‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 16 sur 44 · LOUIS-PIERRE PARISIS · texte numérisé non relu

LOUIS-PIERRE PARISIS

A la même époque, un évêque, mieux équilibré que Mgr Maret, entre en scène, et ne tarde pas à s'y faire une situation considérable : c'est Pierre-Louis Parisis, évêque de Langres. Il n'était pas tout à fait inconnu ; il faisait partie du groupe qui s'était formé dans l'église de France, qui devinait les temps nouveaux, et se mettait en état de faire face aux événements. Ce groupe se composait de Gousset, de Dom Guéranger, de Pitra, de Gerbet, de Salinis, de Combalot, et de quelques autres, tous esprits de large envergure, de doctrine saine, et très décidés à rompre avec les traditions gallicanes. D'une part, ils se défiaient des gouvernements modernes, nullement jaloux d'alliances compromettantes ; de l'autre, ils s'appuyaient franchement sur le Saint-Siège, dont ils étaient les champions résolus. Le journal l'Univers était leur organe.

L'évêque de Langres avait déjà fait ses preuves de capacité et de caractère, sous le gouvernement de Louis-Philippe, dans la campagne pour la liberté d'enseignement. Alors il ne fut qu'un bon soldat, à côté des Dastros, des Latoup d'Auvergne, des Clausel de Montais, ses aines dans l'épiscopat. En 1848, nommé député du Finistère à l'Assemblée constituante, il se trouva placé au premier rang, et il fut à la hauteur de son rôle.

Pour ne parler ici que de l'apologiste, l'idée qui a rempli sa vie et résume ses travaux, est celle des rapports de l'Église et de l'État. La question, toujours grave et difficile, même

dans les bons siècles, était devenue formidable depuis la Révolution française. En conséquence, Parisis, dont le coup d'œil ferme avait saisi la situation, n'a guère fait que de la théologie politique. A la fin de sa carrière, pendant cet espèce d'armistice que nous procurèrent les premières années du second empire, il s'adressa aux libres-penseurs, en écrivant Les Impossibilités, où il réfute les philosophes rationalistes par le bon sens. Cet ouvrage est resté dans l'ombre, et n'a pas décidé de la réputation de l'auteur.

En 1843, Parisis fit paraître la première série des Cas de conscience, où il résout, au point de vue pratique, les difficultés que les catholiques rencontrent dans une société laïcisée par le libéralisme, dont les mœurs et les lois heurtent les maximes de l'Évangile, et les traditions nationales désormais abandonnées. Il était de la bonne école ; il ne voulait pas sacrifier aux circonstances la moindre parcelle de vérité. Mais préoccupé de rendre la vietenable aux catholiques noyés dans un milieu à moitié païen, où ce qui restait d'usages chrétiens n'était dû qu'à une heureuse contradiction, il était exposé à trop accorder aux uns, pas assez aux autres. 11 a décrit lui-même son embarras dans V Avant- Propos de l'édition de 1847. Les libéraux lui disaient : Vous ne croyez pas aux libertés que vous réclamez. Les catholiques lui criaient : Vous ne pouvez pas revendiquer des libertés mauvaises en elles-mêmes. Entre ces deux assauts, il écrivait : Foris pugnse, inlus timorés. Dans cet ouvrage, il expose sept cas, dont voici les titres : De la liberté des cultes— De la religion d'État — Du culte public — De la séparation de l'Église et de l'État — De la liberté de la presse — De la liberté d'enseignement — Du journalisme dans l'Église et dans l'État.— On sait ce que ces cas ont d'embarrassant, quand ils ne sont pas insolubles. Les affaires de V Avenir, en provoquant l'Encyclique Mirari vos, avaient fourni ux théologiens quelques principes de solution : on savait ce

