‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 19 sur 44 · THIERS. — AUGUSTE NICOLAS · texte numérisé non relu

THIERS. — AUGUSTE NICOLAS

Le premier écrivain qui dénonça l'hérésie économique en France, c'est Mgr Parisis. En 1847, à la veille de l'explosion du socialisme, il avait édité la seconde série des Cas de conscience; et il ajoutait au sixième cas. Liberté d'enseignement, un Appendice sur le communisme. On voit la connexion qui existait entre les deux questions, dans l'esprit de l'éminent prélat. Il établit que le monopole universitaire est la principale cause du progrès du communisme ; qu'il n'y a pas d'autre remède à cernai redoutable que le catholicisme ; enfin que le monopole, en rognant les droits du catholicisme et en gênant sa liberté, l'empêche d'avoir toute son efficacité. Ces thèses substantielles posées, il laisse à d'autres le soin de traiter plus largement de la propriété et de ses annexes. En réalité, l'apologétique économique de 1848 passa aux mains des laïques. Sans parler des journaux, des revues et des brochures, Thiers, Auguste Nicolas et Frédéric Le Play sont les trois hommes dont il faut analyser les œu« vres.

Le livre de Thiers est intitulé : de La Propriété ; il fut écrit, du moins édité en 1848 : l'arme était forgée au feu du volcan révolutionnaire. M. Thureau-Dangin trace de l'auteur ce portrait, pris dans un salon de la Restauration : « Ses yeux singulièrement vifs semblaient illuminer les larges lunettes qui les recouvraient ; ses lèvres fines, spirituelles, étaient presque toujours plissées par un sourire plein de malice; sa voix, qu'il ne ménageait pas, était grêle, aiguë, avec le timbre et la cadence d'un accent marseillais dont rien

n'était encore venu altérer la pureté et l'éclat... Il allait, venait, abordait chacun sans façon, s'emparait des conversations, parlant à tous et de tout, racontait, discutait, tranchait, professait avec une volubilité pétulante. Se rapprochait-on, l'écoutait-on causer politique avec Manuel, finances avec le baron Louis, stratégie avec le général Foy, administration et économie avec celui-ci, art ou histoire avec celui-là, avec cet autre mathématiques ou astronomie: au premier abord, tant d'aplomb pouvait surprendre chez un jeune homme; mais bientôt on était séduit et captivé par tant d'esprit » (1). En 1848, Thiers était depuis longtemps une personnalité ; il avait la notoriété du talent, même celle de l'impopularité, à laquelle un homme politique échappe rarement. Il était tombé plusieurs fois du pouvoir; mais parce que le parlementarisme n'avait pas de secrets pour lui, il possédait l'art de tomber sans se faire du mal. Le trône qu'il avait soutenu de sa parole et de son habileté — non sans lui causer de petits chagrins — s'était écroulé pour ne plus se relever ; pour lui, il rentrait en scène le lendemain, et y prenait le premier rang. En descendant dans l'arène pour combattre le socialisme, le livre de La Propriété à la main, il avait fait ses preuves comme écrivain. Il était l'auteur de V Histoire de la Révolution, dictée entre 1823 et 1827, œuvre funeste, où l'indifférentisme entre le droit et la force, entre le crime et la vertu, entre les victimes et les bourreaux est du pur fatalisme ; oij le succès est toujours applaudi ; où les monstres couverts de sang sont à moitié réhabilités et cessent d'inspirer une horreur salutaire. « Cette Marseillaise, qui faisait aimer passionnément la Révolution », comme a dit Sainte-Beuve, fit souche : Les Girondins de Lamartine, les histoires de la Piévolution de Michelet et de Louis Blanc en sont les branches naturelles. A cette date, Thiers

(1) Le Parti libéral sous la Restauration, chap. ni.

avait commencé VHistoire du Consulat et de l'Empire, où les erreurs foisonnent, et qui devait préparer le retour de la dynastie napoléonienne. Ce ne sont pas là les seuls péchés de Thiers : il avait été l'ami de Béranger, le collaborateur de Manuel au Constitutionnel ; plus tard, il dirigeait l'émeute au National, d'abord dans les esprits, ensuite dans la rue. Un pareil homme dut faire sensation en devenant apologiste non pas ermite.

