‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 15 sur 44 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE l'abbé MARET

Dans notre siècle, ce sont les révolutions qui marquent les étapes de l'histoire. Après 1830, c'est 1848. Dix-huit ans à peine séparent ces deux crises : un peu plus que les (( quinze ans » de Tacite, qui mesurent la durée de la Restauration, et qui sont « une si large portion de la vie humaine ». D'où venait cette nouvelle tempête? De l'âme de la France moderne, ce beau vaisseau désemparé, dont on a dit avec raison qu'il n'a d'autre pilote que le vent. La France n'a plus voulu de Dieu ; Dieu l'a abandonnée aux utopistes, aux superJjes, aux pervers et aux voleurs. Espérons que le salut sortira de l'humiliation même ; et qu'un jour la grande nation se ressaisissant, à l'exemple de son premier roi, brûlera ce qu'elle adore pour adorer ce qu'elle a brûlé. Elle n'en est pas là encore. Les libéraux de la Restauration, fatigués du régime chrétien des Rourbons, qu'ils appelaient avec dédain et colère, « l'ancien régime », malgré les concessions, trop larges peut-être, faites à l'esprit nouveau, jetèrent à terre le trône et l'autel. Le lendemain de la victoire, ils s'installèrent sur les débris de la vieille monarchie, et parurent satisfaits ; le pays était mis au point ; la paix et la prospérité devaient être éternelles.

Pendanl que les libéraux jouissaient du fruit de leur triomphe, couverts d'honneurs, galonnés et brodés [sur toutes les coutures, un bruit sortit des banquets réformistes: on demandait la marche en avant. Les progressistes partaient des principes de la veille, dont ils réclamaient une plus large application. Ils jugeaient que les hommes de 1830 avaient assez fait pour la patrie : ils s'offraient généreusement pour les relever, afin de continuer l'œuvre commencée. Comment refuser leurs services? C'est la logique de la Révolution qui frappait à la porte ; car toute force déchaînée se déploie jusqu'à ce qu'elle soit épuisée: c'est la loi des idées comme celle des cyclones. Les vainqueurs sont vaincus à leur tour: ont-ils le droit de se plaindre? « Louis- Philippe, placé sur le trône en 1830, comme une barrière contre la république, réussit à l'arrêter pendant dix-huit ans... Et cependant son gouvernement ne se consolidait pas par la marche du temps ; car il n'avait d'autre raison d'être etd'autre fondement que la Piévolution. Ceux à qui la Révolution n'avait donné aucun poste visaient à en faire une nouvelle ; et les déshérités de cette dernière en préparaient une troisième » (1).

A cette cause générale, il faut ajouter les causes spéciales qui expliquent la Révolution de 1848. Sans renoncer aux conquêtes de la veille, elle avait mis dans son programme deux idées nouvelles, l'une politique : la souveraineté du peuple, l'autre économique : le socialisme. La guerre à l'Église était la troisième : celle-ci n'était pas affichée ; un instant on put croire qu'on voulait rompre avec les préjugés d'un autre âge. En 1830, on abattit les croix, on brûla les évêchés, on ferma les temples, on pourchassa le clergé. En 1848, le Christ des Tuileries fut porté en triomphe, et quand Lacordaire salua cette manifestation de sa grande

(l) Cantu : Les trente dernières années, chap. I, p. 10.

éloquence, les voûtes de la métropole retentirent des applaudissements de la foule. Le clergé s'embarqua sur les vagues de l'enthousiasme public ; il bénit les arbres de la liberté. Ses journaux encourageaient les institutions naissantes ; le scrutin national envoyait les évêques et les prêtres à la Constituante : l'Église et la France se donnaient le baiser de paix. Mais dans les mers calmes à la surface, il y a des courants contraires, connus et redoutés des navigateurs. Malgré le loyalisme de la première heure, malgré la liberté d'enseignement, la liberté des conciles et l'expédition de Rome, arrachées par les conservateurs à l'opposition, 1848 était encore la Révolution et portait l'impiété dans ses flancs. La balle qui frappa Mgr Alïre sur la barricade Saint-Antoine était dirigée contre l'Église, qu'il représentait si glorieusement.

