CHAPITRE VI
LE TLAY
Le Play doit à juste titre être rangé parmi les apologistes laïques de la seconde moitié de ce siècle. Son œuvre est vaste ; encore même ne faut-il pas la mesurer au nombre, pourtant considérable, des volumes qu'il lui a consacrés; mais plutôt aux questions capitales qu'il a abordées avec tant de profondeur.
Le Play conçut son œuvre en 1848 : cette date indique déjà son but en face de la situation que l'on sait. Il le déclare lui-même en termes exprès : « Le moment est venu pour les Français de substituer aux luttes stériles, suscitées par les vices de l'ancien régime et par l'erreur des révolutionnaires, une entente féconde, fondée sur l'observation méthodique des faits sociaux. C'est sous l'influence de cette pensée que j'ai conçu, en 1848, le plan de cet ouvrage ))(1).
Il s'y était préparé providentiellement par ses travaux antérieurs. En 1856, il publia Les ouvriers européens ; en 1858, Les ouvriers des Deux-Mondes, immense collection de monographies, qui lui coûtèrent trente années de labeur, de nombreux et lointains voyages, pendant lesquels il avait recueilli les faits sociaux, sous toutes les latitudes et à travers toutes les civilisations. Ce que Darwin a fait pour les espèces végétales et animales, Le Play l'a réalisé pour les races humaines, non pas seulement au point de vue physiologique, mais au point de vue social, qui a une tout autre importance. Le savant anglais tira de ses observations une funeste doctrine, qui va contre Dieu et contre la dignité hu-
(1) La Réforme sociale. Avertissement.
maine. Le savant français, mieux inspiré, a rapporté de ses études des maximes qui pourraient sauver l'Europe, la France en particulier, en lui rendant la stabilité et la paix qu'elle a perdues depuis cent ans.
Quand il eut ramassé laborieusement et glorieusement ces matériaux, il songea à en tirer son œuvre, faite d'observation et de doctrine. « Après avoir étudié trente ans, puis décrit, avec le concours de mes amis, dans deux ouvrages spéciaux, la vie privée et les principales institutions des peuples européens, j'ai entrepris d'indiquer celles qui conviennent le mieux à mon pays (1) ».
C'est dans les quatre volumes delà. Ré fo^^me sociale qu'est contenue l'œuvre capitale, celle qui résume tous les travaux du maître. Les monographies des Ouvriers europée7is et des Ouvriers des Deux-Mondes en sont comme la préparation. L'Organisation de la famille — L'Organisation du travail — La Constitution de V Angleterre — Le Programme des Unions de la paix sociale — Le Programme de gouvernement et d'organisation sociale — La Paix sociale après le désastre, en sont le développement, ou des applications, ou des abrégés. Dans tous ces volumes, il n'y a pas une idée fondamentale qui ne soit exposée ou indiquée dans La Réforme socicde. C'est le centre de l'œuvre, qui doit attirer toute notre attention. La première édition parut en 1804.
Le Play est un économiste ; le point de départ de ses études, c'est la question ouvrière. Ingénieur des mines, il vit de près l'organisation du travail ; il entendit les doléances, il constata les antagonismes, les abus, les souffrances et les égarements d'esprit ; c'est à la solution de ces terribles problèmes qu'il se dévoua. Lorsque en 1848, le socialisme armé descendit dans la rue, ayant vu à l'œuvre les théoriciens de l'émeute et ses soldats, il sentit naître en lui l'ardent désir
(1) Ibidem.
de creuser jusqu'au fond le mal contemporain. Il continua ses recherches statistiques ; et, pèlerin de la justice et de la paix sociale, il s'assit à son foyer pour s'adresser à son pays menacé des plus redoutables calamités.
Le Play est un économiste ; mais il faut donner à ce mot a plus grande extension possible. Il serait mieux nommé un sociologue ; car si l'économiste, en restant sur le terrain des intérêts matériels, touche à beaucoup de questions qui dépassent cette sphère, en vertu de l'unité des choses humaines et de la solidarité des intérêts, le sociologue embrasse tout; il est nécessairement encyclopédique. Le sociologue doit donc être un homme très complet ; il y a chez lui plusieurs hommes, chacun avecsaspécialité,qui se fondent dans une puissante et vivante synthèse, dont son génie est le clou.