A la vérité, c'est la propriété qu'il venait défendre. Des malins pensèrent tout bas qu'il ne fut jamais l'homme des principes : ni ses écrits,ni sa vie n'en témoignaient à l'excès. Sa foi politique consistait à accepter les faits accomplis, à pousser à la roue du char de la victoire, en y prenant place. En le voyant devenir le champion de la propriété, qui est une des bases de l'ordre social, tandis qu'il n'avait pas épargné jusque-là l'autorité, quand elle ne répondait pas aux vues de son ambition, ni la religion, qu'il avait autrefois bafouée dans les journaux oia il versait sa prose, on ne pouvait pas s'empêcher de sourire. Mais Thiers était arrivé ; âgé de cinquante-deux ans en 1848, il avait assouvi la triple concupiscence du pouvoir, de la gloire et de l'argent ; il n'était plus réduit à l'unique action du Constitutionnel ; les mines d'Anzin produisaient de bons dividendes ; ses livres continuaientà lui donner des rentes ; un riche mariage avait couronné tous ses succès ; le révolutionnaire pouvait devenir conservateur. Cette critique manque de bienveillance, non pas de justice. Les hommes heureux doivent se résigner au verdict de l'histoire.

Thiers avait trouvé dans la Révolution de Février son chemin de Damas ; mûri par l'âge, par le travail, la rétlexion, et les événements, qui sont une grande école, il semblait être un homme nouveau. L'Avant-Propos de son volume de La Propriété est un commencement de preuve de sa transformation : « Puisque la société française en est arri-

vée à cet état de perturbation morale, que les idées les plus naturelles, les plus évidentes, les plus universellement reconnues sont mises en doute, audacieusement niées, qu'il nous soit permis de les démontrer, comme si elles en avaient besoin. C'est une tâche fastidieuse et difficile, car il n'y a rien de plus fastidieux, rien de plus difficile que de vouloir démontrer l'évidence ; elle se montre : elle ne se démontre pas,,. Eh bien, puisqu'il faut défendre la société contre de dangereux sectaires, imitons les Hollandais, quand apprenant qu'un insecte rongeur et inaperçu a envahi leurs digues, ils courent à ces digues pour détruire l'insecte qui les dévore. Oui, courons aux digues. Je vais donc porter la main aux fondements sur lesquels la société repose. Je prie mes contemporains de m'aider de leur patience, de me soutenir de leur attention dans la pénible argumentation à laquelle je vais me lancer, pour eux bien plus que pour moi. Car, déjà parvenu de la jeunesse à l'âge mûr, de l'âge mûr à cet âge qui sera dans peu d'années la vieillesse, témoin de plusieurs révolutions, ayant vu faillir les institutions et les caractères, n'attendant rien, ne désirant rien d'aucun pouvoir sur la terre, ne demandant à la Providence que de mourir avec honneur, s'il faut mourir, ou de vivre entouré de quelque respect, s'il faut vivre, je ne travaille pas pour moi, mais pour la société en péril. »

Cette page étonne d'abord, parce qu'elle détonne et provoque plus d'une réflexion. Thiers voit l'insecte hollandais dans les digues de la société ; que ne l'a-t-il attaqué en rédigeant l'Histoire de la Révolution, au lieu de travailler à sa propagation ? Ce regard désanchanté jeté sur son passé, cette mélancolie philosophique en face des ruines amoncelées par les passions des hommes, dont désormais il n'attend rien — l'avenir dira ce qu'il faut en croire — sont de l'éloquence. Mais en écoutant ces accents, on songe- qu'il ne

fut pas seulement le témoin de ces révolutions : il en fut l'artisan. Il déplore la défaillance des caractères, oubliant qu'il ne fut pas lui-même un caractère, à moins d'appeler de ce nom la poursuite d'un but personnel à travers mille palinodies. Il n'écrit pas pour lui, mais pour la société : on ne peut que l'en féliciter, car jusque là c'est pour son compte qn'il avait parlé, écrit et agi. Son patriotisme se dilate avec ses vues : il était distingué par l'esprit ; maintenant il le devient par le cœur.

