‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 18 sur 44 · PROUDHON · texte numérisé non relu

PROUDHON

Proudhon était plus remarquable encore ; à vrai dire, il ne ressemblait qu'à lui-même: il était typique. Il ne serait pas puissant, qu'il resterait une curiosité sinistre : mais il était puissant. Il est philosophe d'abord, économiste ensuite. Philosophe, il n'a pas rédigé de traité en règle sur les questions qui sont l'objet de la plus grande des sciences après la religion; néanmoins, il a abordé toutes ces questions, et leur a donné des solutions personnelles. Comme il est difficile à classer, tant peu il parle comme les autres, les auteurs l'ont rattaché à différentes écoles. M. Vallet le rattache à l'école sensualiste, nuance socialiste (1), en lui refusant, avec M. Piavaisson, (2) le titre de philosophe, dans le sens strict du mot. Caro lui fait plus d'honneur. Analysant son grandouvrage: La Justice dans la Révolution et dans VÉglise, il dit : « Ici il est philosophe et fondateur de la morale indépendante ». A ceux qui disent que ce système était connu, il répond que la morale indépendante de la théologie était déjà professée par d'autres ; mais la morale indépendante de la raison elle-même est une nouveauté, dont la gloire revient à Proudhon. Le vrai Proudhon est là tout entier (3). Il est athée : ici encore il a des précurseurs dans l'histoire : il n'est que copiste. Mais c'est un athée forcené, qui a la haine de Dieu ou de ce qu'on appelle Dieu : je ne sais pas si on trouverait un autre exemple dans l'humanité. Cependant il faut expliquer les choses : tout a un principe. Ce

(1) Histoire de la philosophie, 3« partie, ch. III.

(2) Rapport sur la Philosophie en France au XIX" siècle. <3) Problèmes de morale sociale, ch. III, p. 28.

principe est trouvé : c'est lui-même. Le voilà Dieu, avec le célèbre concept de l'immanence, qui remet tout à l'homme, en face d'une antinomie cruelle, le concept delà transcendance, qui remet tout à Dieu.

La lutte est entre l'homme et Dieu ; il faut que l'un des deux succombe : « Voilà déjà que, sur la poussière des croyances passées, l'humanité jure par elle-même. Elle s'écrie, la main gauche sur son cœur, la main droite étendue vers l'infini : C'est moi qui suis la reine de l'univers. Tout ce qui est hors de moi est inférieur à moi, et je ne relève d'aucune majesté» (l).En regardant dans l'histoire, il trouve le concept de la transcendance, la raison générale, Dieu incarné dans les religions païennes, et surtout dans la religion chrétienne. Le concept de Vimmanence n'a pas de représentant. De ces deux concepts, le second a été sacrifié au premier, c'est-à-dire aux dogmes, à la métaphysique. L'Église a trahi sa mission en favorisant toutes les injustices. La Révolution vient prendre sa place, pour établir dans le monde le règne de la justice trop longtemps ajourné. C'est avec cette philosophie qu'il aborde les problèmes de l'économie politique.

Proudhon est économiste avant tout ; s'il remue tant de questions, avec une confusion qui n'est qu'apparente, c'est pour les ramener toutes à la grande question de l'économie politique. A ce signe, on peut déjà reconnaître la puissance de cet esprit déséquilibré. Le titre seul de son principal ouvrage trahit l'envergure de ce synthétiseur : La Justice dans la Révolution et dans l'Eglise. C'est une trilogie : la justice, ou la science de la production, de la distribution et de la consommation de la richesse, est placée entre la Révolution, qui est l'expression de toutes les questions politiques, et l'Église, qui représente toutes les questions reli-

(1) La Justice dayis la Révohi.tion et dans l'Église.

gieuses et morales. De quelque façon que les rapports de ces trois forces soient exposés, le seul fait de les serrer dans un même cadre est la preuve d'un esprit philosophique.