qu'il fallait croire. L'évêque de Langres, appuyé sur le postulat de la doctrine, abordait la casuistique de la situation, et cherchait à déterminer ce qu'il fallait faire. La casuistique n'est pas de l'algèbre : ici il y a du plus et du moins ; les circonstances extrinsèques exercent une influence sur la valeur morale de l'acte humain : c'est le dosage qui souvent dé- <;ide de sa bonté ou de sa malice. Science redoutable, où les plus habiles peuvent dépasser la mesure. Ce fut une opinion assez générale que l'évêque de Langres avait trop accordé à l'esprit nouveau. Pour n'en fournir qu'un exemple, il autorisait les catholiques à prêter serment de fidélité aux Constitutions modernes, infectées de libéralisme. Les affaires d'Espagne et de Belgique, les réponses de la Sacrée Congrégation pour l'Espagne, et son silence pour la Belgique ne lui donnèrent pas raison. L'école libérale se prévalut de l'aulorité d'un tel docteur; à ceux qui l'attaquaient au nom des encycliques, elle opposait l'enseignement des Cas de Conscience. Le S^/llabus devait condamner de nouvelles formes du libéralisme, sans terminer la querelle, qui menace d'être éternelle parmi les catholiques. On a dit que l'évêque de Langres avait regretté quelques concessions excessives. Je ne suis pas en situation pourdire s'il corrigea les éditions subséquentes des Cas de conscience.

En 1849, Parisis, avec une autorité augmentée par les circonstances, et son titre de représentant du peuple, donna la seconde série des Cas de conscience, sous ce titre : La Démocratie devant l'enseignement catholique. Il aborde la doctrine de la souveraineté du peuple, qui était la formule à l'ordre du jour ; il la discute avec toute la science du théologien et l'indépendance de l'apologiste, qui sait bien qu'il heurte des préjugés, et qu'il trouble l'ivresse des vainqueurs. La souveraineté a sa source en Dieu ou nulle part ; car en dehors du droit divin il n'y a que la force. Dieu veut que les hommes vivent en société, et que les sociétés aient des

chefs pour avoir la paix dans l'ordre. Quand les chefs n'existent pas, les sociétés ont le droit de les choisir. C'est à quoi se réduit ce qu'on appelle pompeusement la souveraineté du peuple. (!•'"■ cas). Il ne faut pas confondre la souveraineté qui est un droit, avec la démocratie qui est une forme. Le peuple ne possède pas la souveraineté quant à l'usage, mais î^ccidentellement quant à la délégation. Cette souveraineté dure ce que dure l'élection : le peuple, souverain la veille, est sujet le lendemain. (2"^ cas). La souveraineté du peuple a ses limites. Le droit divin arrive aux princes parle peuple, qui ne peut pas le retirer sans raison suffisante ; l'insurrection, pour être légitime, est soumise à de nombreuses conditions. (3c cas). La liberté et la démocratie ne sont pas toujours une seule et même chose ; car la démocratie engendre souvent la tyrannie. La liberté démocratique n'est pas la liberté évangélique : cette confusion est sacrilège. L'Évangile n'est pas responsable de l'abus qu'on fait du nom de la liberté: il réprouve la liberté du mal. (4«cas). Il ne faut pas davantage confondre l'égalité démocratique avec l'égalité devant Dieu, telle que la foi nous l'enseigne. Cette dernière égalité laisse subsister les inégalités providentielles, dans l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. L'égalité devant la loiest un principe plus respectable, qui peut être réalisé sous toutes les formes de gouvernement. L'égalité des conditions est une folie. La démocratie moderne a largement abusé du mot et de la chose. (5« cas). La fraternité démocratique n'est pas la charité chrétienne. Une simple analyse, et quelques coups d'œil sur l'histoire metttent à nu les différences qui séparent ces deux idées. (G« cas).

La Démocratie devant renseignement catholique est une œuvre de théologie positive, dont la doctrine est puisée aux meilleures sources. Les grandes envolées philosophiques, à la façon de Bonald, de De Maistre et autres maîtres qui ont traité la matière, ne s'y rencontrent pas ;

elles n'étaient pas dans le tempérament de l'auteur. Mais la fermeté des conclusions, la netteté des distinctions donnent à l'œuvre une valeur réelle, et une utilité pratique qui la placent au-dessus d'œuvres plus solennelles. C'était en même temps de l'apologétique à l'adresse des théologiens gallicans, qui avaient faussé l'enseignement traditionnel, et avaient compromis la royauté, à force d'entier ses droits. C'était la réponse à la doctrine de la démocratie, qui pose pour l'athéisme avec jactance, et qui sème des tempêtes, en poussant à l'abîme les multitudes enivrées de leurs prérogatives.