Quoiqu'il en soit de l'homme, le livre sur La Propriété est digne de son talent. Le premier livre, tout d'exposition, est divisé en quatorze chapitres, oia il traite successivement de l'origine de la controverse économique — de la méthode à suivre pour la résoudre — de l'universalité de la propriété — des facultés de l'homme et de leur emploi — de l'inégalité des biens — de la transmission de la propriété par le don et l'hérédité — de la richesse — du travail comme vrai fondement de la propriété — de la prescription — de l'extension de la propriété. — Les livres 11^ et III« sont consacrés à la réfutation du communisme et du socialisme. Le IVe livre traite de l'impôt.

On sait la justesse, la netteté, la précision dont Thiers était doué pour exposer une question. Il fut un vulgarisateur hors ligne, mettant en valeur, dans une forme accessible à la moyenne des esprits, ce que des écrivains plus profonds avaient dit avant lui. Sur la question de la propriété, il dit ce que le droit naturel, la sagesse des nations, les codes et les traités des juristes ont enseigné. Il est peu original ; et c'est parce qu'il pense comme tout le monde, qu'il est solide dans sa démonstration. Ce jour-là il ne fit pas de la politique : il parla bon sens. Du bon sens, il en avait quand il voulait; il en manque en histoire, en philosophie de gouvernement; il le recouvre pour défendre la propriété.

Une observation qu'il ne faut pas omettre, parce qu'elle différencie l'œuvre de Thiers de celles des apologistes que nous aurons à étudier après lui. Son livre est un livre humain, rationnel, même rationaliste. Il fait sortir la propriété des facultés de l'homme (chap. IV, V), il lui donne une base unique : le travail (chap. XII). Que le travail soit une base de la propriété, c'est incontestable ; c'est la part de l'homme. Les jurisconsultes lui en assignent d'autres que notre apologiste n'exclut pas à la vérité, parce qu'en dernière analyse, c'est sur let ravail qu'elles s'appuient. Mais les théologiens donnent encore à la propriété une autre base, qui est le décalogue : ceci est la part de Dieu. Dieu n'intervient pas comme régulateur de la propriété dans le livre que nous analysons. Cette lacune est à retenir pour l'étude comparée des œuvres apologétiques éditées en 1848.

Néanmoins, Thiers a une conclusion qu'il faut citer, oiJ l'on croit entendre comme le son lointain d'un demi christianisme. (( La religion allant plus loin que la philosophie, tirait des besoins de l'âme humaine une conjecture^ qui est un désir pour celui qui ne croit pas complètement, une certitude pour celui qui a la foi entière. La religion vous dit : Souffrez, souffrez avec humilité, patience, espérant en regardant Dieu qui vous attend et vous en récompensera... Aussi cette puissante religion, qu'on appelle le christianisme, exerça-t-elle sur le monde une domination continue ; et elle le doit, entre autres motifs, à un avantage que, seule, elle a possédé entre toutes les religions. Cet avantage, savez- vous quel il est? c'est d'avoir donné un sens à la douleur » (page 432).

C'est un bel hommage rendu au christianisme, et qui trahit chez le grand écrivain une vue élevée des choses, sans engager ses convictions. Ici il n'est qu'historien, en attendant d'être chrétien. Le fut-il jamais?