Proadhon commence par faire table rase de tous les systèmes construits avant lui : c'est l'objet d'un livre intitulé : Systèmes des contradictions économiques. Il les réduit à deux principaux. Les uns partent de l'idée de l'homme déchu par le péché, pour expliquer la présence du mal sur la terre. C'est le mythe d'Icare et de Prométhée, sur lequel l'Église chrétienne est venue broder sa théologie. Les autres déclarent l'homme bon, et accusent la société, qui le déprave ou l'atrophie, de tous les maux qui nous désolent. C'est la théorie de Rousseau et de l'école du xviiic siècle. Proudhon n'épargne, ni l'Église, qui soutient le dogme de la chute originelle, ni les philosophes, qui prêchent la bonté originelle de l'homme, gâté par la société. Il reproche aux deux écoles l'illogisme ; car au lieu de maudire Dieu, qui a laissé périr l'homme et la société qu'il devait protéger, ils l'invoquent et ils l'adorent. Pour lui, d'accord avec tous les penseurs pour affirmer l'existence du mal sur la terre, il pousse à bout sa logique, et il s'écrie : « Dieu, c'est le mal (1). » On voit de quelles prémisses découle ce mot aussi célèbre que celui-ci : a La propriété, c'est le vol. »

Le procès fait au monde entier, au passé et au présent, Proudhon développe ses idées dans le grand ouvrage déjà cité. Il le dédia au cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, par ironie peut-être, par loyauté plus probablement: ce Sous le nom d'un archevêque, j'adresse ces Études à tous les membres du clergé français. Comme au temps des Césars, la société est menacée de se dissoudre ; et comme au temps des Césars, l'Église croit avoir seule la puissance de la régénérer... Qui doit être désormais pour les peuples

(1) Systèmes des contradictions économiques, tome I, p. 348.

l'organe de la vérité, de la Révolution ou de la Religion ? Tel est l'objet de mes recherches... Une question se produit donc, fatale, et qui n'admet pas de déclinatoire : la Révolution et l'Église représentent chacune un élément de conscience : sont-elles appelées à une conciliation? ou bien l'une doit-elle être subordonnée à l'autre? ou bien enfin ne seraitce pas que celle-ci ou celle-là doit s'éclipser ?... Fusion, subordination ou élimination : il n'y a pas place pour une quatrième hypothèse. Le spiritualisme, qui se présente comme moyen terme, n'est pas admis : il n'y a d'autre religion que la morale». — « Mais alors, dites ce qu'est la morale, ce qu'est le droit, comment il s'applique aux diverses relations de la vie; montrez d'oi^i vient sa corruption ; prouvez à ces gens infatués de leur immortalité que si la justice se suffit, la vie présente se suffit aussi et n'a pas besoin d'un prolongement dans l'éternité ». D'où cette conclusion, que toute l'histoire antérieure de l'humanité, dominée par le principe religieux, forme une période nettement caractérisée, dans laquelle toutes les constitutions politiques et économiques des peuples, leur législation et leur morale, malgré d'innombrables variétés, se résolvent dans la négation des droits de l'homme et du citoyen ; et que la Révolution française faisant prédominer le principe juridique, ouvre une période nouvelle, un ordre de choses tout contraire, dont il s'agit maintenant pour nous de déterminer les parties (Prolégomènes, 34-35).

C'est avec ce critérium que Proudhon, dans une série de chapitres, le long de trois volumes, traite de la justice, du droit et du devoir, de la conscience, de l'égalité, du gouvernement, de la liberté, du progrès, du mariage, de l'amour, de la femme, du travail, de la propriété, de l'idéal, de la tolérance, des pénalités, de la mort, de la sanction morale, de la religion, de la prière, de Dieu. On le voit, l'œuvre est encyclopédique : pour être grande, il ne lui manque que

d'être vraie. La critique de chacun des chapitres du Livre de Proudhon nous mènerait trop loin. Retenons ces trois formules qui résument toute sa doctrine : « Dieu c'est le mal » — « la propriété c'est le vol » — « le gouvernement c'est l'anarchie ». Il a lui-même réduit cette trilogie à l'unité en ces termes : « En résumé, quel est le principe fondamental, organique, régulateur, souverain des sociétés, principe qui, subordonnant tous les autres, gouverne, protège, réprime, châtie, au besoin exige la répression des éléments rebelles?... Ce principe, suivant moi, est la justice, qu'est-ce que la justice'? L'essence même de l'humanité. Qu'a-t-elle été depuis le commencement du monde? Rien. Que doit-elle être? Tout ». (Prolég. 41-42).