La doctrine de la souveraineté du peuple, qui remonte historiquement à Wicleff, a pour premier père dans notre littérature un théologien égaré, Jurieu , celui-ci s'en servit pour bouleverser la constitution de l'Église, en transférant à la communauté des fidèles l'autorité, qui de droit divin réside dans le corps des pasteurs. Cette erreur, qui avait reçu de sanglantes applications en Allemagne et en Ecosse, resta ensevelie chez nous dans la défaite que Bossuet avait infligée au téméraire réformateur. Ce n'est pas Louis XIV qui lui aurait donné droit de cité. Rousseau reprit la vieille thèse pour son compte ; et en l'enveloppant de sophismes et de la fausse éloquence de son style, il lui prépara les voies dans l'opinion : en attendant la définition des Droits de Vhomme, qui fut sa première formule, et les excès de la Révolution française, qui devait nous en faire goûter les douceurs. Étouffée par la main de fer de Napoléon, qui la professait à la manière césarienne, en se donnant comme l'incarnation des droits du peuple, elle semblait morte à l'avènement des Bourbons, restaurateurs du droit historique, que d'aucuns compromettaient avec le droit divin mal in-

terprété. Après 1830, Lamennais, qui ne définissait pas, et qui, de penseur de premier ordre, était devenu le rapsode de la Révolution, la chanta avec des accents lyriques dans Les Paroles d'un croyant, dans Le Livre du Peuple, où Dieu et le peuple se rencontrent sans intermédiaire à chaque page, et où le mysticisme sert de préface à l'émeute.

En 1848, la souveraineté du peuple se présenta comme fait accompli plutôt que comme doctrine précise ; le mot était partout, dans les proclamations, sur les lèvres déclamatoires des tribuns, dans les chansons des clubs et des rues: le traité sur la matière n'était nulle part. Mais si l'erreur naît dans les traités, c'est par les événements qu'elle se propage. A cette date, la souveraineté du peuple était confondue avec la République et le suffrage universel. Or ces trois conceptions ne sont pas identiques. La république est une forme de gouvernement, qui peut valoir moins que la monarchie ; qui convient au génie d'un peuple, non pas à celui de son voisin ; qui a une histoire très mêlée, souvent glorieuse, plus souvent tragique, dans l'antiquité comme dans les temps modernes ; qui, à l'heure qu'il est, fait vivre la Suisse en paix, et procure aux Etats-Unis du Nord de l*Amérique une prospérité qui peut-être ne durera pas toujours. Mais aliène blesse aucun principe de droit naturel ; elle n'est contraire à aucune maxime de l'Évangile ; l'Église l'accepte partout où elle la trouve, quand elle consent à lui faire place dans ses institutions, et à respecter ses dogmes et ses libertés.

Il faut en dire autant du suffrage universel. Tel qu'il est pratiqué aujourd'hui chez un certain nombre de nations, avec l'égalité brutale et sotte sous laquelle on courbe tous les citoyens, le suffrage universel ne doit pas être pris au sérieux, et ne saurait trouver grâce devant des hommes d'État dignes de ce nom. Ses partisans naturels sont les ambitieux, qui en abusent pour s'élever, et les méchants, qui

s'en servent pour détruire. L'expérience se continue au détriment de la paix et de la grandeur des nations ; si le bon sens ne devait pas prendre sa revanche, il serait permis de craindre pour l'avenir de l'Europe. Mais le suffrage universel, pratiqué avec sagesse et honnêteté, qui admettrait tous les citoyens à participer, en différentes mesures, à l'établissement des pouvoirs publics, conformément aux lois de la nature, qui veut que chaque homme vive de la vie sociale, et qu'il soit à l'honneur comme à la peine, ce suffrage ne serait nullement contraire à la raison ou à la foi. On voit qu'un pareil système n'a rien de commun avec la souveraineté du peuple, telle que la prêchèrent Jurieu, Rousseau, et les politiques de la Révolution.

Mais quand l'émeute gronde, quand les pavés des rues se lèvent tout seuls, et que l'abîme s'entr'ouvre sous le sol ébranlé, ce n'est pas l'heure de donner des définitions philosophiques. Les tribuns, maîtres du pouvoir, débitent des théories tapageuses : la populace les acclame sans trop comprendre ce qu'ils disent. Les penseurs, chassés de la scène, se tiennent à l'écart au milieu de leurs livres, attendant le retour du sens commun pour enseigner les vrais principes.