Malgré des lacunes, le livre de La Propriété fut un service,

au milieu d'une société ébranlée; il représente un des titres de Thiers à la reconnaissance de la France conservatrice. A la même époque, il faisait voter la loi sur la liberté d'enseignement, au profit des catholiques. Sous l'Empire, il plaidait la cause du pouvoir temporel, et méritait les remerciements de Pie IX. Une bonne action ne va jamais seule. Cependant Le Play, âme bienveillante et sereine, qui ne connut pas les entraînements de l'esprit de parti, l'a jugé avec une certaine sévérité. Après avoir cité une page de son livre de La Propriété WréQ AqV Avant-Propos, il ajoute : (( J'entends journellement des hommes d'État exprimer les mêmes opinions sur les erreurs au milieu desquelles nous vivons. On ne saurait donc trop regretter qu'ils ne les expriment publiquement que lorsque, ayant perdu le pouvoir, ils sont moins en situation de travailler à la réforme » (1). — « En 1848, Thiers tombé du pouvoir convenait que les idées antisociales étaient nées sous son gouvernement de dix-huit ans. En 1871, il s'était retrouvé, avec un pouvoir absolu, en présence des mêmes erreurs. Mais pendant deux ans, il n'a pas reproduit un mot de sa critique de 1848. J'ai donc eu le droit, en février 1873, de convertir en blâme un regret de 1864 » (2), Le même écrivain a étendu le blâme à M. Jules Simon, à propos de son livre L'Ouvrière: « M. Jules Simon, en préparant comme auteur sa carrière politique, a signalé cette plaie sociale : l'abaissement de la femme salariée. Parvenu à son but, il n'a pas montré qu'il songeât à la guérir. La contradiction des actes avec les écrits ou les paroles a été habituelle depuis 1789(3)». Rarement, en un langage modéré, on a été plus cruel et plus juste pour une certaine école d'économistes philanthropes et révolutionnaires.

(1) La Réforme sociale. 1« édition. Note de 1864.

(2) Ibidem. Vol. 1. Introduction. Chap. vill. Note (3). 1873. <3) Ibidem. Liv. XXVI. n» 3. Note (ij.

En 1871, Thiers était au pouvoir : le vieil homme reprend le dessus. A l'assemblée de Versailles, il jouait les naïfs de la droite ; il écartait la monarchie pour régner ; il s'opposait à l'abrogation de la loi d'exil, qui frappait les princes qu'il avait servis et auxquels il devait sa fortune ; il ménageait les chefs des insurgés ; il traitait avec Gambelta;il abandonnait le Pape à la tribune ; entre temps il réclamait une large indemnité pour son hôtel de la place Saint-Georges ; ainsi il méritait le nom de « cheval de renfort », que lui décernaient les gauches reconnaissantes. Tombé du pouvoir, le lendemain, par l'eiïet d'une vieille habitude, il conspirait contre l'ordre établi. Quand il mourut, son cercueil fut entouré d'un million de patriotes dont il avait préparé l'avenir ; fils de la Révolution, c'est dans le sein de la Révolution qu'il fut enseveli. En quittant la scène, il emporta la réputation d'un homme d'esprit, d'un écrivain de marque, d'un politique merveilleusement doué pour diriger tous les ministères, qui brilla dans l'opposition, plus propre à détruire qu'à construire : homme d'État incomplet. En résumé, dilettante révolutionnaire et parfait « propriétaire ».

Auguste Nicolas, l'éminent apologiste des Études philosophiques sur le christianisme, combattit l'hérésie économique de 1848 dans son ouvrage : Du Protestantisme et de toutes les hérésies, dans leur rappiort avec le socialisme. La première édition est de 1852 ; la deuxième de 1854. Comme ces dates l'indiquent, l'ouvrage fut composé après le coup d'État, quand la France rassurée laissait aux esprits supérieurs des loisirs pour recueillir les leçons des quatre années précédentes, et à l'opinion le calme nécessaire pour en profiter. Auguste Nicolas déploie ici ses qualités ordinaires et aussi son abondance. Le titre est long et compliqué : on devine déjà les surcharges qui encombrent l'ouvrage, et sous lesquelles la question principale restera, sinon étouffée, au moins

resserrée. Les circonstances l'expliquent. L'auteur répond à Guizot, protestant, qui prêche la croisade contre le socialisme. Il prend ces deux termes en présence : le protestantisme mène logiquement au socialisme : donc, il ne saurait élever devant lui une barrière qui résiste. Dans l'exécution de ce plan, la doctrine théologique prend plus de place qu'il ne faut. La description des transformations du protestantisme pour aboutir au socialisme, par le naturalisme et par le panthéisme, traîne en longueur. Après cela, le socialisme est encore déduit de toutes les hérésies qui se sont produites. Quoi que tout se tienne dans l'histoire de l'erreur, le rapport du socialisme avec les hérésies gnostiques, ariennes et pélagiennes, — sans parler des indohelléniques— n'est pas évident. Il fallait se borner à établir le rapport du protestantisme avec le socialisme, par la transition du naturalisme, tel qu'il est exposé au livre I. Quant à chercher un second rapport par le panthéisme, malgré la séduction de cette formule : Le panthéisme est un communisme philosophique, comme le communisme est un panthéisme social, ici les lignes s'obscurcissent. Les protestants, encore à demi-chrétiens et nullement socialistes, réclamèrent et provoquèrent une controverse d'école. Les socialistes ne se sentirent pas atteints, et le livre passa inaperçu pour eux : il était trop théologique.

