et de la patrie. L'amour de l'Église fut sa passion ; en publiciste chrétien, il vit la patrie dans l'Église: il sut l'aim.er aussi ; et la belle ordonnance de ces deux amours ne nuisait ni à l'un ni à l'autre. De l'Église il aime tout : la doctrine, qu'il défendit contre les négations et les outrages; la hiérarchie, qu'il respecta jusque dans les luttes qu'il soutenait contre les tendances de quelques-uns de ses membres ; la Papauté, dont il fut le sergent et le poète ; Rome, dont il nous a fait respirer ce les parfums » ; les Conciles, qu'il vit de près, et qui le comptèrent parmi ses historiographes ; les saints, qu'il a peints avec tant de suavité, et qu'il nimbait à la manière de Fra Angelico ; les fêtes chrétiennes, qui inspirèrent si souvent son imagination ; les cathédrales, qu'il décrivait avec tant de goût et d'enthousiasme ; l'art chrétien, qu'il défendait contre les influences païennes, dans une mesure que d'aucuns trouvèrent forcée ; les monastères auxquels il consacra de si belles pages ; les hospices, les écoles, les œuvres de charité, qui ne frappèrent jamais en vain à sa porte, et pour lesquelles il fit sortir des millions

de la terre de France, en la touchantde sa plume éloquente. Les services qu'il a rendus à l'Église demanderaient une exposition à part : la place manque dans l'esquisse d'une simple silhouette. Ici Louis Veuillot partage la gloire avec celui qui continue sa mission, et qui nous doit son histoire, et avec tous les collaborateurs de V Univers, les uns disparus de la scène, les autres encore à la peine, tous vivants dans la mémoire reconnaissante des catholiques.

Il aima d'un amour réservé les humbles, les souffrants, les dévouements obscurs, les Petites Sœurs, les pauvres en détresse, l'ouvrier — qu'il ne flattait pas — préférant le bien conseiller, les enfants, les vieillards, les curés de campagne, et les moines déchaux, dont il était l'avocat contre des épigrammes qui retardaient d'un siècle. Les injustices de l'opinion provoquaient sa colère autant que les vexations de l'Etat. Le pied à l'étrier, la lance au poing, il accourait au secours des opprimés, opposant ses protestations indignées aux calomnies, et aux décrets qu'il ne pouvait conjurer. C'était le chevalier errant de l'Eglise, le vengeur des droits, le redresseur des torts. Les humbles de ce monde le lui rendirent : après avoir été sa clientèle pendant la vie, ils formèrent son cortège d'honneur au jour de ses funérailles. Jamais plus beau panégyrique ne fut prononcé sur le cercueil d'un écrivain.

Louis Veuillot fut encore un caractère. A notre époque, il faut admirer un publiciste qui sait rester lui-même ; car nos contemporains se distinguent des générations précédentes par leurs palinodies, qui trouvent dans la fatalité des événements des circonstances atténuantes. Les journalistes dépassent tous les autres par leurs opinions successives ; ils ont élevé à la hauteur d'un principe les variations de leur foi politique et religieuse : le darwinisme, qui est une erreur scientifique pour les lapins et les singes, est une vérité pour les plumitifs. Soyons justes : la foi politique a chez nous des

obstinés, les obstinés des doctrines révolutionnaires, et les obstinés des formes gouvernementales qui ont fait la France, et qui ne sauraient périr, — si elles doivent périr — sans laisser des regrets. Louis Veuillot trouva son point d'appui dans la religion : sur ce roc, il resta inébranlable. Cependant il était exposé aux défaillances ; les ennemis ne lui manquèrent pas : pouvait-il en être autrement ? Il avait attaqué trop de préjugés, il s'était heurté à trop de forces, il avait irrité trop d'amours- propres, pour échapper aux représailles. Son tempérament d'apologiste l'éloignait des ménagements; il répugnait aux moyens-termes : il était intégral. Son intégrisme ne revêtait d'ailleurs aucune forme adoucie ; il ne dosait pas le surnaturel ; il était plutôt capable de l'exagérer que de l'amoindrir: il évita ces deux excès en disant la vérité. Au xix<= siècle, dans Paris pavé d'erreurs et de vérités diminuées, il cinglait du saint Cupertin au Siècle et à ses dérivés. Tant d'audace provoquait la haine, qui se traduisait par des menaces ou des moqueries ; on cherchait à tuer à coups d'épigrammes l'homme qu'on ne pouvait pas abattre par le raisonnement. On essaya sans doute de le prendre par des voies plus dangereuses : je l'ignore, mais j'en suis sûr. Que de journaux qui auraient acheté à beaux deniers ce superbe talent, servi par un tel caractère ! Louis Veuillot tint tète aux passions déchaînées; il confondit ceux-ci, il ridiculisa ceux-là, il en dédaigna un grand nombre : il n'en désarma aucun. On peut voir encore, à travers ses œuvres, avec quelle humeur joyeuse il comptait les chiens qui aboyaient autour de lui, et de quels noms pittoresques il les décorait, pour apprécier la trempe de cette âme d'acier. On aime à le regarder dans la mêlée aux prises avec ses détracteurs, tandis qu'il fait le moulinet avec son sabre-plume, qu'il frappe, qu'il bouscule, qu'il cherche à se frayer un passage, non sans laisser sur les visages des estafilades qui sont sa signature, et qui authentiquent pour