Cette simple analyse révèle suffisamment l'homme avec ses caractères. On a dit souvent qu'il était le logicien de la Révolution : il y a du vrai dans ce jugement. La trempe de son esprit a l'inflexibilité de l'acier : il casse et ne plie pas ; il serre son raisonnement, et il tire audacieusement d'un principe toutes les conséquences. Mais il y a deux logiques, celle de la vérité et celle de Terreur : on sait quelle est la sienne. Quand la logique demande qu'il supprime Dieu, qu'il bouleverse un monde, qu'il accuse l'humanité entière d'ignorance ou de crime, il ne recule pas pour si peu ; la conclusion ne se fait pas attendre : nous frissonnons, il reste calme. Cependant cette logique trop vantée n'est pas sans mélange ; plus d'un anneau manque dans la chaîne syllogistique de sa théorie, sans parler du point de départ ordinairement monstrueux. Pour cela, il suffit d'une fausse définition ou d'un sophisme : si le sophisme répugne au génie de Proudhon, parce qu'il suppose la ruse déloyale, il n'est pas à l'abri du sophisme intellectuel, distinct de celui de la conscience.

Les contradictions foisonnent chez lui ; les grandes formules qui résument sa pensée, et projettent des lueurs-

effrayantes, n'empêchent pas dans le développement la confusion chaotique, où ce génie forcené disparaît, comme une comète, qui dans sa course échevelée rencontre un massif de nuages. On est tenté de croire qu'il s'est perdu sans retour dans les sombres régions du paralogisme ; mais d'un coup d'aile, il remonte du fond des enfers ; et il rayonne encore, si les ténèbres qu'il répand à travers de rares éclaircies peuvent s'appeler des rayons.

Chez Proudhon, la fausse logique est poussée jusqu'au paroxisme ; le paroxisme frise la folie ; la folie est une de ses forces. La folie est une ivresse intellectuelle ; et comme l'ivresse des sens, elle donne aux facultés un branle qui ajoute à leur puissance originelle. Le rêve morphéique a la même vertu. Ce que l'esprit peut concevoir et exprimer dans ces trois états tient du phénomène, et n'a pas encore été expliqué. Il ne manque aux notes que rend l'instrument qu'un peu de suite, condition indispensable de l'harmonie et de la beauté.

La folie intellectuelle explique ce qu'il y a de génial chez Proudhon, des échappées de lumière réverbérée à travers des absurdités indignes d'un grand homme, et qui ne se dégagent pas des cerveaux ordinaires. Elle explique son éloquence : car il est orateur. Que faut-il pour être orateur? Avant tout il faut croire. Le sophiste n'est pas orateur, même quand il est beau diseur ; il ruse avec l'idée ; il tend des pièges à son auditoire, froidement et par calcul. Proudhon croit avec fureur : qu'importe que l'objet de sa foi soit l'erreur, si pour lui l'erreur est la vérité, s'il l'aime, s'il l'adore, s'il la défendcomme telle? Chez cet extravagant, la flamme de l'éloquence s'allume au foyer de ses convictions, indomptables autant qu'absurdes. Il les rédigea dans l'exil, au sein de la misère noire, assis au chevet de ses enfants malades, demandant à sa plume le pain de sa famille, qu'il ne trouvait pas avec son génie ; il les paya bien cher,

incapable de les désavouer avec humilité. La folie intellectuelle contribua encore à le rendre grand écrivain ; elle a fouetté et surchauiTé son style, lui donnant sa nervosité, des tons colorés et puissants, et ce lyrisme qui se communique, et qui émeut encore en provoquant l'indignation ou la pitié. Ainsi il a pris rang dans la littérature française à côté de nos maîtres. Telle page de ses livres est une page classique, dont la beauté est trop souvent déshonorée par les blasphèmes de l'impiété, et les défis lancés à l'humanité, qu'il brave, qu'il méprise et qu'il hait.