Ici les mots ont leur valeur. Le sociahsme ne fut d'abord que le thème de l'organisation du travail. Mais de proche en proche, par une déduction logique, ce thème en engendra d'autres ; et la société humaine fut remise en question : le nom de baptême de l'école était justifié. Nousavons vu que Thiers défendit, presque exclusivement, le dogme de la propriété, sans accorder à ses annexes une attention suffisante. Proudhon élargit ce cadre, et aborda la question sociale par tous ses côtés : c'était un génie égaré. Le Play est de cette famille d'esprits, mais avec autrement de sagesse et de pondération. Son œuvre est tout entière dans ce titre : La Réforme sociale. On y découvre vite deux parties qui se compénètrent dans l'exécution, en s'appuyant l'une sur l'autre : la doctrine, ou le double exposé de la vérité et de l'erreur ; la réforme, ou l'application pratique — avec indication des moyens — des vérités trop longtemps oubliées, et la guérison des maux causés par les erreurs triomphantes. Ce plan est vaste : il est condensé — non pas étranglé — dans La Réforme sociale ; beaucoup de substance sous un petit volume.
Le Play, économiste, n'est pas un simple chifTreur : il est philosophe. On en est déjà convaincu en parcourant les divisions de son grand ouvrage, en voyant l'ordre et l'enchaînement des parties composantes. Après une longue introduction, qui est un traité à elle seule, où les idées principales sont amorcées, et qui prépare le lecteur à ce qui suit, il distribue toute la matière en sept livres qui sont : La Religion — La Propriété — La Famille — Le Travail — L'Association. — Les Rapports privés ou la hiérarchie dans le travail et la vertu — enfin, Le Gouvernement ou les rapports des individus et des familles avec l'autorité publique. Ne semble-t-il pas que la matière est épuisée, et que la question sociale est saisie par son plus grand diamètre? La succession des parties n'est pas arbitraire. La religion d'abord : c'est la pierre angulaire de l'édifice ; cela promet de l'apologétique sérieuse, à rencontre de l'impiété positive ou négative d'autres écoles économiques. La propriété vient à la suite ; c'est la base et comme le terre-plein qui supporte la vie sociale. La première manifestation de cette vie, la cellule génératrice de toutes les autres vies, c'est la famille. Le travail met en activité et en valeur les facultés de ses membres. Le travail uni au travail produit l'association. L'association, quel que soit son nom, son but, son étendue, depuis l'atelier jusqu'à la société civile, repose sur la hiérarchie, c'est-à-dire sur l'inégalité. Au sommet de cette hiérarchie, c'est le gouvernement ou l'État, nœud des unités, centre des intérêts, et qui assure à tous la sécurité, l'ordre et la paix. La pyramide sociale est bien bâtie ; les assises en sont superposées selon la logique, qui est le lien des choses humaines. Ce simple procédé, pourtant bien élémentaire, trahit à lui seul l'esprit philosophique. Mais Le Play en donne d'autres preuves.
Il annonce dans l'introduction qu'il combattra « les faux dogmes » et la fausse méthode scientifique suivie par les
économistes et les politiques. Il avait lu de Donald, qui parait être un de ses auteurs favoris. Il était donc monté plus haut que les statistiques de l'observateur. Cette parenté de deux esprits supérieurs se devine à la simple lecture ; si Le Play n'est pas métaphysicien à la façon de de Bonald, il a la profondeur de son bon sens. C'est Sainte-Beuve qui le mit sur cette voie, en assimilant son œuvre à celle de l'écrivain de la Restauration (1). A ce propos. Le Play dit luimême : « Suivant le conseil du grand critique, je me suis attaché depuis lors à la lecture des écrits de M. de Bonald, et j'ai trouvé le passage suivant: «A commencer par l'Évangile, et à finir par Le Contrat social, toutes les révolutions, qui ont changé en bien ou en mal l'état de la société générale, n'ont eu d'autres causes que la manifestation de grandes vérités ou la propagation de grandes erreurs» (2).