réternité les pédants, les sots et les drôles. Vainqueur dans vingt tournois, il rentrait dans sa tente, couvert d'encre qui ne faisait pas tache sur sa fière personnalité.

La séduction est plus dangereuse que la haine. Louis Veuillot, qui avait fait bonne contenance devant des insulteurs,dut rester lui-même en face des avances des rois. Fidèle à la devise de son journal, il vit tomber Louis-Philippe sans regret ; il accueillit l'Empire avec respect, prêt à le servir en publiciste indépendant, s'il consentait à servir l'Église. Napoléon III se posa en restaurateur de l'ordre : « Que les méchants tremblent, et que les bons se rassurent. » II fut salué par l'épiscopat comme un nouveau Constantin, qui levait le Labarum au-dessus des factions terrassées ; en rendant le Panthéon au culte, il symbolisait la restitution à l'Eglise de tous les droits dont elle avait été dépouillée depuis trois quarts de siècle. Cette entrée en scène ravit le rédacteur en chef de l'Univers, qui n'épargna pas les encouragements au César nouveau: c'était pour l'Eglise ; son désintéressement égalait son enthousiasme. A cette date, oii ne pouvait-il pas monter? Il resta dans son bureau, la plume à la main, l'œil sur les événements, étudiant les symptômes, acclamant les actes chrétiens du franc-maçon de la veille, prêt à dénoncer ses faiblesses, s'il cédait à la pression des Loges. Ce moment arriva. Sans changer l'orientation de sa politique, quoi qu'on ait dit, il sut protester, souffrir et mourir comme journaliste, d'une mort qui dura sept ans, pendant lesquels sa verve captive et bouillonnante ne put s'épancher que dans des brochures malaisées, sujettes au timbre et à la censure. Mauvaises conditions pour un apologiste de ce tempérament. Il y gagna de mettre le sceau à l'unité de sa vie, qui restera jusqu'au bout d'une seule pièce ; exemple toujours rare, et qui suffirait à la gloire d'un homme engagé dans les luttes ardentes de notre temps. Pour être tel, Louis Veuillot eut besoin d'être un grand chrétien.

L'écrivain est classé : il est parmi les maîtres. Ici toutes les divergences cessent : sur toute la ligne on s'incline avec admiration devant sa supériorité. Les Etudes religieuses lui ont payé un juste tribut d'hommages par la plume d'un fin lettré de la Rédaction. Si cette louange était suspecte parce qu'elle est catholique, Jules Lemaitre des Débats lui a consacré des pages de haute critique, où la compétence et l'impartialité s'ajoutent aux appréciations les plus flatteuses. Louis Yeuillot a parlé une langue qui lui appartient, non pas celle qui court dans les journaux, riche en clichés où les plus vulgaires butinent, pour nous fabriquer une littérature qui manque surtout de personnalité, sans laquelle il n'y a pas de grand style. Ses intimes racontent qu'il la trempait aux sources de la langue nationale : les traces d'archaïsme ne sont pas rares dans ses œuvres. Nul n'ignore, depuis Horace, ce que gagne le style dans la renaissance des mots démodés, qui ne sont pas devenus frustes en circulant, et qui ont conservé, comme des médailles qui sortent de la frappe, leur naïveté et une demi-barbarie pleine de relief. Il avait le culte du xvii« siècle ; Bossuet demeura son auteur favori, parce qu'il réunit la force et la simplicité, ces deux éléments de la grandeur. Il ne caressa pas les romantiques, dont il ne méconnaissait pas le talent; seul, Musset a trouvé grâce à ses yeux, parce qu'en écrivant des pièces erotiques, qui sont son péché, il est le plus français des poètes. Il n'aimait pas a les vapeurs » ; il ne s'est jamais promené dans le vague de la sentimentalité, ni par tempérament, ni par état. Il a vécu la cravache à la main ; il ne fouettait pas des ombres : il cherchait les épaules des mécréants. Avant tout apologiste, il a mis dans sa manière un certain positivisme, qui assurait le but à atteindre.

