LE SOCIALISME
La seconde hérésie éclose au soleil de 1848, c'est le socialisme. On l'appelle « l'éternelle question » : il n'était donc pas à cette date une nouveauté. Sans remonter à Aristote qui en parle, et à Platon qui l'a introduit dans sa République ; en franchissant le moyen-âge, qui ne le connut pas parce qu'il était chrétien, malgré quelques jacqueries, qui ne furent que des accès de fièvre passagers ; en laissant à d'autres la tâche d'en découvrir les germes dans le protestantisme (1), nous trouvons le socialisme favorisé par les économistes du xviii« siècle, tels que Smith, Jean-Baptiste Say, Turgot, créateurs d'une science nouvelle, dont ils ne soupçonnèrent pas les dangers. Le socialisme fut professé crûment, non pas par Voltaire, qui fut un bon propriétaire, et déclarait que « les lots étaient faits », mais par Rousseau, le genevois sans sou ni maille, à qui l'orgueil, aidé de la misère, inspira le Discours sur rinégalité des conditions, et le Contrat social, resté l'Évangile des utopistes et des sanspain, l'arsenal où depuis un siècle vont puiser tous les Gatilina de la parole et de la plume. A partir de Rousseau, c'est toute la séquelle des philosophes, plus ou moins économistes, plus ou moins socialistes, depuis Gondorcet jusqu'à Babœuf, le Gracchus de la Révolution, moins l'éloquence. Jusque là c'est l'utopie de Gampanella qui hante les cerveaux, qui remplit les revues et les livres. La
(1) Auguste Nicolas, Du Protestantisme dans son rapport avec le socialisme.
Constituante en fit la première application. On a dit que « la nuit du 4 août fut une nuit de socialisme » : on a dit vrai.
Avec Fourrier, le socialisme entre en scène. C'est l'homme des « cinq mouvements » et des « attractions sympathiques », qui fait son curieux essai. Élève de Rousseau, comme tous ses congénères, il accuse la société de tout gâter en contrariant les ce passions », qui sont utilisables comme i'air, la vapeur, la houille ou l'électricité. Il s'agissait uniquement de trouver la loi d'harmonie, et de mettre en équilibre, selon le précepte du poète romain, l'utile et l'agréable. Horace dictait les règles d'un poème. Fourrier recherchait une organisation nouvelle du travail: son entreprise ressemblait singulièrement à un poème, qui ne fut ni épique, ni héroïque, mais quelque peu comique. C'est le souvenir qu'a laissé le « Phalanstère », oi^i les célèbres <( Phalanges » se rencontrèrent ; où « favoris et favorites, géniteurs et génitrices, époux et épouses » essayèrent des <( attractions » peu analogues à celles des éloiles, mais qui ne durèrent pas, pour l'honneur de l'humanité, et le bon renom de l'inventeur de cette farce immorale et ridicule.
Saint-Simon reprit l'idée pour son compte, tentant une seconde fois la fortune et le sens commun, qui furent réfractaires. Les grands génies sont souvent incompris. Saint- -Simon était gentilhomme; il avait été élevé dans le bien-être et l'élégance ; on le réveillait chaque matin au son du violon en lui disant: « Monseigneur, levez-vous ; vous avez aujourd'hui de grandes choses à faire », Il s'agissait de tirer, du chaos des erreurs et des abus oîi les nations étaient tombées, le monde qu'il portait dans sa tête. L'affaire en valait la peine. Ami des classes laborieuses, il s'intéressait ardemment à leur sort: c'est à ce sentiment qu'il obéissait en descendant vers les foules, au rebours de tant d'autres, qui ne cherchent le dos des pauvres travailleurs que pour s'en
faire un tremplin. Il avait du génie, du désintéressement et de la religiosité à sa façon, professant un Évangile adapté à ses concepts: il ne lui manqua que le sens commun, une pièce impartante chez ceux qui veulent créer des mondes. Son école eut un moment de popularité. Ménilmontant ne rappelait pas précisément la communauté des premiers chrétiens, ni les Réductions du Paraguay. Cependant ce fut un tableau original et légèrement cocasse de voir des élégants de Paris et de la province faire l'apprentissage de la vie nouvelle, dans le cénacle socialiste, fabriquer des souliers, mettre la main aux casseroles, et fraterniser sans rire avec des recrues très mêlées. Mais il n'y avait parmi eux ni l'unité de vues, ni l'esprit hiérarchique, toujours difficile chez des rêveurs, qui veulent servir le peuple en commandant. La question religieuse les divisa. Enfantin — qui portait bien son nom — mit le comble à la confusion avec l'article femmes. Quand la paternité fut révoquée en doute, quand on proposa des ménages sur le modèle de ceux de la République de Platon, tout fut fini. Le saint-simonisme disparut sous un immense éclat de rire, et alla prendre place dans l'histoire entre l' Ile cV Utopie, de Thomas Morus, et la future Icane, de Cabet. Il y avait, dans le catalogue des fantaisies humaines, un nom de plus. Mais comme l'observe un grand écrivain (1), les formes de l'idée s'évanouirent ; l'idée resta. Le saint-simonisme produisit une race de financiers, tels que Michel Chevallier, Pereire, etc., qui exercèrent sur notre régime économique une influence diversement appréciée, plus probablement funeste ; et surent s'enrichir en maniant des doctrines qui en ont appauvri tant d'autres. C'est la graine qui tomba de l'arbre, quand le vent de l'opinion l'eut renversé.