Malgré ces réserves, il y a à prendre dans l'ouvrage de Nicolas : ce qui est topique est excellent, et suffit pour le ranger parmi les apologistes qui ont vaillammant combattu l'hérésie économique de 1848. A retenir, tout le livre I, le seul qui aille ad rem très droit. Au chapitre II, le rapport du protestantisme avec le socialisme est prouvé par la logique — par l'autorité de Bossuet ( Histoire des variations Livre II, chap. XI )— par l'aveu de Louis Blanc (Histoire de la Révolulion française, tome i. ) — par la guerre des paysans d'Allemagne provoquée par le Livre de Luther : La li-

herté chrétienne. Au chapitre III, on montre comment le philosophisme sort du protestantisme ; au chapitre lY comment le philosophisme prépare et explique la Révolution française. Le chapitre V contient la situation que la Révolution a faite à la propriété. Au chapitre VI on expose les solutions philosophiques du problème social. Au chapitre VII on prouve que toutes ces solutions aboutissent au naturalisme, trait d'union entre le protestantisme et le socialisme.

Au point de vue apologétique, le chapitre V vaut, à lui seul, tout l'ouvrage. Ici Auguste Nicolas est visiblement dans la question : « La nuit du 4 août 1789 fut une nuit de sociahsme. » Maury le prophétisa à la tribune ; l'Anglais Burke le cria si fort, que toute l'Europe l'entendit. Si ces autorités étaient suspectes, le témoignage de Louis Blanc ne l'est pas. Auguste Nicolas s'élève à une grande hauteur de vue, avec une logique serrée, quand il développe la notion chrétienne de la propriété. Ici il complète Thiers en le réfutant avec respect : « M. Thiers a fait un livre plein de charme snr la propriété, et qui a convaincu tous les propriétaires ; mais nous osons douter qu'il ait produit le même effet sur les travailleurs La question était trop

brutalement posée pour qu'on pût ne la traiter que par un côté, et se flatter d'éluder les autres. C'est ce qu'a fait M. Thiers ; et par là il a laissée ses adversaires la ressource d'objections qui, pour être passées sous silence ou adroitement évitées, n'en restent pas moins, et de plus, n'ont pas de réponse ».

Auguste Nicolas reproche à Thiers d'assigneràlapropriété une source unique : le travail. Par une analyse savante, il dégage tous les éléments qui s'y ajoutent : c'est d'abord le succès, l'habileté, la santé, et par dessus tout la chance. Que de travailleurs à qui le travail ne donne pas la propriété, et qui travaillent pour d'autres qui ne travaillent pas. C'est ici que la question devient formidable. Les dons

énoncés, qui sont des forces, et comme les outils du travail, sont inégalement distribués. Pourquoi? Si c'est l'eflet d'une injustice sociale, comme disent Rousseau et Louis Blanc, la Révolution est légitimée. Si c'est la fatalité, comme disent Voltaire et Thiers, le désespoir est au bout du syllogisme. Mais si c'est la Providence, tout s'explique avec les correctifs et les contre-poids que cette Providence a mis dans son plan ; l'homme s'incline, sinon sans tristesse, au moins sans blasphème. A moins qu'il ne s'écrie avec une infernale logique : Dieu, c'est le mal. Ici l'apologiste est dispensé de répondre: il est devant un cas de folie furieuse, qui ne demande que des douches, si elle ne mérite pas l'enfer. C'est donc Dieu qui est le premier principe de la propriété ; le travail n'est que le second. Ainsi la base de la propriété s'élargit. • Auguste Nicolas reproche encore à Thiers de ne voir dans la propriété qu'un droit, sans des devoirs qui tempèrent le droit et l'empêchent de dégénérer en injustice et en cruauté. Uti et abuti, c'est la définition du droit de propriété d'après le droit romain. Le droit chrétien a changé tout cela. La propriété vient de Dieu, qui l'a distribuée inégalement, à charge pourles riches de la communiquer aux pauvres. Cette notion réconcilie les classes déshéritées avec la Providence, Ètvecl'inégalitédes conditions, avec les privilégiés de la fortune, et prévient leurs colères, d'oi^i sort le socialisme. Thiers aurait pu répondre qu'il admettait pour le riche le devoir de la bienfaisance. Auguste Nicolas réplique par la logique des idées, non pas d'après les dispositions du cœur humain, que si la propriété n'a d'autre origine que le travail de l'homme, la bienfaisance est facultative et précaire. Si au contraire la propriété a pour origine première Dieu auteur du monde, la bienfaisance est obligatoire, de par la disposition providentielle : alors la charité devient la justice. Quoique en cette matière il faille distinguer le for intérieur et le for extérieur, et que le pauvre n'ait aucune action légale contre