Ces considérations expliquent pourquoi à cette époque l'apologétique ne produisit aucune œuvre importante sur une question fondamentale ; car c'est sur elle que reposent les sociétés ; et selon la solution qu'elle reçoit, les sociétés sont stables, ou elles chancellent comme des hommes ivres. La question devait revenir quinze ans plus tard avec la promulgation du Syllabus, et enrichir notre littérature apologétique de quelques travaux dignes d'estime. En Espagne, Balmès (1), Donoso Gortès (2) ; en Italie, le P. Ventura (3),

(1) Protestantistne comparé au catholicisme, vol. III. chap. 48 et suiv.

(1) Essai sur le catholicisme, chap. 2, p. 30. (3) Le pouvoir chrétien.

abordaient le problème ardu avec la supériorité qu'on leur connaît. En France, l'abbé Maret est un de ceux qui {'étudièrent en tbéologien, mais en altérant l'enseignement catholique.

En 1848, l'abbé Maret était dans toute la force de l'âge et du talent. Il avait un passé moins retentissant que d'autres ; pour être au second plan dans son école, il était encore une personnalité. Il avait collaboré à l'Avenir et en avait gardé l'odeur. Professeur en Sorbonne, il y obtint de légitimes succès. L'apologétique lui doit un Essai sur le panthéisme dans les sociétés modernes, et La Théodicée chrétienne; comparaison de la notion chrétienne avec la notion payenne de Dieu. Ces deux ouvrages, qui se complètent mutuellement, sont d'une bonne facture, et constituent son meilleur titre de gloire. Sa gloire devait s'obscurcir en chemin. Orienté à la moderne, plus libéral que de raison, possédé de l'idée de pacification, qui paraît être le pivot sur lequel sa vie entière a tourné, il s'était fait le paranymphe de la société laïque telle qu'elle est sortie du moule de 89 ; la présentant à l'Église à grand renfort de dissertations et de Mémoires, qui tendaient à établir que le mariage était assorti et qu'il serait heureux ; car l'épousée avait des qualités précieuses, et elle offrait des garanties de fidélité. Il demandait à l'Église tous les sacrifices, ceux qu'elle peut consentir, et ceux que Dieu lui défend de faire. Il porta ses conditions jusqu'au siège apostolique ; il donna des conseils à Pie IX ; et, dans son affection filiale, il y joignit des avertissements, quand la sagesse du Pontife s'égarait. Le Syllabus l'épouvanta.

Chez l'abbé Maret, le gallican donnait la main au libéral ; par cette apparentecontradiction,ilétait ancien et moderne; s'il savait par cœur 89, il n'avait pas oublié 1682. Le concile du Vatican fut pour lui l'occasion de manifester son esprit tréorgrade. Le Concile général et la paix religieuse l'aurait

mis en lumière, s'il n'avait pas eu déjà de la notoriété. Le livre fut imprimé à l'imprimerie nationale; il fut distribué par voie diplomatique. Déjà l'auteur méritait le titre de « théologien d'État y> ; quand il fit appel au bras séculier pour arrêter la définition del'infaillibité, il en fut plus digne encore. L'État était son pôle : c'est vers lui que se dirigeait l'aiguille de sa pensée. Républicain de la veille, il protesta contre le coup d'État de 1851 ; le lendemain de Pharsale il était dans les antichambres de César, où l'on dit qu'il présentait requête j^ro domo suâ. Des panégyristes ont écrit que cet homme austère rencontra sur son chemin des dignités qu'il ne cherchait pas. Quoi qu'il en soit, du siège de Sura, aux rives assyriennes, il passa sur celui de Lépante, nom fameux, qui rappelle une des plus grandes journées de l'histoire, où des soldats héroïques défendirent de leur sang la civilisation chrétienne et l'ÉgUse qui en est la mère ; préférant mourir que signer avec les Turcs des traités sans loyauté et sans gloire.