Tels sont en France les précurseurs des socialistes de
(1) Cantu, Ilisloire universelle, t XIX, chap. 37.
1848, avec lesquels nous avons affaire. Ils ont obtenu un bout de sympathie de certains écrivains catholiques, qui, pour témoigner une impartialité peut-être exagérée, veulent bien leur reconnaître l'amour de la justice, des sentiments généreux et des vues géniales, aujourd'hui incomprises, et auxquelles l'avenir appartient. Au lieu de discuter cette opinion très discutable, plaçons ici une observation capitale, qui se rapporte à notre sujet, et s'adresse aux économistes du passé, surtout à ceux dont il sera question dans cette étude. C'est à savoir, qu'un système économique vaut ce que vaut la doctrine supérieure dont il découle. Dans le dernier siècle, on a fondé en France la science de l'économie politique, distincte des sciences auxquelles elle touche, qui a ses axiomes, sa méthode, ses conclusions, ses résultats et aujourd'hui son histoire. C'est la science de la production, de la distribution et de la consommation de la richesse. On a toujours fait de l'économie dans le monde : la sagesse des nations a fourni des maximes suivies par les hommes d'État comme par les plus humbles ménagères, qui ont suffi à la prospérité des royaumes et des foyers. On n'avait pas encore réduit en système, en corps de doctrine, les idées et les faits. C'est un progrès peut-être, un danger à coup sûr. On dispute sur la question de savoir si les écomistes font à la société plus de mal que de bien. Mais n'imputons pas à la science les erreurs des honunes.
La première erreur des modernes en économie politique, ce fut de rendre cette science indépendante de la religion et de la morale : ils la laïcisèrent. Avec ce point de départ, ils la traitèrent comme on traite la physique ou la chimie ; ils opérèrent sur les valeurs mobilières ou immobilières, comme d'autres étudient les combinaisons des forces en mécanique et celles des molécules dans les cornues. Ils ne comprirent pas qu'ils maniaient des intérêts d'un autre ordre, qu'ils touchaient à la vie de l'homme, et qu'on ne
résoud pas ces problèmes sans tenir compte de l'homme, qui est une âme, et non pas un simple organisme. Cette économie terre à terre, à courtes vues, ravale l'homme, dont elle fait un vulgaire consommateur, et qu'elle ne console pas, en supposant qu'elle le nourrisse un peu mieux. Elle a fondé ce que chez nous on appelle l'école classique, qui se recrute parmi les conservateurs, les délicats et même les égoïstes, des philanthropes en chambre, convaincus qu'ils sauvent leur pays chaque matin, très étonnés d'entendre gronder l'orage du socialisme, après les beaux travaux sortis de leur plume, édités avec luxe, et loués dans toutes les revues. Ils ne savent pas où est la lacune de leur système. « II n'y a presque pas d'acte humain, quelque particulier qu'on le suppose, qui ne prenne naissance dans une idée très générale que les hommes ont conrue de Dieu, de s es rapports avec le genre humain, de la nature de leur âme et de leurs rapports avec leurs semblables. L'on ne saurait faire que ces idées ne soient pas la source commune dont tout le reste découle » (1). On peut voir encore à quelle hauteur Donoso Cortès place le débat dans son étude sur « les solutions socialistes » (2). Puissent les observations de deux grands esprits ouvrir les yeux des économistes naturalistes, simples teneurs de livres, qui ramènent toute leur science à des questions de gros sous.
La seconde erreur des économistes, de ceux de 1848 principalement, consiste à déduire une mauvaise économie d'une mauvaise philosophie. Ceux-ci ont une supériorité sur les précédents ; ils ont saisi la solidarité des doctrines, et l'unité des intérêts de la vie. Cette vue synthétique fait honneur à leur intelligence. Tout se tient : le génie devine les rapports des choses ; le vulgaire les soupçonne, et
(1) Tocqueville : La Démocratie en Amérique. 1''« partie, chap. v.