Les critiques s'accordent pour reconnaître que la puissance de Proudhon est surtout une puissance de destruction. Il fait le recensement des doctrines païennes et chrétiennes, révélées et rationnelles : il ne fait grâce à aucune école. Qu'a-t-il mis à la place? Il a conservé la morale, le mot, non pas la chose. Que vaut, en effet, la morale séparée de la religion, comme une branche arrachée de l'arbre qui la nourrit 7 que vaut-elle séparée de la métaphysique et de la raison même? Il a supprimé Dieu, en faisant de lui l'auteur du mal, et en le maudissant comme tel. G'esten vain qu'il proteste contre l'accusation d'athéisme (Prolégom., page 46). Si son Dieu n'est pas le Dieu vivant, le Dieu de l'Eden, du Sinaï et du Calvaire, celui que l'humanité adore à genoux depuis six mille ans, et qu'elle invoque chaque jour sous le nom touchant de Providence ; si son Dieu n'est que la justice abstraite, la raison philosophique des choses : ou il est inconscient quand il formule ses erreurs, ou il jongle avec un mot, ce qui n'est pas dans sa manière. Une page sublime, échappée de sa plume brillante, et qui arrache des pleurs à ceux qui croient en Dieu, ne répare pas la négation scientifique, répétée le long de dix volumes. Il dit à l'Église que son rôle est fini, qu'elle n'a su ni comprendre, ni remplir sa mission ; et que la Uévolution va prendre sa place. Nous savons ce que c'est que l'Église : sa théologie, son or-

ganisation, son histoire, ses bienfaits sont connus. Qu'est-ce que la Révolution? Historiquement, c'est la somme des erreurs, des crimes et des destructions d'un peuple en délire, malgré quelques bribes de vérité, qui poussent çà et là dans le sang et les flammes. Si la Révolution de Proudhon n'est pas celle-là, alors elle fermente dans son cerveau ; c'est une abstraction, un devenir qui ne comble pas l'abîme qu'il a creusé. Il passe à travers les siècles comme un gigantesque Tamerlan, ébranlant et renversant toutes les constructions des peuples anciens et modernes. Il a sans doute un nouveau monde à la poche, pour ne pas laisser la terre vide et l'humanité errer dans des solitudes désolées. C'est la justice qui doit fabriquer ce monde. Christophe Colomb promit un monde au roi d'Espagne, et il le lui apporta dans sa caravelle. On attend encore le monde de la justice annoncé par le prophète de Besançon.

En somme, on ne brasse que des négations chez ce génie en rupture de ban avec le sens commun. Les destructions sont sa volupté, et semblent son triomphe : sont-elles son but ? II refait un chaos partout oi^i fut un monde. A force d'entasser débris sur débris dans un tohu-bohu stérile, il réalise une sorte de grandeur macabre. Avec ces débris, il bâtit un socle sur lequel il se dresse, seul survivant, au centre de la vaste nécropole. La statue est faite d'orgueil, d'impiété et de haine. Milton a peint dans son poème Satan, le roi des ténèbres, échappé de sa prison. L'ange déchu jette un pont sur le chaos : il regarde le soleil en lui disant : 0 soleil, je te hais. Il continue sa route vers le monde que Dieu vient de créer, jusqu'au berceau de l'humanité née de la veille. Là il brise l'œuvre divine, et il rentre satisfait dans la Géhenne, se consolant de son malheur par celui qu'il vient de causer à ses rivaux. Proudhon est le Satan du socialisme. Il sortit un jour du sein de sa pauvreté, dont son ambition avait fait un enfer, maudissant sur son chemin tout ce qui

était un obstacle à ses rêves, Dieu, l'Église, l'autorité, la propriété. Il tenta d'établir la Révolution sur la terre. Moins heureux que le Satan antique, il n'ébranla les destinées de l'humanité que sur le papier; et il s'évanouit dans cet effort titanesque, laissant l'opinion suspendue entre l'admiration que cause un beau génie, et l'horreur qu'inspire un orgueil sauvage et une impiété de démon.

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