C'était un éclair qui illuminait l'intelligence de notre économiste philosophe, déjà poussé dans cette voie par son propre génie. Ici l'expérience vient en aide à la raison spéculative ; les esprits qui ne sont pas assez puissants pour saisir le rapport des doctrines avec les événements de l'histoire, le palpent en quelque sorte à la seule inspection des faits rapprochés des doctrines. Combien d'économistes, combien de politiques qui ont laïcisé la science, et qui se renferment systématiquement dans un empirisme vulgaire et terre à terre, dont aucune leçon ne peut les tirer ! Quelques-uns semblent avoir confusément conscience de l'unité harmonique des choses ; ils ont cherché à suppléer aux vérités perdues, en mettant « l'idéal » à la place de Dieu, et ((la morale civique » à la place de l'Évangile. Mais les mots ne suppléent pas les choses ; ils n'empêchent ni une vérité
(!) Nouveaux Lundis. Tome IX, 1857.
(2) Théorie du pouvoir. ïome I, page 7.
de manquer à l'organisme social, ni une erreur d'amener des désastres.
Le Play prit au sérieux l'axiome de de Bonald, et il écrivit pour son compte, avec une conviction que l'étude des faits rendait inébranlable. « Ainsi qu'il est arrivé dans tous les temps, pour toutes les races, notre décadence est due surtout à la propagation de grandes erreurs. Envahis par des sophismes érigés en axiomes, nos esprits se ferment à l'évidence des faits que nous avons sous les yeux ; et ils méprisent les vérités traditionnelles, que tous les peuples prospères continuent de respecter » (1). Ici Le Play se rencontre une fois de plus avec les socialistes, qui ont séduit chez nous des hommes distingués — Edouard Drumont est du nombre — non pas par leur doctrine, mais par leur caractère et leur envergure intellectuelle. Les socialistes veulent détruire un monde, pour créer un autre monde ; c'est de la folie, mais c'est grandiose. Le Play est synthétiseur: il n'est pas démon.
On préfère établir sa parenté avec Taine, un esprit de premier ordre, un astre errant, qui s'est couché dans la nuit du néant à travers les brouillards du scepticisme, laissant derrière lui des traînées de lumière capables d'éclairer des penseurs qui finiront mieux que lui. Taine étudiant les causes éloignées et prochaines de la chute de l'ancien régime et du triomphe de la Révolution, se livre à une analyse de la société au XVIIP siècle, de ce qu'il appelle la composition de l'esprit révolutionnaire : un des éléments de ce composé, c'est « l'esprit classique ». Sous cette rubrique, il range, en les mêlant, les fausses idées préconçues et les fausses méthodes. Les fausses idées sont : La conception écourtée de l'homme et de la vie humaine — L'autorité
(1) L'organisation de la famille. Avertissement, p. 11.
nouvelle de la raison dans le gouvernement des choses, au détriment de l'autorité de la tradition — Les entreprises de la raison contre la tradition — La sainteté originelle de l'homme — L'injustice de la propriété — La définition de l'homme abstrait — Le contrat social, avec l'indépendance et régalité des contractants devant la loi, et leur part égale de souveraineté. Parmi les fausses méthodes, il range : L'idéologie— L'abus du procédé mathématique (i). Taine fait suivre cette savante analyse, sur laquelle son scalpel habilement manié pénètre dans les dernières profondeurs d'une société malade, fibre par fibre, jusqu'aux détails les plus subtils, d'une réfutation en règle des erreurs qu'il relève. Les éclairs du talent sillonnent cette étude ; le bon sens laisse sa marque à chaque ligne ; justice est faite de la Révolution : son œuvre est m.ise à nu avec une logique inexorable. Cet homme excelle dans la critique ; mais quand il a entassé les ruines autour de lui, il ne sait pas reconstruire. Il lui manquait la foi.
Le Play, à son tour, va à la recherche des faux dogmes, qui ont présidé à la décadence de la France, et de la fausse méthode, mère des erreurs qui nous ont égarés. Avec moins d'art, avec plus de sobriété, s'en tenant aux grandes lignes, il en dit aussi long que Taine : «Avant d'indiquer comment l'observation comparée des peuples européens secondera cette heureuse réaction, il est opportun d'examiner quelques idées préconçues qui, présentées comme des axiomes, tendent à décourager ces tentatives de réforme, ou à les égarer dans une mauvaise voie » (2). L'origine des faux dogmes est dans le Contrat social de Rousseau : « Égarés par ce sophiste, ils (les Français) repoussent, sur les points fondamentaux de la vie sociale, les plus constantes traditions du genre humain, et la pratique des peuples prospères...,
(1) L'ancien régime. Livre III, chap. r, ir, ni, IV;
(2) La Bé forme sociale, Introduction, chap. 1.