le riche égoïste, au for de la conscience le riche est saisi par le devoir ; le pauvre a action contre lui au tribunal de Dieu. Cette doctrine, qui est celle des Pères de l'ÉgHsc, et dont on a quelquefois abusé, porte la question à une grande hauteur, et donne à la propriété une double base, la justice et la charité. Avec un peu de foi, le riche et le pauvre réconciliés se rencontrent dans les bras de cette Providence qui les a créés tous les deux ; la paix s'établit dans le monde : la vie, sans cesser d'être cruelle, devient possible.

Auguste Nicolas ne force-t-il pas un peu la note, quand, de déduction en déduction, il accule Thiers jusqu'aux théories désolantes de Proudhon? Parce qu'il ne donne à la propriété d'autre origine que le travail de Thomme, et qu'il supprime aussi pour le riche le devoir rigoureux de la communiquer au pauvre, Thiers se trouve embarrassé pour expliquer l'inégalité des conditions, du moins pour la faire accepter. Il est contraint de la faire remonter jusqu'à Dieu. Or attribuer à Dieu l'inégale distribution des biens, quand on ne l'a pas présenté comme l'auteur de ces biens, c'est illogique ; en face du socialisme, c'est une défaite. Mais ce n'est pas encore le blasphème de Proudhon : « Dieu c'est le mal. » Pour répondre à ceux qui demandent d'où vient l'inégalité des forces, qui amène l'inégalité des conditions, Thiers écrit : « Il (L'homme) les tient de Dieu, de ce Dieu que je nommerai comme il vous plaira, Dieu, fatalité, hasard, auteur enfin, quel qu'il soit, auteur des choses ; les laissant faire ou les faisant, les souffrant ou les voulant. Vous avouerez qu'il est le principal coupable, le principal auteur du mal, si mal il y a dans les inégalités dont vous seriez disposés à vous plaindre » (1). Si on lit sans partipris, il est évident que pour Thiers l'inégalité des forces

(1) De La Propriété, livre \", chap. 6.

n'est pas un mal ; que si l'adversaire s'obstine à L'appeler de ce nom, c'est Dieu qui en est la cause, ce qui est un blasphème et une absurdité pour Thiers lui-même : son livre tout entier le démontre.

Dans cette joute brillante entre deux hommes qui ne se valaient pas, le dernier mot reste au philosophe théologien, parce que la vérité est impersonnelle et qu'elle domine toutes les capacités. A Thiers, la supériorité du talent : à Auguste Nicolas, la supériorité de la doctrine, qui double son talent.

Gomme complément d'études sur le socialisme, il faut lire Donoso Cortès. L'illustre Espagnol a creusé le problème du mal posé par les sectaires. Il a pris Proudhon par les cornes ; il a opposé victorieusement « les contradictions Proudhonniennes » aux Contradictions économiques, élucubrées par ce génie sinistre, dont les doctrines sont « des bouffonneries », et auquel il refuse « la majesté de l'absurde » (1). Ceci à titre d'indication : car nous écrivons l'histoire de l'apologétique en France.

(1) Essai sur le catholicisme, le libéralisme, le socialisme, liv. II, III.

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