(2) Essai sur le catholicisme, le libéralisme, le socialisme. Liv. II, chap. IX ; Liv. III, chap. iv, v.
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d'instinct, il s'oriente sur une théologie qu'il ne peut pas raisonner. Les Parlementaires répètent chaque jour ce mot de l'un d'eux : ce Faites-moi de la bonne politique et je vous ferai de bonnes finances ». On peut dire mieux encore : Donnez-moi une bonne philosophie, et je vous donnerai de la bonne économie politique. Il est inutile d'entendre ici les écrivains catholiques, tels que de Bonald, de Maistre, Nicolas, Ventura et vingt autres. On connaît le passage de Montesquieu toujours cité par les apologistes. (1) Le Play, que nous étudierons à son heure, réédite dans une note la pensée du célèbre jurisconsulte, en l'accompagnant de l'observation suivante : « Les enquêtes sur le passé, faites avec le concours des historiens compétents, aboutissent toutes à ce résultat : à tous les âges de l'histoire, depuis les prospérités de l'ancienne Egypte jusqu'à celles de la chrétienté, on a remarqué que les peuples pénétrés des plus fermes croyances en Dieu et en la vie future, se sont toujours élevés rapidement au dessus des autres par la vertu et le talent, comme par la puissance et la richesse » (2). Malheureusement, la philosophie des économistes de 1848 est fausse; voilà pourquoi leurs systèmes sont détestables, justement condamnés par la science, et traqués par les pouvoirs publics, quand ils deviennent des faits qui troublent l'ordre. On peut seulement accuser d'illogisme la science sans foi et les pouvoirs sans religion, quand ils repoussent, par le raisonnement ou par la force, les conséquences renfermées dans des prémisses qu'ils tolèrent et qu'ils encouragent quelquefois.
Le socialisme de 1848 sortit comme un volcan des entrailles du sol national, ébranlé par de terribles secousses et déchiré par les partis. Un groupe d'hommes, tous remarquables à quelques égards, de tempérament différent, et divisés
(1) Esprit des lois. Livre XX. IV. chap. ir. (i2) La Réforme sociale. Livre I, chap. ix.
entre eux, comme il arrive toujours aux apôtres de l'erreur^ en était Tétat-major. Proudhon est le théoricien, Pierre Leroux l'hiérophante, Ledru-RoUin le tribun, Victor Considérant le rapsode, Barbés l'homme d'action. Bûchez, avec ses amalgames et son journal VAtelier, joue un rôle de médiateur plastique entre deux éléments incompatibles. Il représente le socialisme chrétien, pour autant que sa philosophie peu homogène était chrétienne. Louis Blanc fut l'organisateur de l'idée. Alors « l'éternelle question » sortit des formules ; elle quitta le Phalanstère, où Fourrier avait voulu la mettre en musique, cherchant des accords passionnels, comme un maestro à son piano ; elle descendit de Ménilmontant, où Saint-Simon avait essayé des applications pour rire : ses soldats remplacèrent les théories par l'action, et les phrases par les fusils.
Paris épouvanté dut se défendre contre une invasion sauvage, préparée par les lettrés de la presse et de la tribune. La France mobilisa une partie de son armée ; pendant trois journées, qui furent le pendant des trois journées de 1830, et qui en étaient la suite logique, quoi qu'en disent les héros de Juillet, le sang coula dans des batailles fratricides. Plusieurs milliers d'hommes restèrent sur le champ de carnage : nous perdîmes sept généraux, plus qu'à Marengo ou à Wagram. Gavaignac se rendit maître de l'insurrection.
Après la tempête, Pierre Leroux continua à pontifier dans les nuages; Victor Considérant alla porter aux îles lointaines des bienfaits dédaignés dans son ingrate patrie; Ledru-Rollin et Barbés disparurent dans la tourmente. Il ne resta que Louis Blanc et Proudhon, deux doctrinaires, qui appuyaient le socialisme sur le raisonnement etsur l'histoire ; et qui valaient la peine qu'on s'occupât d'eux, malgré la misère de leur système, parce qu'ils l'exposaient avec le prestige du talent et la magie du style. Louis Blanc fut un homme de marque :
U histoire de la Révolution — L'histoire de dix mis — L'organisation du travail lui ont fait une place dans la littérature politique et économique de notre siècle. Il avait prouvé qu'il visait à être un homme pratique par la création des a ateliers nationaux ». A tous ces titres, il s'imposait à l'attention, sinon au respect des apologistes.