En 1848, il y avait de nobles causes à soutenir. L'abbé Maret, l'ancien collaborateur de l'Avenir, redevint journaliste en fondant l'Are Nouvelle. Il avait à la main l'arme de combat par excellence ; on sait l'usage qu'il en fit. La liberté d'enseignement, demandée par les catholiques au nom de la charte de 1830, n'était pas encore obtenue ; un dernier effort était nécessaire : il fut tenté avec succès. On a remarqué que le rédacteur en chef de VÈre Nouvelle n'avait pas écrit une ligne dans le journal, en faveur des droits des catholiques. (1) L'accusation n'a pas été relevée. 11 était de la Sorbonne, doyen de la Faculté de théologie, qu'un jour il avait voulu faire canoniser ; il avait sucé le lait de VAlma Parens, et en avait gardé l'esprit. Au lieu de combattre le monopole universitaire, il réclamait la liberté de la presse,

(1) Études Religieuses, Février 1892.

la liberté de conscience, la liberté des cultes et autres idoles chères à la société moderne. Après cela, ne soyons pas surpris s'il professa dogmatiquement la souveraineté du peuple.

Il faut rendre à l'abbé Maret cette justice, qu'il scinda l'erreur, et qu'il n'en professa que la seconde moitié, la moins choquante, non pas la moins dangereuse. Tandis que certains hérétiques et les philosophes de la Révolution plaçaient la source de la souveraineté dans le peuple, qui en restait le propriétaire au milieu des fonctions ministérielles de ses délégués toujours révocables, notre publiciste éclairé parla foi, et qui avait lu le xii^ chapitre de VÉpitre aux Romains, soutenait, avec une absolue correction, que la souveraineté vient de Dieu, ou immédiatement, comme pour le sacerdoce et la royauté chez les Juifs, ou médiatement et par interprétation, comme pour les gouvernements humains, quellequesoit leur forme. Mais il ajoutait que la souveraineté ainsi communiquée au peuple y restait comme dans son vase naturel, insaisissable et incessible ; à telles enseignes, que le peuple lui-même ne peut pas s'en dépouiller, en se donnant des délégués chargés des fonctions qu'il ne saurait remplir. C'est ici que l'erreur commence, formidable comme toute erreur politique, parce qu'elle se résoud toujours en acte. L'abbé Maretdevait y échapper, ce semble, par la vertu du gallicanisme. Au fond, il revenait à la théorie du droit divin, en transportant au peuple la souveraineté que la théologie du xvn« siècle reconnaissait au roi ; il refaisait le traité de la Politique sacrée de Bossuet, en le mettant à la sauce démocratique. Il appuyait son étrange théorie sur des textes de rÉcriture, mal interprétés, sur l'autorité des Pères, qu'il avait mal lus, puisque saint Thomas, Suarez, Bellarmin, les maîtres de l'école, n'accordent au peuple que le droit de se donner un chef par l'élection ; le peuple souverain un quart d'heure, sujet le quart d'heure qui suit le vote, ne

retenant pas le pouvoir qu'il communique, et qu'il ne saurait retirer sans raison suffisante. L'abbé Maret ne vit pas qu'il créait deux souverainetés, qu'il mettait la seconde à la merci de la première, en affaiblissant le chef de l'Etat, simple subalterne, révocable à chaque instant par la foule capricieuse. Il construisait de toute pièce une sorte de manichéisme politique, moins odieux que l'athéisme des libres-penseurs, mais non moins révolutionnaire. Par là il se montrait un mince théologien, un philosophe au-dessous de sa réputation, et un politique auquel il ne fallait pas confier les destinées des empires.

Les disciples et amis de Mgr Maret rendent hommage à sa piété sacerdotale et à sa bonne foi absolue. On est trop heureux de les croire. Il mêla à ses écarts de doctrine des actes de soumission, qui, pour manquer de spontanéité, font honneur à sa mémoire. En résumé, à ne parler ici que de l'écrivain, son Essai sur le Panthéisme, arrivé à la 3'^ édition en 1845, et sa Théodicée ne balancent pas devant l'histoire Le Concile général et la paix religieuse, ses œuvres de journaliste plus que risquées, et des Mémoires lancés à tort et à travers, que l'oubli a couverts, et que l'abbé Bazin n'aurait pas dû en tirer ; car les trois gros volumes qu'il a mis sous les pieds de son héros n'ajoutent rien à sa taille.

Page 1