La force dans l'éclat est le trait dominant de Louis Yeuillot. Son style est musclé, ramassé — non pas trapu — en vigoureuses formules, sobre, plein, sans bavures, ne son-

nanl jamais creux. Pas de détails inutiles, ni fades descriptions, simples remplissages dont aujourd'hui on abuse, pour faire des pages sans rien dire, et satisfaire la sensation sans parler à l'esprit ou au cœur. A la valeur des mots de haut relief s'ajoute la puissance du rhythme, la coupe de la phrase, qui fait produire à chacun de ses membres l'effet d'un coup de marteau. Ce que les anciens appelaient « le nombre » n'était pas chez lui de la musique pour l'oreille ; il en usait pour accabler les ennemis de l'Église. C'est son tempérament qui a décidé de son 'style; sa vocation d'apologiste, d'homme de combat, y laisse son empreinte.

Dans un même journal, les publicistes se partagent les rôles, selon leurs goûts et leurs aptitudes : on y trouve le penseur, qui remue des idées en politique, en religion, en économie sociale ; l'historien, le critique d'art, le chroniqueur, le feuilletoniste, l'homme qui rit et l'homme qui pleure, les spécialistes de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Louis Veuillot a manié tous les genres avec un succès presque égal ; ses volumes Cà et là en sont la preuve. Sa gamme était très étendue : il a écrit des articles de philosophie chrétienne, de haute politique, desociologiequ'on lit encore. A une étude sur Victor Hugo, qui n'étonna personne, il ajouta une étude sur Piaphaël, dont on connaît quelques pages : il avait découvert un poème dans telle toile de l'incomparable artiste. Il a traité le paysage quand il l'a voulu; il s'est surtout exercé au portrait: une tête de coquin lui allait mieux qu'un clair de lune, comme les Libres penseurs en témoignent. Telles de ses pages sont des eaux fortes réussies, qui sont présentes à tous les esprits. Par mode de délassement, il s'abandonnait à la fantaisie : il avait des boutades ravissantes, d'un brio accompli. Il ne s'interdisait pas la rêverie pieuse ; c'était sans se résoudre en brouillard, sans tomber dans la déliquescence : il n'avait pas des extases dans le vide.

Un jour, l'envie lui prit de ciseler des vers : il n'en avait pas besoin pour être poète:

Je frrisonne et je fais des vers. C'est indécent.

Il préférait la prose : c'est avec cette arme qu'il avait livré les plus brillants combats :

0 prose, mâle outil, et bon aux fortes mains !

Devenu versificateur, il devait choisir la satire. Il en a donné lui-même les raisons, que chacun devine. La satire est positive : elle demande des faits et des noms propres, plus que des idées abstraites. Elle « ne flâne pas vagabonde dans l'idéal » ; elle estjusticiêre. C'est laNémésis, qui agite ses flambeaux et ses serpents sur les coupables, qui venge le droit méconnu et la vertu méprisée. La satire eut ses maîtres dans tous les siècles : cette fonction est nécessaire dans l'humanité. L'apologiste catholique peut s'en servir, surtout s'il est journaliste. Les satires de Louis Yeuillot ne l'ont pas rangé parmi les plus illustres représentants du genre ; cependant, que de vers frappés, que de traits à l'emporte-pièce, que d'hémistiches qui sont restés dans la chair vive des cabotins de la littérature ou delà politique, et que nous scandons gaiement sur les épaules d'autrui! Si les satires portaient une autre signature,elles seraient plus célèbres.Chez Louis Veuillot, le prosateur surpasse le versificateur ; mais sous ces deux formes, il a parlé une langue qui lui fit gagner cent batailles. Roland mourant à Roncevaux, appuyé contre un rocher, sur les cadavres des ennemis qu'il avait terrassés,prit sa Durandal, et lui adressa ses derniers adieux :

0 ma bonne Durandal, Avec vous j'ai gagné tant de batailles !

Ne vous ait pas qui fuie devant un autre.

Car vous avez été longtemps au poing d'un brave.

Tel qu'il n'y en aura jamais en France, terre libre (1).

(1) Léon Gautier, Les Epopées françaises, 1. 1, chap. x.x.

En regardant sa plume, qui fut sa Durandal, Louis Veuillot pouvait, sans vanterie, lui tenir le même discours. Il a été le serviteur bon et fidèle de Dieu et de l'Église ; il a gardé sa foi de chrétien au sein de toutes les défaillances et de toutes les apostasies. Ce preux des temps modernes avait droit à dormir son dernier sommeil sous la dalle bénite du sanctuaire. Du moins le marbre immortalisera son nom à Rome, qu'il aima comme la patrie de son âme ; à Paris, dont il nous a fait respirer les « odeurs », dont il a célébré les vertus, dans la basilique du Sacré-Cœur, à laquelle il apporta tant de pierres ; dans la modeste église de son village, où le baptême le sacra pour un avenir plein de travaux et de gloire. Du fond de sa tombe, il dit qu'ainsi il est assez payé de ses peines. Dieu achèvera sa récompense.

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