Il fallait du courage pour aller ainsi contre les courants de l'opinion déchaînée, tandis qu'orateurs, journalistes, brochuriers, députés et ministres d'État jetaient à tous les vents la doctrine de la souveraineté du peuple, sonnant la charge et marquant le pas devant les masses égarées qui montaient à l'assaut du pouvoir et de la propriété. Au sein de cette tourmente, l'évéque de Langres prit la plume et rédigea, sur les pierres fumantes de l'édifice public renversé, des propositions impopulaires, fort du témoignage de sa conscience, préoccupé du salut de la France, sans souci des faveurs de l'opinion qu'il n'avait jamais recherchées, se.xposant à être renvoyé par le suffrage dans son palais, pour y terminer sa carrière dans l'obscurité. Fière attitude, qui n'étonne pas chez un évêque, quoique tous les évêques n'en soient pas capables. Elle peut être une leçon pour beaucoup de catholiques, clercs et laïques, toujours épris des nouveautés, prêts à se courber sous le fait accompli, et qui n'hésitent pas à monter sur le char qui emporte aux abîmes les destinées de la patrie, sous prétexte d'en régler les mouvements et d'en prévenir les écarts. S'il n'y a dans ce parti-pris que de l'étourderie, c'est encore trop : si certains calculs s'y mêlent, c'est bien pire. Le théologien aventuré de VÈre nouvelle aurait pu profiter mieux que personne

de l'exemple de son éminent collègue. Entre Maret le démocrate et Parisis théologien et apologiste, le jugement des contemporains est déjà rendu : il restera celui de la postérité.

Apologiste par la plume, Parisis le fut encore par l'action. Il ne passa pas inaperçu à l'Assemblée nationale, où aucun membre du clergé n'exerça une influence plus considérable. Lamennais était perdu dans les rangs des montagnards; Lacordaire comprit vite que sa place était sur la chaire de Notre-Dame, non pas à la tribune aux harangues ; Fayet, évêque d'Orléans, moissonné par le choléra, n'eut pas le temps de donner sa mesure. A la vérité, les grands rôles oratoires chez les catholiques, appartenaient à Berryer, à Montalembert, à de Falloux, etc. Parisis n'était point de cette race ; cependant sa parole, toute de bon sens et nourrie de saine doctrine, se faisait écouter. Dans les commissions, il eut une action prépondérante. La loi de 1850 sur la liberté d'enseignement, pour laquelle tant de beaux talents, tant de sincères patriotes se coalisèrent pour aboutir à un succès relatif, lui appartient autant qu'à ses collègues. Peut-être eût-il voulu davantage ; avec la conscience des droits de l'Église en pareille matière, avec le vif sentiment des maux que le monopole universitaire avait causés et ceux qu'il pouvait engendrer encore, il eût souhaité débarrasser la liberté octroyée de toutes les entraves qui gêneraient ses mouvements et amoindriraient ses résultats. S'il se rangea à l'avis de la majorité, ce fut par prudence, non pas sans regret.

S'il fallait juger les hommes par le nombre et le format des volumes, Parisis serait un homme de second ordre, car il n'a laissé que des brochures. Mais c'est là une fausse mesure. En trente ans d'épiscopat, il fit assez pour être rangé parmi les plus distingués. Il fut un homme d'avantgarde, de ceux qui avancent quand il y a du danger, et que

le terrain peut manquer sous les pieds. Il apparaît au centre du mouvement réformateur dans l'Église et hors de l'Église. D'un tempéi»ament calme et ardent à la fois, il prit position dans les luttes de son temps avec une vaillance vraiment épiscopale ; il ne se neutralisa pas, il ne se déroba pas, il s'exposa sans témérité : soldat des justes causes, il les défendit jusqu'au bout sans défaillance. On se souvient des interventions de l'évêque de Langres, plus tard évêque d'Arras : l'impression qui en reste est celle d'un esprit éminent et d'un caractère élevé. D'autres ont fait plus de bruit: aucun n'a rendu plus de services à l'Église et à la France. Ce champion modeste et puissant est une des grandes figures de l'épiscopat au xix« siècle.

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