Erigeant en dogme la perfection originelle de l'humanité, et guidés par une logique inexorable, ils attribuent aux gouvernements établis la source du mal, qui sort de la nature même de l'homme. Les maux qui désolent la France depuis la propagation des écrits de Rousseau dérivent pour la plupart de cette erreur fondamentale » (1).
La Révolution, héritière du philosophe de Genève, a tiré les conséquences, qui sont d'autres faux dogmes à ajouter au principal: « Elle a pour point de départ la négation de l'intervention de Dieu dans les afiaires humaines, d'où découle logiquement la croyance aux trois faux dogmes ». Ces trois faux dogmes, que Le Play décrit avec une rigueur scientifique, sont : « La perfection originelle de l'homme » — « L'égalité providentielle » — « Le droit de révolte ». Parce qu'il ne recule pas devant les détails, il a jeté dans l'alambic les 52 articles des deux Déclarations de 1791 et 1793; et au moyen de puissants réactifs, par une véritable analyse chimique, il en a extrait 5 faux dogmes, 7 vérités dénaturées par les faux dogmes, 4 vérités faussées par diverses erreurs, et un précipité de 32 vérités traditionnelles : total, 52 maximes amalgamées, où l'erreur l'emporte de beaucoup sur la vérité, sinon par le nombre, au moins par l'énergie de ses virus (2).
Autour des trois faux dogmes. Le Play range d'autres erreurs, source à leur tour des maux qui nous accablent. Les principales sont : L'esprit de fatalisme dans le jugement porté sur le progrès et la décadence des sociétés ; — L'esprit de nouveauté, bon en physique, pernicieux en morale ; — L'erreur sur la valeur sociale du progrès matériel séparé du progrès moral ; — Les fausses théories d'histoire , — le mépris du passé.
(1) L'organisation de la famille, p. 105-
(2) La Réforme sociale. T. iv, chap. Oi.
Le Play poursuit l'erreur jusque dans les mots qui lui servent de véhicule, et qui circulent dans notre littérature. Ainsi il dénonce l'abus qu'on fait du mot « liberté », « du mot « égalité », du mot « démocratie », du mot « progrès », dont il donne la délînition vraie.
C'est bien là notre état d'esprit depuis cent ans. Chaque subdivision de ce tableau synoptique correspond à un nom propre d'homme, qui représente mieux telle erreur, et au volume dans lequel il l'a consignée. C'est bien là la monnaie courante des journaux, des revues, des brochures, des discours de club et de tribune ou de chaire d'institut. On compte ceux qui pensent et qui parlent autrement ; les bons n'ont pas échappé à la contagion.
C'est tout de même un rude examen de conscience t'ait à notre siècle, épris jusqu'à l'infatuation de sa supériorité, et à celui qui a préparé ses égarements et ses déceptions. Le Play n'épargne pas l'ancien régime ; mais loin de le mépriser, il veut ramener ses contemporains en arrière, jusqu'au moyen âge, dont il préconise les doctrines, les vertus et la paix sociale qu'il goûta. D'autres avaient passé au fil de leur critique la Révolution et ses précurseurs, avec plus d'éloquence peat-être, non pas avec cette précision de détails.
D'ailleurs, les préjugés qu'on prêtait à ces attardés d'un autre âge, leurs attaches dynastiques, leurs convictions religieuses, qui leur valaient le sobriquet dédaigneux de « cléricaux », leur enlevaient une partie de leur influence sur les nouvelles générations. C'est le cas de De Maistre, de de Bonald, de Frayssinous, de Lamennais, et autres apologistes de même trempe. On n'en dira pas autant de Le Play. C'est un ingénieur des mines, qui est de son temps par l'éducation ;
(1) Ibidem, chap. 4-0.
(2) L'organisation du travail, pages 3ô8 à 37
que ses fonctions retiennent dans un milieu peu suspect d'obscurantisme. Il n'est pas un chrétien intégral en 1864, car on sent courir chez lui comme un demi rationalisme en matière de religion ; il n'a pas par sa naissance des racines dans le passé : il servit l'empire de Napoléon III, comme il avait servi le gouvernement de Louis-Philippe ; conservateur et sociologue sur tout, il faisait passer la paix sociale avant ses préférences politiques. C'est cet homme qui se pose avec une fierté tranquille devant son pays, en "travers du mouvement qui emporte tout, etquiose lui dire: Tous faites fausse route.